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ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 7)

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ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 7)
ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 7)

Il y a plus de deux heures tirelire tirelo qu'Artus, Zizouille, Gustave et leurs amis sont en train de gueuletonner sur la butte. Il y a aussi plus d'un bail que le Verconton, il crèche dans sa canfouine de troquet qu'il a baptisé au pinard : « Au songe des poètes » ! Mais au-delà de son look assez kitch, ce que l'on apprécie dans ce bouchon à la devanture jaune et rouge, c'est la bonne ambiance qui y règne avec Gustave Vercoton, son piauleur qui fait Caf' Conc 'à lui tout seul, accompagné de Paulo la Casquette à l'accordéon. Assez petit, « Au songe des poètes » est une excellente alternative au Cépage, le café incontournable de la rue Caulaincourt. Et puis c'est là que Vercoton, il a recueilli la petite Léa, juste au début de 1941. Eh oui, elle aussi ! Celle que tout le monde surnomme Zizouille, la « P'tite Girofle à Vercoton », sa fille adoptive. Certains prétendent que Léa est une raclure d'abattoir, une caille qui becte à tous les râteliers, la lusignante, la « vercatin » d'un pwète maudit ! Mais rien de tout ça ! Elle travaille, la Zizouille, elle travaille pour faire bouillir la marmite à son Gustave Papa ! Elle chante, elle récite au « Lièvre rusé » le plus fameux des cafés- théâtres de l'avenue Junot, le cabaret où les parents d'Artus se produisaient avant la guerre. Elle a bonne réputation dans le monde artistique du tout Montmartre. Elle chante, elle tricote son « Piaf » qu'elle admire par-dessus tout et qui est déjà venue l'écouter.

On pourrait imaginer que, dès sa naissance, Léa Zilberstein avait tété au biberon de la chanson. Fort possible, mais dans la chanson sans joie, celle du macadam de Belleville et Pigalle. Elle avait reçu la gougoutte avec un fond amer de misère de la plus sordide espèce : celle des taudis. Elevée alternativement par ses deux grands-tantes, elle perdit l'usage de la parole suite à une mauvaise angine mal soignée puis recouvrit "miraculeusement" la voix grâce au sirop à base de limace, de codéine et de lévomenthol de l'abbé Malaunez, un vieux barbon sulfureusement alchimiste, faiseur de miracles en tout genre. A l'âge de 8 ans, son père mourut de tuberculose et commença alors, pour la jeune Léa, une vie entre la rue et le milieu « grand-tantaculaire ».

À neuf ans, elle décida de se « prendre en main », chanta dans les rues, accompagnée de sa copine « Babilouche, la Guêpe de Ménilmontant » et dans les fêtes foraines avec Paul Sarty dit Paulo la Casquette. Léa Zilberstein dite la "Zizouille" avec Paulo l'accordéoniste. Un petit air de la Môme Piaf!

Puis vint la période des errances à Pigalle, parmi les mauvais garçons et les souteneurs. Elle se produisit dans des cinémas, des bals musette et toujours dans la rue jusqu'à un certain 25 décembre 1941.

Un officier de la Wehrmarkt l'entendit chanter un air de Piaf dont les paroles étaient reconnues ouvertement à double sens par les nazis. « Tu es partout » évoquant la résistance sous les traits d'un amant :

« Tu es partout car tu es dans mon cœur

Tu es partout car tu es mon bonheur

Toutes les choses qui sont autour de moi

Même la vie ne représente que toi

Des fois je rêve que je suis dans tes bras

Et qu'a l'oreille tu me parles tout bas

Tu dis des choses qui font fermer les yeux

Et moi je trouve ça merveilleux ? »

L'officier en question l'écouta naïvement et faussement attendri. Une fois qu'elle eut terminé le dernier couplet, il lui demanda qui lui avait appris cette chanson et Léa lui répondit tout simplement : « Mais c'est mademoiselle Edith ! ». Le Sturmbannführer la saisit par le bras et lui cracha à la figure un : « Ne te moque pas de moi, petite Jude »

-Non moi, c'est pas Jude que je m'appelle, c'est Léa ! Laissez-moi, vous me faites mal !

-Léa comment !?

-Léa Zilber? »

A ce moment-là Paulo qui venait de ranger son accordéon dans sa valise, se dirigea vers l'officier et lui dit : « Ne perdez pas votre temps avec cette petite effrontée, Monsieur l'officier ! Je vais lui donner la correction de sa vie ! Osez répondre à un Sturmbannführer de la sorte, je ne lui permettrai pas de recommencer !

- Qui êtes-fous ? lança l'officier en poussant avec mépris la gamine contre le mur !

-Je suis Paul Sarty, l'accompagnateur de mademoiselle Piaf !... Je vous prie de m'excuser mais je viens chercher cette effrontée ! Je vais lui passer un de ces savons?Osez chanter cette chanson en pleine rue !

« Savon » ? fit l'officier peu sensible au langage imagé du musicien.

- Oui, Sturmbannführer, une torchée, une torgnolle, enfin je vais lui administrer une frottée dont elle se rappellera de la pleine patate !

- Torgnolle, patate ! … nicht verstanden ! ? Allez ça va, fichez- moi le camp avec cette gamine !... Mais je vous préfiens, si che la refois dans le quartier ? ... »

A peine l'officier eut- il achevé son invective que Paulo prit ses jambes à son cou entraînant avec lui Léa et faisant toujours semblant de la réprimander. Boulevard De Clichy, rue Germain Pillon, enfin rue des Abbesses, Léa et Paulo avaient marché un temps infini, n'osant se retourner de peur d'être suivis. Leurs pas s'accéléraient de plus en plus et bientôt tous les passants se retournèrent. Il est vrai que cela constituait un tableau étonnant : un accordéoniste déambulant dans les rues au pas de charge avec, dans une main, la boîte de son instrument, robuste valise à coins renforcés pour son accordéon chromatique 120 basses avec deux grosses serrures fermant à clé, dans l'autre, la main innocente de la petite Zilberstein surmontée de son nœud blanc dans les cheveux.

Il semblait à Paulo que les gens les montraient du doigt en les scrutant comme des créatures étranges. Mais où se dirigeaient-ils à présent ? Sans doute vers la rue Yvonne le Tac où résidait la famille de Léa ? Qu'allait-il leur arriver ? Léa avait peur, elle pensait à Madame Edith qui lui avait offert une photo dédicacée et qu'elle tenait fiévreusement dans l'autre main. « A la petite Léa, pour sa voix angélique mille grâces à toi ! Que Dieu te protège ! » Presque en planant au- dessus du trottoir, elle relisait la dédicace et embrassait furtivement la photo. Elle en avait rêvé de Madame Edith Piaf. Chaque fois qu'elle écoutait une de ses chansons à la radio, elle se plaçait devant le grand miroir mural du salon des sœurs Zilberstein, allumait l'abat-jour après avoir revêtu un tablier de satin noir qui était censé représenter la robe noire de sa vedette préférée et, dans une gestuelle bien à elle, chantait en playback sur « C'était jour de fête » « Le vagabond » ou encore « L'accordéoniste » dont la musique avait été composée par Michel Emer un pote à Paul Sarty. Devant la glace elle se donnait à fond en mimant le joueur d'accordéon qui effleurait les touches de son instrument, faisant éclater sa voix claire et profonde en particulier sur le passage qu'elle préférait :

« Elle écoute la java...

... elle entend la java

... elle a fermé les yeux

... et les doigts secs et nerveux ...

Ça lui rentre dans la peau

Par le bas, par le haut

Elle a envie de gueuler

C'est physique

Alors pour oublier

Elle s'est mise à danser, à tourner

Au son de la musique... »

Paulo était le cousin de Zelda et Sarah Zilberstein, les tantes de Léa. Il avait commencé par jouer dans les bals populaires puis passé une audition pour l'orchestre d'Edith Piaf à l'ABC. Mademoiselle Edith avait été satisfaite et sensible à son talent et impressionnée par sa dextérité au piano à bretelles. Il proposa à Léa de l'accompagner à Bobino pour son dixième anniversaire au spectacle de Piaf où il jouait lui-même de l'accordéon !

À la fin du récital, Zizouille fut introduite dans la loge de la chanteuse ! Un rêve inaccessible pour elle ! Léa avait même pu pousser la chansonnette comme elle le faisait dans la rue ! Edith avait été subjuguée par son aplomb et sa voix un rien surnaturelle. Piaf avait dit à son accordéoniste : « Paulo, la petite il faut pas la lâcher ! Elle a ce que d'autres cherchent en vain : de l'amour dans la voix, elle donne de l'amour, la petite, et dans l'amour, ma petite, il faut donner, et faut savoir faire pleurer en chantant et ceux qui n’ont pas de larmes ne pourrons jamais aimer ! Petite, il faut tant, et tant de larmes pour avoir le droit d'aimer ! » Elle lui dédicaça ensuite sa photo et l'embrassa sur le front ! Un privilège ! La petite zizouille dans la loge de Madame Piaf avec Paul Sarty son accordéoniste (sans sa casquette !)

Ce moment magique mais bien trop bref, elle se le repassait constamment dans sa tête, ne sachant pas non plus très bien ce qui se passait dans la rue ! Soudain une voix retentit : « Hé Sie! Ein Halt, was Sie, im Augenblick auf der Straße mit lettischer Sprache kleines Mädchen gemacht ? »

Léa et Paulo étaient repérés par deux sbires de la police allemande ! Mais une série de déflagrations retentirent à quelques mètres des deux fuyards ! On venait de jeter plusieurs grenades sur les deux agents nazis ! Leur corps éclata en sang ! La boîte de l'accordéon fut éclaboussée du vermeil de la paire de schleus. Paulo tira la gamine d'un coup sec et, ensemble ils s'engouffrèrent dans la ruelle qui joignait la rue Le Tac à la rue des Trois Frères. Paulo avait tout compris en un éclair ! L’immeuble où résidaient les Zilberstein venait d'être l'objet d'une attaque en règle des forces allemandes suite à une dénonciation d'un réseau de résistance impliqué dans l'assassinat de Kurt Heilm. Cet ingénieur avait travaillé à l'usine d'armement Gnome et Rhône à Arnage comme responsable du chantier de production de la nouvelle version d'une bombe rebondissante de 385 kg. La Kurt fut d'abord conçue au centre de recherche expérimentale de la Luftwaffe à Travemünde. Kurt Heilm qui dirigea une équipe de travailleurs allemands était donc une personnalité connue du côté du Mans, au moins dans la haute société, lorsqu'en juin 1940, il fut affecté dans cette ville comme Feldkommandant, c'est-à-dire responsable des troupes d'occupation du département de la Sarthe.

De juin 1940 à octobre 1941, il ne sembla pas avoir suscité d'hostilité personnelle particulière au sein de la population mais, pour la résistance française, il constituait une figure primordiale à abattre et un attentat fut fomenté contre lui dans la gare d'Arnage au moment où il réceptionnait des éléments servant à la construction de sa fameuse bombe et provenant d'Allemagne. Il tomba mortellement d'une douzaine de balles de mitrailleuses tirées depuis le clocher de l'église ! Les terroristes réussirent à prendre la fuite mais une enquête minutieusement menée par la Gestapo parvint à débusquer les membres du réseau jusqu'à Paris où ils s'étaient réfugiés dans les combles de l'immeuble de la rue Yvonne le Tac.

Ils avaient essayé de s'en sortir en lançant des grenades sur deux flics de la Gestapo, mais presque au même instant, le bloc d'habitations fut cerné par d'importantes forces de police allemande et française. Évidemment Sarah et Zelda Zilberstein furent emmenées avec tous les locataires de l'immeuble. On ne les revit jamais ! Cet attentat contre Heilm avait amené les Allemands à modifier leur politique des otages en privilégiant, pour tout attentat, la piste « judéo-bolchevique », même en l'absence de toute revendication. Cette politique fut parfaitement formulée par l'ambassadeur allemand à Paris Otto Abetz en décembre 1941 :

« Même lorsqu'il est clairement prouvé que les auteurs d'attentats sont des Français, il est bon de ne pas mettre cette constatation en relief, mais de tenir compte de nos intérêts politiques et de prétendre qu'il s'agit exclusivement de Juifs et des agents à la solde des services de renseignements anglo-saxons et russes. »

Paul Sarty n'avait qu'une ressource dans le quartier : Gustave Vercoton. Instinctivement, il sonna chez son vieil ami pour qui il avait composé toutes les mélodies sur ses propres poésies dont la célèbre chanson écrite en 1939 « Promenade, ma promenade ! » et qui parlait du ciel si pâle, des arbres grêles de la nonchalance et des mouvements d'ailes des habitants du village de Montmartre avec ses tilleuls et leurs ombres bleutées. Ah ! Montmartre Mont ivre et folâtre, toi mon théâtre de rue que j'idolâtre ! « Ah ! ma promenade, ma promenade où nous chantions en débandade sous le ciel de nos dérobades ! »

Paulo lui expliqua son aventure dans le quartier avec la petite ! Vercoton regarda la triste mine de Léa qui lui tendait la photo de Piaf ! Les larmes lui montèrent et après un long silence il balbutia, des sanglots dans la voix : « Sois la bienvenue?..toi et ta p'tite mine de zizouille ! Tonton Vercoton, c'est pas du bidon ! »

Il la prit dans ses bras, elle se cachait derrière son icône dédicacée tandis que Gustave improvisait pour elle ce qui serait peut-être plus tard une chanson à succès :

« J'ai vu passer dans mon rêve

- Tel l'ouragan sur la grève, -

D'une main tenant la p'tite Édith

Et de l'autre un accordéoniste,

Cette fée à la mine confite

Une Léa de Montmartre

Qu'à travers la ville toute folâtre,

Et du fleuve notre Seine à nous,

Avec ses larmes salées de boutchou

Une Zizouille qu'a l'cœur qui saigne

Rouge-flamme et noir d'ébène !

Ses joues et ses yeux brillent

D'avoir apprivoisé les anges de la nuit ? »

Léa plaça la photo de son idole sur la bouche de son « nouveau papa » pour l'interrompre et lui dit tendrement en lui pinçant le nez :

« L'hiver comme l'été c'est toujours l'hiver

Le soleil du bon Dieu ne brill' pas de notr' côté

Il a bien trop à faire dans les riches quartiers

Serre- moi dans tes bras

Embrasse-moi

Embrasse-moi longtemps

Embrasse-moi

Plus tard il sera trop tard ? »

Vercoton, inondés de larmes comme un marmiteux, cette fois l'embrassa avec une tendresse infinie et une profonde émotion, lui soufflant à l'oreille :

« Et je t'ai respirée l'enfant unique : il m'a semblé

Que s'ouvrait dans mon cœur- la dernière blessure,

Celle dont la douleur plus exquise m'assure

D'une mort désirable en un jour consolé ! »

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À propos

Jean-Luc FLINES

Je suis auteur et illustrateur de mes textes d'écriture. Je m'adresse à mes contemporains pour leur faire partager des effets atmosphériques, des émotions, des vibrations, des éléments: eau, air, terre, des regards fixés, des histoires au bout d'un pinceau ou d'un clavier d'écriture.
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