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ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 10)

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ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 10)
ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 10)

Artus et Zizouille prenaient l’air, la chaleur et le bruit des flonflons dans le restaurant de Verconton devenaient intolérables. Il faisait déjà nuit et la lune était comme posée sur le dôme de la Basilique du Sacré Cœur ! Artus avait encore en tête les paroles de Victor Hugo, son nouvel ami : « Le tigre mange l’homme, Artus, le pou mange le tigre. »… Le tigre mange l’homme… Il triturait cette phrase dans la tête tout en marchant vers la rue Lepic et finit par la sortir tout haut !

« Hé Artus ! v’la qu’tu t’mets à jaqueter à l’air libre comme un vioque de d’ssous les ponts ! lui lança Léa en lui tapant sur l’épaule.

-N’rigole pas, Zizouille, M’sieur Hugo, c’est un grand homme ! Et moi j'lui ai parlé !

- Fais donc pas l’allumé qu’a rencontré la fée Clochette sur la calebasse d’la butte !

- Mais arrête de me prendre pour un con, Zizouille, j’te jure sur mon béret !

- Arrête de faire celui qui ondule de la toiture ! Ms’ieur Hugo y’a des lustres qu’il bouffe les pissenlits par la racine, avec tout l’respect que j’lui dois !

- Tu sais Zizouille, moi j’pense….

- Allez pense, ma p’tite crotte !... Ça n’peut pas t’faire de mal !...et à quoi c’que le frangin à Mossieur Hugo il pense !?...on peut savoir !

-Je pense, Léa, je pense… je pense que je t’aime, Léa !

- Ah ! t’as trouvé ça tout seul sous la moucharde, plus faraud que le coq du clocher ! C’est du bonheur pour moi, p’tit pwète ! Mais bon….

-Quoi, tu n’me crois pas !... j’peux t’embrasser et te faire du bien comme quand on a dormi ensemble après le Radeau de la Méduse !

-Là j’dois r’connaître qu’on s’étaient drôlement mignottés tous les deux…. Allez viens ici que j’te roule un patin et que j’te fricasse le museau ! »

Elle alla lui chercher la main et l’entraîna sosu le porche de la maison Eymonet blottie au fond d’une impasse une étonnante demeure, à proximité du bas de la rue Lepic. Mal à l’aise dans son coin, Artus ne savait comment réagir à la précipitation de Léa.

Il commença par des effleurements dans le cou et dans le dos, son corps se mit à frissonner, celui de la Zizouille aussi ! Puis ce fut au tour de Léa de lui filer des bisous sous le menton jusqu’au moment où ses lèvres si douces touchèrent les siennes.

Était-il en train de rêver ?... Son corps tremblait, impossible de s’arrêter.

Ce fut comme un feu d’artifice, non ! Un tourbillon de bonheur, une envie de rire, de pleurer !

Artus n’en revenait toujours pas de la fougue de sa copine.

Plus rien n’existait : le temps, l’espace... rien qu’eux dans l’ivresse de leurs baisers...

« J’ai froid, Artus ! Lâcha, Léa rapprochant son corps contre celui d’Artus ! Ils ne faisaient plus qu’un et frémissaient à la fois de froid et de plaisir !

- Oh ! Léa, tu es mon seul désir !

-Oh ! Artus, tu es mon seul désir aussi ! Je plonge dans tes yeux aimants…et… Aïe ! Poussa soudain Léa en s’écartant brusquement de son amoureux ! Qu’est-ce que t’as tout raide et piquant dans le bas du ventre ! Espèce de satire !?... Tu m’as labouré la charnière ! »

Grainbô baissa la tête et dirigea sa main vers la ceinture de son pantalon, passa la main entre son falzard et son calbute … et il en sortit …sa fronde qui, dans les mouvements de trombolleur aguiché avait glissé juste à l’endroit stratégique où « c’que les grinches ils ont la gaule ! » comme disait Vercoton en parlant de l’endroit où l’on voyait venir le gobage !

-Non mais des fois, grainbô, t’es surprenant quand j’y pense ! J’croyais qu’t’avais les bonbons collés au papier et … puis merde ! ...tu m’agaces ! T’es qu’un gosse et puis c’est tout !... Lâche-moi avec ta clatapulte !

-Catapulte, on dit catapulte, ma vieille !

-N’me balance pas tes affutages de baragouin ! Tu me gonfles le radis !

-Désolé, Léa, ça m’a échappé !... pas fait exprès ! On n’va pas gâcher c’te belle nuit par des beuglantes de pedzouilles !

-T’as raison, finit par dire Léa fort tendrement ! J’monte comme une soupe au lait ! N’empêche p’tit pwète, j’ai froid !

-Et si on allait s’réchauffer au « Lièvre rusé » ? ... c’est à deux pas !

-T’as raison, mon beau gosse ! Ici on prend la crève ...et puis on pourra toujours écouter Judith Orphie, elle passe à vingt-deux heures ! Y paraît qu’elle fait un tabac ! Moi, j’l’ai pas encore vue j’ne pousse la goualante que le samedi après-midi !

-T’as un joli brin de voix, ma zizouille ! Pour ça oui !

-Arrête, p’tit pwète, j’m’affranchis seulement aux planches que depuis trois mois ! J’ai encore beaucoup à apprendre pour tenir l’affiche ! Mais bon j’me débrouille !

Les toutereaux, bras dessus, bras dessous s’en allèrent légers. À leurs côtés, rien que le globe lunaire, dans leurs yeux des gouffres d’azur, des puits de feu d’amour. C’est dans ces ruelles que se rencontrent les lunes de rêves, les comètes de poésie, les mers d’inspiration et les fables de jeunesse. Ils déambulaient dans ces rues de la butte aux heures d’amertumes, étaient les maîtres de leur solitude. Ensemble, vagabondant dans cette nuit où la vapeur de la tendresse enveloppait gracieusement leur visage parfaitement ovale d’anges en exil. Ils étaient deux petits poètes discrets qui voulaient se rendre voyant des dieux et qui se rendaient à l’inconnu comme si une muse leur signifiait : « Venez, chères grandes âmes, on vous appelle, on vous attend ! Chaussez vos semelles de vent ! L’avenir est à vous !»

La Nuit devenait encore plus sombre, la lune se voilait, mille rêves en ces deux amants candides apaisaient les vives brûlures que la guerre avait blessés au travers de leurs parents anéantis par quatre année d’enfer qui firent ravalés tous les rêves de bonheur où l’âcreté de l’oppression consuma le corps et le fond de leur âme. Encore cette nuit, leur cœur triste bavait à la poupe de leur jeunesse ! Leurs visages tournés vers la lune blême, dans leur âme, ils dessinaient des fresques d’espoir, des flots abracadabrantesques qui ravalaient leur cœur ! Ils se regardaient, se réchauffaient, l’esprit vagabond. Mais déjà leur aile s’engourdissait sous le ton gris des cendres du ciel nocturne. La suite brumeuse qui les enveloppait dans un halo sanctifié par la grâce de l’enfance laissait traîner les plis de la robe à pois de Léa devenue neigeuse par le froid des ténèbres montmartrois. Elle lui souriait à son Artus, elle lui chantonnait ou plutôt balbutiait les paroles de la complainte de la butte en les mêlant à des mots personnels et suant de tendresse, pour lui, rien que pour lui, en grelottant : « En haut de la rue St-Vincent, une p’tit pwète crotte-misère et une inconnue à p’tits pois s’aimaient l’espace d’un instant. Ils s’aimaient, s’aimaient pour un instant, pour un instant seulement mais ne l’a jamais revue…

Et Artus enchaînait dans le ton et dans l’esprit de la chanson : « Cette chanson, son p’tit pwète lui composa cette chanson, espérant que son inconnue, un matin d’printemps l’entendrait quelque part au con d’la rue Lepic. Regarde, Léa, la lune trop blême pose un diadème sur tes cheveux roux et la lune trop rousse t’éclabousse de gloire sur ton jupon plein d’pois ! »

Artus l’entoura de nouveau de ses épaules trop étroites et l’immobilisa juste avant de descendre les escaliers de la butte, la fixant au fond des yeux :

« Tu vois, ma Zizouille, lui soufflait-il tendrement, toi t’as de beaux yeux, tu sais ! Et ce soir j’aime l’opale de tes mirettes blasées, toi ma princesse de la rue ! Mon cœur est blessé de l’absence de mes vieux, mais toi, sois la bienvenue dans cette ardeur meurtrie. »

À ce moment, il lui roula un patin inébranlable qu’elle dégusta âprement en lui tenant les oreilles pour mieux lui bouchonner les lippes ! De sa petite mandigote, il sentait sa menotte qui cherchait sa main, il sentait sa poitrine et sa taille fine. Artus oubliait tous ses chagrins d’enfance frustrée. Il sentait sur ses lèvres une odeur de fièvre de gosse mal nourrie et, sous sa caresse, percevait l’ivresse qui l’anéantissait avec délectation.

Pendant qu’ils se pigeonnaient en enfants chéris tout en dévalant l’escalier de la butte, une ombre large descendait à son tour, à pas feutrés, les volées de marches. Artus et Léa ne l’avaient pas encore aperçu, lui il se rapprochait d’eux et cette ombre entra dans la lueur blafarde de la lune. Il portait une vareuse de velours côtelé noir avec la culotte assortie, enfoncée dans de grosses bottes noires, chemise et cache-nez écarlates, avec une immense cape noire et coiffé d’un feutre noir à larges bords.

De sa main gantée il toucha l’épaule d’Artus. La dulcinée et son petit faraud s’écartèrent dare-dare et Léa fixa les yeux brillant de malice sous l’écharpe rouge de cet étrange personnage. Tandis qu’Artus biglait le gaillard comme s’il y avait du gnac, celui-ci, d’une voix rauque et puissante articula des mots formant ensemble un drôle de présage : « Les escaliers de la butte sont durs aux miséreux.

Les ailes des moulins protègent les amoureux ! I's sont des tin', i's sont des tas, des fils de race et de rats de la peste brune, qui descendent des vieux tableaux. Ah ! Les salauds ! Faites gaffes les mômes ! Je vous attends au « Lièvre subtile » … Soyez présents !

Et le gars bizarre s’en était allé aussi vite qu’il passa ! Interloqué, Artus regarda Léa la bouche ouverte d’étonnement : « C’est qui ce gus étrange ! fit-il la voix étranglée.

- Si je n’m’abuse c’est tout comme le Bruant ! Rétorqua Léa avec du baba dans le grelot.

- Bruant ?... Aristide Bruant ?

- Aristide Bruant de Bruant, le vrai, le seul Aristide du « Chat Noir » … et oui mon gars !

- Mais il est dans la boîte à dominos depuis les années vingt ! C’n’est pas possible !

- Mais si mon m’ptit père ! T’as bien joué les Gavroche avec el’père Hugo ! Ben ici c’est pareil mon gus !... Les revenants ça r’vient quand on s’y attend pas !

- Il a causé des salauds ! C’est qui d’après toi ces « salauds » ?

- N’faut chercher, c’est à portée d’une chique ! C’est la bande à Merdalor qu’est dans l’secteur ! Si ça s’trouve, c’est les fils à la chienne des Boschs qui nous cherchent !

- Putain de jarni d’sac à papier d’lardons bâtards de sale garce de bourrique d’enfoirée de collabo! Faut s’tenir à carreau !

-T’as raison mon goussepain, y va falloir ouvrir l’œil et le bon !

- Oh ! Zizouille, je claque de taff ! »

Il fit un moment de silence, fixant le disque lunaire encore plus voilé et dit très sérieusement : « Certaines nuits, à Montmartre, sont crânement pondeuses en gaudrioles et en barbouzages. Ce sont elles qui poireautent obscurément, au prix d’une patience sans fin, le cézigue qui aime l’embrouille brusquement percé, la bonne fortune tout à trac et brutal, le coup d’bambou fortiche ! »

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À propos

Jean-Luc FLINES

Je suis auteur et illustrateur de mes textes d'écriture. Je m'adresse à mes contemporains pour leur faire partager des effets atmosphériques, des émotions, des vibrations, des éléments: eau, air, terre, des regards fixés, des histoires au bout d'un pinceau ou d'un clavier d'écriture.
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