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PHILIGHT BLUE EDITIONS

site littéraire d'auto-édition de Jean-Luc FLINES, auteur indépendant de romans, nouvelles et poésie. Grand admirateur des écrivains américains Paul Auster et Stephen King, Jean-Luc Flines est persuadé que L'imagination, en écriture, c'est l'art de donner vie à ce qui n'existe pas, de persuader les autres d'accepter un monde qui n'est pas vraiment là!

PHILIGHT BLUE EDITIONS

ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 6)

présente

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ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 6)
ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 6)

La dalle ! Léa et Artus crevaient la dalle ! Frais et avec une énergie incomparable, ils dévalèrent l'escalier de l'immeuble, ouvrirent la lourde porte d'entrée en chêne vernis. La lumière du soleil avait remplacé la pluie battante de la veille et les enveloppait d'une aura qui touchait à la béatitude. Sur le trottoir qui conduisait à la boulangerie, Artus flirtait avec le calme du boulevard et la clarté magique qui enveloppait le corps entier de Léa. Dans sa tête, ça bouillonnait : « Par les matins bleus des chemins de Paris, je parcours les trottoirs, picoté par les idées de liberté, je foule le carreau délavé ! »

Il chantonna dans les yeux de Léa : « Rêveur, j'en sens la fraîcheur à mes pieds. Je laisserai le vent de l'euphorie baigner ma tête au béret de canaille. Je ne parle pas, je ne pense rien, bien que j'en aie l'air ! Mais l'amour infini pour Léa me monte dans l'âme, et je peux aller loin, bien loin, comme un bohémien, dans ce Paris que j'adore parce que je suis heureux comme avec une femme qu'est ma Léa ! » De son bras droit, il enveloppa doucement les épaules de son amie. Il la respira comme s'il inhalait l'odeur d'une rivière de cassis ! Les joues de Léa passèrent au rouge ! Elle sautilla comme une petite fille qui aurait joué à la marelle ! « Eh ! Gamin d'mon palpitant, on dirait qu't'as chaud aux plumes, c'est ti pas qu't'es en train de battre le briquet pour allumer l'pétrole !? » lui lança Léa avec frénésie ! Bras dessus, bras dessous, ils arrivèrent devant la boulangerie de Grégoire Menchon.

Artus poussa la porte, une odeur de pain et de croissants frais emplissait les narines du jeune couple. Chaque matin, Artus passait chez Menchon qui lui préparait toujours son petit colis avec une baguette et quelques croissants ! Grainbô avait un crédit permanent chez lui depuis que ses parents avaient été envoyés à la mort après la rafle du Vel d'Hiv ! Ce brave homme avait eu pitié de ce mouflet sans autre famille que ce Vercoton qui l'avait recueilli après son évasion du vélodrome. Le boulanger avait fait en sorte que personne ne vînt occuper l'appartement laissé vide par la famille Grainbauman ! Il avait aussi dénoncé en 1945, Ginette Merdalor, comme collaboratrice des nazis ! Il faut dire que la période de la Libération de la France avait été une époque complexe où se marièrent, parfois en même temps, joie et enthousiasme pour beaucoup, mais aussi crainte et tristesse pour d'autres. On s'en était pris aux collaborateurs, aux soldats allemands prisonniers et à tous ceux dont on avait eu connaissance de comportements indignes.

Parmi tous ces gens, Madame Merdalor, de son vrai nom Régine Mercantour de Cahors, avait eu des relations affectives avec des officiers allemands et elle fut tondue. On ne lui avait pas reproché seulement d'avoir obtenu, d'un Allemand, d'être raccompagnée en voiture, de pouvoir rentrer après l'heure du couvre-feu, de consommer du vin et des liqueurs, d'écouter de la musique et de danser alors que les bals étaient interdits, mais avant tout, d'avoir livré plusieurs familles juives de l'immeuble à la milice allemande ! Madame Mercantour avait donc subi le sort réservé aux collaborateurs du régime de Vichy ! Mais, mis à part sa « punition » de la tonte, elle ne fut guère inquiétée par la suite, car sa position et ses relations eurent tôt fait de la disculper prétextant qu'elle n'avait agi que par patriotisme ! Selon son avocat, un ténor du barreau à l'époque, la délation durant cette période obscure du pays n'était que le produit de la défaite et de la frustration. Des milliers de femmes avaient leur mari ou un de leurs parents détenus en Allemagne, victimes du travail obligatoire. Or selon Mercantour, il existait en France une injustice flagrante à cause de ceux qui profitaient du « marché noir » en échappant au STO ! Foncièrement paranoïaque, comme une bonne partie de la France à l'époque, elle ne s'était pas privée de « régler des comptes » avec ceux qu'elle appelait « les profiteurs de la France » ! L'affaire s'était tassée ! Mais le boulanger Menchon avait agi en douce auprès des habitants du quartier pour que le nom de « Merdalor » lui collât aux basques ! Et il avait bien réussi ce cher Grégoire ! Depuis c'était « Merdalor a dit que? », « Merdalor a fait ceci? » « Merdalor est une ? » Il avait pris Artus en sympathie !

Ce matin Menchon était ravi de voir son « P'tit pwète » en compagnie d'une aussi craquante jeune fille ! Il lui remit son colis de gourmandises avec toute la tendresse d'une bonne pâte ! Artus remercia le boulanger d'un large sourire et d'un clin d'œil amical comme chaque matin il pouvait le faire ! En sortant : « Dis donc mon cadet, toi qu'étais abonné au guignon, j'vois que tu fais dans la chouchoute, j'vois que tu brichette à la luxe ! Entre nous, t'aurais tort de t'gêner ! Aux chevaux maigres va la mouche ! Et, entre nous, t'aurais pas raison de cracher dessus ! »

Artus tendit un croissant à la Zizouille qui le becta avec délectation ! Ils entrèrent dans le parc Monceau. En ce début d'une belle journée d'été, Monsieur Michelet, le jardinier qui arrosait les plantations avant les grandes chaleurs, les salua en lançant un « Alors, les mômes on prend du bon temps ! » Artus et Léa, la bouche pleine du feuilleté des croissants répondirent un « Salut M'sieur Michelet » tout à fait incompréhensible et poursuivirent leur chemin.

Boulevard des Batignolles, Place Clichy, rue Lepic. En pénétrant dans la rue Norvins, les deux galopins entendirent une musique et, tout en se rapprochant du milieu de la rue, les paroles de « Mon amant de St Jean » devenaient de plus en plus audibles mais pas encore locaLéable précisément ! La rue Norvins, s'appelait autrefois rue Traînée, située entre les rues du Mont Cenis et des Saules ; puis rue des Moulins, entre les rues des Saules et Girardon. La rue Traînée avait aussi porté le nom de rue Trenette. Elle tirait son nom actuel de Jacques Marquet, baron de Montbreton de Norvins (1769-1854), auteur d'une Histoire de Napoléon 1er ! Avec la rue Saint-Rustique, c'est la rue qui a le plus conservé l'image de l'ancien village de Montmartre, pas loin de la place Jean-Baptiste Clément, celui du temps des cerises.

En arrivant aux environs du 27, Artus et Léa purent cibler la source musicale ! C'était Vercoton qui venait d'acquérir une superbe radio TSF en bakélite noire, une Philips V4 ! Il avait poussé le volume à fond dans son bistrot encore désert ! Lui, il était en train de chanter sur la voix de Lucienne Delyle, sans avoir vraiment le ton :

« Comment ne pas perdre la tête,

Serrée par des bras audacieux

Car l'on croit toujours

Aux doux mots d'amour

Quand ils sont dits avec les yeux ? » ...

... Il valsait tout seul au milieu de la salle, entre les tables ! On pouvait admirer son portrait en haut du mur où il était représenté avec sa barbe à la Victor Hugo, sa casquette de gavroche typique et sa paire de lunettes de soleil, ainsi qu'un tableau posé au-dessus de la grande banquette du café où il était inscrit :

« Chez Gustave, la bonne cave ! Chez Vercoton, tout est bon ! »

Ses amis, n'osaient pas rentrer, mais regardaient par la vitrine du bistrot « Le Vercoton de Montmartre » ! Soudain, déjà gonflé de quelques verres d'absinthe, il sortit dans la rue et commença à faire du boniment à ses admirateurs du jour et aux passants qui s'arrêtaient, curieux de découvrir ce personnage emblématique de la Butte :

« Ecoutez Mesdames et Messieurs la chanson bien douce de madame Lucienne Qui ne pleure que pour vous plaire, amis et passants ! Ecoutez la, dansez avec moi, elle est légère ! Sans plus réfléchir, je lui donnais le meilleur de mon être ! La voix vous fut connue, chers amis ! C'est un beau parleur chaque fois qu'il mentait, elle le savait la Lucienne, elle le savait, mais elle l'aimait, elle l'aimait ! »

Il tournoyait de plus en plus vite ! Les badauds venaient de former un cercle autour de lui et bloquaient complètement la rue ! Il leva sa casquette, la jeta en l'air, la rattrapa fort adroitement sous les applaudissements de la foule ! Il reprit sa poésie mêlée à celle de la chanson qui égrenait ses couplets depuis le poste de TSF !

« Elle est discrète, la Lucienne, elle est légère ! Ah ! Lucienne, c'est un frisson d'eau sur de la mousse ! Un frisson d'eau sur de la mousse, je vous dis ! Mais hélas, à Saint-Jean comme ailleurs, Mesdames et Messieurs, un serment n'est qu'un leurre ! Elle était folle, Lucienne, de croire au bonheur et de vouloir garder son cœur !

La chanson venait de se terminer ! Il y eut un moment de grand silence au milieu des spectateurs à la mine réjouie sous ce soleil de juillet ! Gustave Vercoton, resta immobile, puis, dans un moment de grâce absolue, il tendit les bras vers son public et déclama lentement : « Mes amis, mais à présent elle est voilée comme une veuve désolée, pourtant comme elle est encore fière, la Lucienne, dans les longs plis de sa robe qui palpite, qui cache et montre à la fois son cœur qui s'étonne ! Comment ne pas perdre la tête, elle, serrée par mes bras audacieux, car, chers amis de Montmartre et d'ailleurs, vous et moi, nous croyons comme Lucienne aux doux mots d'amour quand ils sont dits avec les yeux ! Elle dit, de sa voix tendre que la vérité est comme une étoile, elle dit, Lucienne, que la bonté c'est notre vie ! Moi qui l'aimais tant ! Moi, son bel amour, son amant de Saint-Jean, je ne l'aime plus, c'est du passé, n'en parlons plus ! » Gustave courba la tête comme pour saluer. Plusieurs personnes dans le public étaient émues. On l'applaudit à tout rompre !

Grainbô et la Zizouille, infiltrés dans la foule, étaient passés en première loge. Ils furent surpris de voir leur ami Vercoton jouer les attractions pour le quartier de la Butte ! Les gens commencèrent à se disperser. Léa lui dit en rigolant jusque par terre : « Alors Gus, tu t'es muté en aboyeur de rue ! Tu fais encore ton aristarque sur la rampe de tes illuses ! Tu sais Gus, y a des Bobinos pour cabotiner ! N'empêche, Gus, tu les as impressionnés, pardi ! Je suis fière de te voir cocoriquer à c’t’heure de la matinée !

-Ma Zizouille ! Il lui sauta au coup la fit monter en l'air et tournoyer tout autour de lui ! Il jeta un regard sur Artus qui tenait toujours sa baguette de pain sous le bras ! Ah ! hurla le cafetier ! T'as vraiment la tête d'un franchouillard avec ta tarte sur le crâne et ton affûtoir à fromage sous ton aile, mon ange du XVIIe central ! Venez les mômes, on va croûter ensemble avant que ces m'sieurs-dames y r'viennent pour la deuxième séance de l'apéro ! »

Il serra les deux enfants dans chacun de ses bras et, à l'attention d'Artus, il prononça ces mots : « Ah ! mon cher enfant que j'ai rencontré un jour noir de rafle dans ma vie errante ! Mon cher enfant, que, mon Dieu, m'a fait recueillir ! Moi-même pauvre bistrotier un peu pwète ainsi que toi, purs comme lys, mon cher enfant que j'ai vu dans ma vie errante ! Et beau comme notre âme pure et transparente, comme une Zizouille aux pois rouges ! On te dit mort comme tes vieux qui sont partis en fumée et qu'on hurle donc que c'est la gloire ! Mais moi, tu me fais vibrer mes fibres, mon p'tit crotte-misère, compagnon qui ressuscita les saints espoirs ! Va, va, avec ta Léa dans les espaces libres ! »

Les deux enfants se regardèrent l'un l'autre sans mot dire. Ils se mirent à pleurer, puis à rire, puis à pleurer de nouveau et finir par éclater de joie, se précipitant vers la tête de Gustave qu'ils embrassèrent chacun sur une joue. Artus murmura entre Léa et son bienfaiteur : « Je suis tombé par terre, c'est la faute à Hitler, le nez par- dessus bord, c'est la faute à la Merdalor ! Et qu'chacun il ait ce que le chat cache à Ginette ! Et merdel de borde aux corbeaux !

ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 6)
ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 6)

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