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PHILIGHT BLUE EDITIONS

site littéraire d'auto-édition de Jean-Luc FLINES, auteur indépendant de romans, nouvelles et poésie. Grand admirateur des écrivains américains Paul Auster et Stephen King, Jean-Luc Flines est persuadé que L'imagination, en écriture, c'est l'art de donner vie à ce qui n'existe pas, de persuader les autres d'accepter un monde qui n'est pas vraiment là!

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ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 9)

présente

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ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 9)
ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 9)

Léa essuyait le visage d'Artus couvert de sauce et de morceau de haricots à la tomate. Il venait de se tirer de son rêve de la rue Lepic. Il avait devant lui sa tendre et chère Zizouille qui lui souriait tendrement. À côté d'elle, était venu s'asseoir le père Ficheletemps.

« Oh ! Vous êtes venu aussi Monsieur Hugo ! ...ils...ils vous ont invité aussi à la fête ? C'est gentil de leur part … !»

Le jeune pwète pensait avoir devant lui, à la table, l'auteur des « Misérables » tant Ficheletemps lui ressemblait : forte carrure, cheveux et barbe blancs. Mais le vieil homme portait des lunettes de soleil, pas par snobisme mais par nécessité. Il avait été boxeur professionnel avant la guerre et avait reçu un mauvais coup à la tête à la douzième reprise d'un combat à la salle Wagram contre le « bombardier marocain » Marcel Cerdan ! Ses yeux en avaient pris un sale coup. La lumière le gênait et il était presque aveugle d'un œil. Ficheletemps se mit à rire lorsqu'il vit la face enjouée du petit Grainbô.

Il lui confia qu'il aimait beaucoup le roman sur la vie de Cosette et Jean Valjean, mais le passage qu'il adorait particulièrement c'était lorsque Hugo décrivait la bataille de Waterloo.

« Tu vois petit, Monsieur Hugo, il a un peu exagéré en racontant la bataille de Waterloo, mais il est certain qu'il a pris pas mal de libertés avec la vérité historique. C'est lui-même qui disait : « On peut violer l'histoire à condition de lui faire de beaux enfants ! » Ah ! Ah ! Par exemple, il a quelque peu transformé l'histoire en inventant l'épisode du chemin creux ainsi que l'histoire du puits d'Hougoumont. »

Mais comme il essayait de lui expliquer avec passion la charge de la cavalerie en face du chemin creux d'Ohain ou la chute des chevaux poussés par le deuxième rang, Artus montrait de nouveaux des signes de fatigue et ses paupières s'alourdissaient une fois encore. Zizouille agitait devant lui sa serviette tricolore pour attirer son attention et l'empêcher de sombrer dans une nouvelle léthargie irrésistible due au vin capiteux du repas. Elle eut juste le temps de dégager son assiette avant qu'il ne plonge une fois de plus dans la sauce !

Le drapeau tricolore avait été hissé sur Notre-Dame de Paris et sur l'Hôtel de Ville. Voilà Grainbô de retour sur les barricades, parmi les révolutionnaires menés par une jeune femme, sorte d'allégorie de la liberté, robe à pois, lunettes de soleil et gants de boxes aux poings ! Elle portait le drapeau de la main droite, tandis que la gauche brandissait une pancarte sur laquelle il était inscrit : « Merdalor Facho » avec une faute d'orthographe, un « s » barré d'une croix rouge entre le « a » et le « c ». Cette femme c'était la Zizouille, la Léa de Grainbô ! Elle était encadrée d'un Artus Gavroche, gamin des faubourgs avec son indéboulonnable béret noir et sa fronde. Son bras droit agitait un pistolet à amorces. De l'autre côté de la Zizouille, un bourgeois considéré comme le portrait de Victor Hugo affublé d'une paire de lunettes noir foncé, les mêmes que celle du père Ficheletemps.

La scène était construite en pyramide s'élevant à partir des corps des victimes de la fusillade. C'était un rêve, une allégorie. La Zizouille, femme du peuple était le symbole même de la liberté enfantine qui jouait à la guerre pour rire. Les combattants, ouvriers, artisans, bourgeois, gamin des rues représentaient toutes les couches sociales de la rue Lepic et du quartier montmartrois. Dans un mélange de réalisme et d'idéalisme, de description à la fois crue et farfelue propre aux songes du sommeil innocent d'un gosse, le tableau revêtait malgré tout un caractère militant. Dans le rêve d'Artus, la ligne d'horizon assez haute, laissait deviner à l'arrière-plan une vraie scène de bataille rangée. Mais les deux points d'intérêts naturels semblaient situés sur une ligne de force au niveau des cadavres. Les personnages apparaissaient de face. La jeune femme et le môme des rues à la fronde en faisaient partie. Artus déambulait dans son rêve au ralenti et on distinguait bien cette diagonale descendante de gauche à droite délimitant la limite entre la zone plus sombre et la zone plus claire.

Lentement, les personnages décrivaient un mouvement d'ascension vers le drapeau porté par Léa et la lumière source de liberté au centre de la géométrie pyramidale. Les victimes de la tuerie étaient empilées à la base du tableau. Le fusil de Hugo et la position du P'tit pwète constituaient les deux côtés de la pyramide. La jeune femme au drapeau et pancarte maladroitement maintenus dans les gros gants de boxe appelait le peuple à la suivre. Artus avança sans peine, bien décidé à en découdre avec les gardes nationaux, il montrait son ardeur et sa volonté. Coiffé d'un haut de forme et flanqué d'un fusil à la main, l'écrivain Hugo symbolisait quand même la bourgeoisie mais progressiste, l'homme passionné de justice et épris de liberté.

Soudain, Artus décrocha du groupe attiré par des cris du côté d'une rue perpendiculaire à la rue principale dans laquelle il avait débouché. Il sentait en lui une étrange tranquillité au milieu de ce carnage de chair, de poudre et de sang. La brume se mêla de nouveau aux plaintes, aux rumeurs, au vacarme des fusils et des canons. Artus avait déjà oublié toute l'horreur qu'il avait vue.

Sa tête était déjà dans une lumière d'avenir parmi ses cadavres allongés et ces fantômes déjà en route vers l'éternité. Plus un bruit de l'extérieur ne pénétrait dans les tympans de Grainbô, le temps d'un instant éternisé par un ralenti feutré, ouateux. Tout à coup le fil normal de l'action reprit entre deux décharges. Artus se positionna au sommet de la barricade vers laquelle il avait été curieusement attiré. Il voulait faire de cet instant, un chef d'œuvre ! Une vingtaine d'hommes tenaient ce lieu de retranchement. Le tambour battit la charge. Artus entendit une voix forte qui succéda aux roulements. « Toi, je ne t'oublie pas ! »

Il se tourna vers l'origine de cette apostrophe. Un homme d'une trentaine d'années, le visage en sueur, noir de fumée et partiellement ensanglanté tenait un pistolet de la main droite qu'il pointa vers un corps attaché à un pilier en bois qui devait soutenir, avant le dernier assaut, le balcon d'une maison bourgeoise.

Le combattant hurla à qui voulait l'entendre : « Le dernier qui quittera cette barricade brûlera la tête à cette drôlesse d'espionne ! »

Tout le groupe de soldats du peuple se dispersa dans la rue et, bientôt, Artus se retrouva seul avec la prisonnière. Lentement, il s'approcha d'elle. La traîtresse était méconnaissable : habillée de sacs de jute, noircie comme un ramoneur, elle avait les cheveux en bataille et de la morve verte dégoulinait d'une de ses narines. Le garçon la dévisagea et reconnu... Ginette Merdalor affreusement abîmée. Elle pleurait comme une Marie-Torchon qu'aurait été saboulée sur tout son râble.

Le visage de Grainbô changea en un masque de haine et de dégoût. Marcoret, le jeune milicien du salut public était le combattant le plus près de la barricade. Artus lui demanda : « C'est vous le chef de cette barricade ?

-En effet, répondit Marcoret en jetant un œil attentif sur le mouvement du régiment des gardes nationaux tout au bout de la rue. Brave petit gars, fais gaffe à toi, j'admire ton courage !

-N'vous faites pas de bile, commandant ! Je sais sortir de cents pieds de merde ! J'me suis déjà dépatouillé de pas mal de souricières emberlificoteuses ! ....

- Le peuple te remercie de ton audace, petit ! ...Si j'pouvais j't'épinglerais la médaille du chien qui en a dans le bide, petit !... Mais je suis un peu court, rapport aux narquois d'en face !

- J'ai donc mérité une récompense ! C'est vrai mon commandant ?

- Au nom de la République, il y a deux sauveurs dans ces barricades : Léa Zizouille et puis toi, le p'tit Grainbô ! ... alors question de décrocher l?coquetier, petit, t'es champion ! Mais, dis- moi, de quoi qu't'as envie ?

- Ben ! ....

-Fais vite petit, le temps presse, va falloir, dare dare, jeter le bâton dans le nid de guêpes de ces griviers de foignards !

Artus hésita à peine et sortit froidement : « Brûler moi-même la sorbonne à cette sale mufle de feignasse de coquinasse de saloperie de fumière d'arty foignant ! »

Ginette Merdalor leva la tête, vit Artus Grainbô, eut de la peine à la maintenir droite et bredouilla la rage au cœur : « C'est ça vas-y sale môme, fils de crotte-misère et crotte-déchard toi-même ! »

Quant à Marcoret, il était occupé à recharger sa carabine, ses yeux parcoururent l'espace devant lui, puis se tourna une dernière fois vers Artus : « Prends la moucharde, petit, elle est à toi ! »

Grainbô, en effet, se dressa sur les pointes de ses pieds nus et tendit le coup à s'en faire claquer les cervicales. « J'ai été courageux, la Mardelor, je vais pouvoir me récompenser de mon audace et de ma bravoure ! Ce n'est pas comme toi, la guenaude ! Tu vas payer d'avoir envoyé ma famille se faire buter en bloc en Pologne !

- Alerte ! Cria Marcoret du haut de la barricade.

Merdalor se mit à rire vulgairement et regardant les insurgés qui se débattaient dans le désordre des ruines elle leur lança : « Vous allez tous crever, tous y passer, tas de racailles ! » Les hommes du peuple s'élancèrent dans une pagaille indescriptible et la prisonnière poussa un cri de sorcière patafiolée par le diable : « A Chaillot, tas de ferlampiers ! Allez- vous faire mettre de la mitraille dans la prose et la frétillante et crever comme des chiens, tas de bâtards ! »

Artus lui fourra son dernier carambar avec le papier d'emballage dans sa gueulante ce qui eut comme effet de la faire taire, car elle s'étouffait. Elle parvint quand même à le recracher à la figure de son petit geôlier. Vexé, Artus, ouvrit la cartouchière qu'il avait ramassée sur un cadavre, y puisant une demi-douzaine de plombs qu'il enserra dans la poche de cuir de son lance-pierre, il prit du recul, étira à fond son élastique et visa la tête de la condamnée. Au loin, on entendait la voix de Léa qui hurlait glorieusement : « Vas-y, l'artiste troue lui sa balle d'amour pour qu'elle pisse du résinet jusqu'à la lie ! »

Artus lâcha l'élastique et les plombs partirent directement vers la Ginette de ses cauchemars ! Le drapeau tricolore effleura le visage du franc-tireur, une bouillie verte et poisseuse vint atterrir sur le blanc de l'étendard. Peu après, Léa le saisit par le bras et le tira vers elle. La Liberté lui roula un patin gourmand et, ensemble, ils s'élevèrent vers le ciel, juste derrière le drapeau qui flottait dans un vent de gloire et de sérénité.

Lorsqu'Artus reprit conscience dans la salle du cabaret, il avait encore le goût sucré et frais du bécot à la glace vanille que la Zizouille lui avait collé sur les lèvres. Il était tout bizarre. Autour de lui, les invités s'amusaient, se lançaient des boules de cotillons en tournoyant tout autour de la table. Le p'tit pwète se leva, pris Léa par la main et, ensemble, ils sortirent dans la rue. La lune était pleine, autant que l'amour qui battait dans le cœur des deux héros de la barricade glorieuse ! Artus balbutiait quelques vers de son cru dans l'oreille de sa Zizouille.

« Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;

Ma fronde soudain devenait justice ;

J'allais sous le ciel, Ma Zizouille, et j'étais ton complice ;

Oh ! là là ! que de victoires glorieuses j'ai rêvées !

Mon unique béret avait un large bord.

Petit-pwète rêveur, j'égrenais dans ma débandade

Des billes de plomb. Mon auberge était à la Grande Barricade.

- Nos étoiles au ciel brillaient comme des luminophores.

Et je les écoutais, empêtrés dans les morts.

Ces grands soirs de juillet où je respirais ton corps

La rosée vanillée à mon front faisait flotter le tricolore

Où, rimant au milieu des cadavres fantomatiques,

Comme une lyre, je tirais l'élastique

De mes doigts blessés, la rage diabolique ! »

ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 9)
ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 9)

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