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PHILIGHT BLUE EDITIONS

site littéraire d'auto-édition de Jean-Luc FLINES, auteur indépendant de romans, nouvelles et poésie. Grand admirateur des écrivains américains Paul Auster et Stephen King, Jean-Luc Flines est persuadé que L'imagination, en écriture, c'est l'art de donner vie à ce qui n'existe pas, de persuader les autres d'accepter un monde qui n'est pas vraiment là!

PHILIGHT BLUE EDITIONS

ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 5)

ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 5)
ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 5)

Léa et Artus passèrent une nuit blanche à se faire du bien et à refaire le monde ! Ils parlèrent longtemps de leur rencontre avec le « Radeau de la Méduse » qui avait débarqué le long des quais de la Seine ! Artus prétendait que ce tableau était une œuvre philosophique et romantique ! Selon lui, si on se plaçait devant le radeau avec les naufragés, on se sentait forcé de s'interroger sur ce qui était moral dans ce genre de situations extrêmes, et ce que lui, le petit pwète aurait fait à leur place. Pour Léa, l'équipage de gars qu'avaient un grain dans la boussole et qui flirtait avec la blafarde n'étaient tous que des raides cannés de charognes prêts à se bouffer entre eux, agités par les vagues et débecquetant, tant ils avaient leurs boyaux en détresse !

Artus en rêva et sa nuit avait été peuplée de revenants, d'enfants somnambules, de chiens qui hurlaient ! C'était la France des rafles de juillet 1942, c'étaient les victimes de la France de Vichy toute entière qui embarquaient sur ce Radeau de la Méduse. C'était donc la nuit du 15 au 16 juillet 1942 qu'évoquait l'œuvre de Géricault.

Il a parlé, le petit Artus, au bout de douze ans, il s'est libéré, il a tout lâché d'un coup à Léa durant cette nuit humide et magique ! La Zizouille l'a écouté, enfouie dans les draps, serrant l'oreiller, tandis qu'Artus, éclairé par la pleine lune, assis sur le lit, les jambes repliées sur la poitrine et le menton sur les genoux, il a raconté, le brave petit ! Léa n'en ratait pas une miette de son cadavre dans le placard qui flûtait avec un ver lui rongeant le cœur ! Il balançait du lourd ! Léa jouait sur le velours et allumait ses quinquets pour ne rien rater ! Il avait beau faire croire que son nom de famille était issu du Japonais, Artus était d'origine juive ! Son vrai patronyme étant Grainbauman, ses grands-parents, en s'installant à Paris en 1933, l'avaient immédiatement changé en Grainbau puis en Grainbô ! Selon le grand père d'Artus, cette mutation d'identité se justifiait pour des raisons artistiques ! Eh ! Oui ! Le p'tit crotte-misère avait des aïeux et des parents qui se produisaient dans des cabarets spectacles de la butte Montmartre et particulièrement au « Lièvre rusé » le plus fameux des cafés- théâtres de l'avenue Junot ! Grainbauman, ça ne sonnait pas très bien pour entreprendre une carrière artistique et c'était trop long pour s'inscrire en grosses lettres sur les affiches ! Enfin, c'est ce qu'il prétendait, le birbe-dabe ! Artus, dès 1941, avait très bien compris la véritable raison de ce changement d'identité ! L'étoile jaune qu'on lui avait cousue sur sa veste, son pull et sa chemise lui avait donné la puce à l'oreille. Ses parents lui avaient signifié que cette étoile était l'emblème des artistes associés aux cafés-théâtres de Paris ! Il n'était âgé, à l'époque, que de six ans. Ne sachant pas encore lire, il était intrigué par les quatre lettres imprimées sur cet écusson jaune ! Intéressé, motivé par cette énigme graphique, Artus apprit très vite à déchiffrer pas mal de textes et se répétait sans cesse : « Je fais partie de la J.U.I.F ! » Il en était fier et pensait naïvement que ces caractères représentaient donc les initiales de la compagnie à laquelle toute sa famille était artistiquement attachée. Et puis vint ce fameux jeudi 16 juillet ! Il avait ainsi sept ans. Le môme était en train de jouer aux billes près du 28 de la rue Pierre Nemours, où il habitait. La petite Lucette Dujardin lui avait crié du haut de la fenêtre du quatrième étage : « Fais gaffe, Grainbô, tu devrais rentrer, pour les Juifs, ça sent mauvais aujourd'hui ! » Il était environ une heure de l'après-midi et Artus était remonté au troisième rejoindre toute sa famille. Au passage, sur le palier, Ginette Merdalor avait souri et lui glissa en persifflant : « Va falloir faire tes bagages, p'tit crotte-misère ! Fini d'chanter en famille, espèce de youpin ! » C'était la première fois qu'elle lui adressait la parole, mais souvent, il avait croisé son regard de gaupe pas fraîche toujours occupée à se farguer de rouge vulgaire et de bleu à la barbouille ! Elle se chargeait atrocement la tête, se faisait chasper par les fridolins et marivaudait[JS1] [JS2] avec des officiers en vert de gris ! Artus sentait dans son œil un mépris affirmé ! Et puis, vers treize heures trente, « ils » frappèrent à la porte. Un agent en uniforme noir aux yeux de morue fouettante et un autre mec en civil avec un manteau de vinaigre gris firent irruption dans la salle à manger.

Léa était médusée par les détails de cette aventure dont elle ignorait l'issue dramatique.

« La première chose qu'ils ont fait, poursuivit Artus, c'est de fermer immédiatement la fenêtre qui donnait sur la cour intérieure de l'immeuble.

- Pourquoi, les enfoirés n'avaient pas envie de se taper des courants d'air, ou quoi !? Lança jobardement Léa.

- Non, ils ont expliqué qu'il y avait des gens qui s'étaient balancés au bouillon pour se crever la paillasse ! Ils nous ont laissé une demi-heure pour préparer nos valoches !

- En somme, Grainbô, c'est ti pas qu't'allais en colo pour te mettre au vert, pardi ?

- Penses-tu, la Zizouille ! Quelques vêtements, deux ou trois croustilles pour becqueter et c'est tout !

- Fallait leur ajuster l'échine à ces fenteux !

- T'es folle, on se serait fait flinguer comme des pipes de foire, ma môme ! Non il n'y a pas eu de branlée ! Ils nous ont emmené tous les cinq. D'abord à pattes ! J'me souviens très bien de m'être dit : « Mon p'tit Artus, au premier carrefour, tu te fais la malle ! Tu peux te tailler vite fait, bien fait ! Ces salopards ne sauraient jamais affûter leurs pincettes pour t'agrafer !

- Et pourquoi qu'tu l'as pas fait ! T'avais les j'tons, tu manquais d'estomac !

-Non, fillette ! J'ai pas voulu laisser tomber mes vieux ! Et puis, y faisait très chaud, et la transpiration, moi ça me donne la cagade ! Et puis, de toute façon, ils nous ont fait embarquer tout dardar dans un bus qui nous a conduit jusqu'au Vel'd'Hiv ! Tu parles d'un voyage ! On était entassé comme des sardines !

- Y vous ont fait payer l'billet, les charognards ?

- Ça va pas, Léa !... manquerait plus qu'ça ! Déjà que c'est pas nous qu'on avait demandé pour lever l'ancre ! Non !

- Puis?... continue !

- Puis, il a fait un orage et une dame dans le bus à bramer comme un âne : « Dieu pleure sur le sort des Juifs ! » ... tagada !

- Tu l'as vu pleurer !

- Qui, la femme !?

- Non, Dieu !

- Jamais vu ! N'empêche, quand j'suis rentré à l'intérieur du Vel, j'ai été pris à la gorge par une vilaine odeur ! Y'avait plein d'gens qu'avaient changé l'eau du canari ! Ils avaient éclusé un max ! Intenable ! La boule à crocrotte de Merdalor c'est du jasmin à côté de c'te mouffette !

Les Grainbô étaient tous assis dans les gradins du vélodrome, la tête tombant sur les épaules ne sachant pas très bien ce qui leur arrivait ! Il y régnait un bruit infernal. Aucun membre de la famille ne dormait. Régulièrement, des haut-parleurs diffusaient des avis. Un gamin de l'âge d'Artus venait de passer de l'autre côté de la barrière de la vie. Sa mère était prostrée, s'accrochant au corps de son fils. Des infirmières et un toubib avec un brassard de la Croix Rouge étaient venus lui arracher son petit de force. Elle hurlait et se débattait, deux policiers en uniforme noir vinrent la ceinturer. Elle tomba en syncope. Artus restait prostré, appuyé à la rambarde qui courait le long de l'escalier menant à la piste de course. Soudain, son regard fut attiré par un objet insolite qui l'interpellait parmi les papiers gras, les emballages de biscuits, les étrons, juste à l'endroit où le gosse venait de trépasser. C'était un manche supportant deux branches en « Y » sur lesquelles s'attachaient des bandes élastiques reliées à une bande souple, oui, c'était un lance-pierre. Artus descendit les quelques marches qui le séparaient du petit trésor ainsi découvert. Il s'en saisit, le regarda attentivement puis adopta la position du lanceur de pierres, tirant un maximum sur l'élastique et visant le gendarme le plus éloigné du stade. Un sourire se dessina sur ses lèvres. Dans la position il balaya à trois cent soixante degrés son nouveau terrain de jeu puis se détendit et fixa la catapulte en pensant tout haut : « Toi et moi, contre le monde, on ne se séparera jamais ! »

Léa s'était blottie contre son petit Artus. Elle l'admirait, lui, le héros du Vel d'Hiv, qui allait défier le gros con d'Adolf, le vieux gâteux de morveux de Pétain et le diabolique 3e Reich rien qu'avec sa fronde !

« T'es un fameux p'tit loupiau qu'a des couilles, Artus ! T'en a dans l'estomac, mon tout beau ! Mais poursuis ton épopée, mon p'tit pwète, à moi ! T'es fumant, tu sais !

-T'inquiète, la Zizouille, c'est pas fini ma bafouille ! »

Elle lui colla un mimi mouillé sur la joue et posa la tête sur sa poitrine, pour mieux l'écouter encore.

« Bon, imagine, moi j'avais les oreilles cassées dans ce tintamarre !

J'ai posé mon arrière-boutique sur la première marche de l'escalier et j'ai pensé, pensé très fort : « Mon p'tit Artus, n'faut pas moisir ici, sinon tu vas passer l'arme à gauche comme le gamin qui vient de glisser de vie à trépas » ! Mais comment se tirer de c't'enfer ? J'ai songé, comme ça en repassant dans mon cinoche à moi, image par image, le matin de la rafle et que, si j'étais à m'faire chier dans ce capharnaüm, c'était à cause que quelqu'un y nous avait dénoncés ! Et devine, Zizouillette, à qui j'pensais !

- À la bourgeoise de Merdalor, j'parie !

-Affirmatif ! J'aurais mis mon calcif aux enchères, rien que pour savoir comment c't'engeance de garce de putain d'collabo des frisés, elle avait fait pour nous envoyer au trou à rats ! Il fallait qu'je la carambole, la grognasse !...

- Oui, t'avais raison, celle-là, il fallait la frire à tort et à travers !

-Dac, ma môme, mais fallait pouvoir s'éjecter de ce trou duc et filer à l'anglaise sans se faire crocheter ! Ce n'était pas d'la tarte ! »

Artus était plongé dans ses pensées évasives. L’Holocauste débutait ici, mais il n'en savait rien. Pour lui, il était là à cause de la Merdalor qui ne les aimait pas et qui les avait envoyés en enfer avec plein de gens qu'elle détestait ! C'était elle la reine des apparts et c'est elle qui signalait aux Boschs les gens qu'elle avait dans le nez ! Et eux, les Grainbauman, ils étaient dans le centre de la ville lumière, dans ce vélodrome où les vieillards commençaient à crever de soif et les mioches de faim, où des femmes enceintes allaient accoucher, allongées sur le sol, sans hygiène, sans réelle assistance médicale ! Soudain l'ambiance devint électrique, les gens se révoltaient de plus en plus, c'était la pagaille. Le niveau sonore du stade monta de plusieurs tons. Les cris de colère et de détresse s'amplifièrent. On ne s'entendait plus parler. A un moment, un peloton de gardes républicains pénétra dans l'enceinte du stade et tirèrent en l'air pour contenir le vacarme de cet abîme. C'était la confusion la plus totale ! Hommes et chevaux paniquaient tous ensemble.

Artus sortit tout à coup de sa torpeur ! Il ramassa quelques cailloux sur le sol de la piste, ajusta sa catapulte et visa la croupe des chevaux. Il tira, les animaux se cabrèrent et renversèrent leur cavalier. Un gendarme désarçonné le poursuivit. Grainbô pris ses jambes à son cou et se faufila dans la foule en pagaille. Il se dirigea vers les latrines que des hommes en bleu de travail essayaient de déboucher tant bien que mal. Comme un éclair, il bondit sur un des urinoirs, plongea par la petite fenêtre et se retrouva en bas juste devant un haut mur qui semblait mesurer dix fois la taille du gamin. Mu par une force surnaturelle, il s'agrippa au lierre qui courait le long du rempart. Ni vu ni connu il s'y accrocha et commença à escaler la muraille imprenable. Durant l'ascension qui lui parut une éternité, Artus se donnait du courage en mâchonnant son dernier carambar et bredouillait des mots insensés qui lui passaient par la tête qu'il n'avait plus tout à fait sur les épaules !

« Encore un qu'les Boschs n'auront pas ! Crachats rouges de la mitraille, je vais grimper vers l'infini du ciel bleu et je maudis les rois aux chemises brunes qui raillent la France ! Putain qu'cest haut ! Je te siffle pour que croulent les bataillons de Merdalor dans les masses de feu. Cette folie épouvantable nous broie et moi, je crève, je grimpouze vers la liberté ! Je ne veux pas faire partie du tas fumant de ces centaines de milliers de zombies ! Grimpe Grainbô, grimpe, agrippe-toi ! Montre- leur que Dieu ne fait que rire aux nappes de nuit et de brouillard ! Grimpiche Grainbô, Grainbau, Grainbauman, petit juif condamné à l'autel, condamné à verser son sang dans le calice d'or et à entendre tous les hosannahs débiles avant de s'endormir ! Allons Grainbô, tu y arrives, tu y es presque ! Je suis un ange, je vole !

Il songea un instant au fait que sa famille était restée dans le cloaque du stade. Cette idée lui traversa l'esprit en un éclair, juste au moment où il passait sa tête par-dessus le sommet du mur. Il se ravisa et fit mine de s'arrêter et de se laisser glisser le long de son échelle de lierre. Mais il eut son attention attirée par la Tour Eiffel qui se dressait juste devant lui, comme si elle l'interpellait et lui soufflait à l'oreille en se penchant : « Viens Artus, tu es libre ! »

Il sourit en relâchant la tension de son corps et des picotements se répandirent dans ses jambes et ses bras, il avait la tête qui tournait, il s'effondra sur le trottoir, de l'autre côté du mur, complètement inconscient !

Lorsqu'il se réveilla, il était couché sur un canapé en velours élimé et il y avait, penché vers lui, un drôle de bonhomme avec une barbe, de grosses lunettes et coiffé d'une casquette de Gavroche, un crayon sur l'oreille !

« Salut, gamin ! Tu reviens de loin ! Moi c'est Vercoton que j'm'appelle ! Et toi c'est … ?

-Grainbô, M'sieur, Artus Grainbô !... »

Léa se redressa subitement, interloquée par le fait qu'Artus ait été sauvé par son ami qui était aussi son oncle à la Zizouille !

- Eh ! ben mon bibi, si j'avais su que tu connaissais l?Gustave ! J'sentais bien qu'tu f?sais partie du clan à Vercoton ! J'te jure, un bon ami vaut mieux que cent parents ! Ça ne m'étonne pas qu'tu sois tout seul dans cet appart ! Tes vieux ont été… ?

- Ouais, ma bibiche ! J'me suis retrouvé tout seul après qu'on les ait...Mais fais gaffe Léa, il est déjà huit heures du mat et je devais t’ramener chez Vercoton hier soir ! Il doit avoir des abeilles dans l'citron ! Il va nous rouler son manche et nous boucoter !

-T'inquiète, l'artiste, avec lui, j'sais y faire, crois- moi !

Les deux chérubins se rhabillèrent à la diable et sortirent sur le palier, main dans la main, les bottines dans l'autre paluche et marchèrent sur la pointe de leurs pieds nus, pour ne pas attirer l'attention de la Merdalor qui, tout compte fait et par rapport à cette moucharde de la 5e colonne qu'elle fut, n'avait encore dégusté que sa châsse en ouverture de calecif, mais l'avenir allait avoir raison de son coup de Jarnac ! Foi de Grainbô, elle allait bientôt avoir les foies blancs d'avoir fait sa frolleuse !

ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 5)
ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 5)

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