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PHILIGHT BLUE EDITIONS

site littéraire d'auto-édition de Jean-Luc FLINES, auteur indépendant de romans, nouvelles et poésie. Grand admirateur des écrivains américains Paul Auster et Stephen King, Jean-Luc Flines est persuadé que L'imagination, en écriture, c'est l'art de donner vie à ce qui n'existe pas, de persuader les autres d'accepter un monde qui n'est pas vraiment là!

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ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 11)

présente

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ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 11)
ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 11)

Le « Lièvre Rusé » était un cabaret de chansonnier montmartrois dans un pur style extravagant de la brocante d’artiste, de tout un quartier de rapins et de poètes, un musée que n’aurait pas renié Rabelais, bourré de divagations de fantaisistes débraillés venus crécher là durant plusieurs années comme des débris de cargos échoués après mille tempêtes agitées sous ces crânes : le kitsch le plus hybride qui fût côtoyait mille trouvailles géniales : statuettes polychromes et fresques d’ Epinal ; envolées de ribambelles de lièvres futés et provocateurs fouaillés de rouge et auréolés d'or, des chasseurs rougeauds sculptés dans le bois, encadrés de fers forgés et entourés de bécasses de faïence ; vitraux métaphoriques, délirants de couleur rouge, rappelant bizarrement ceux d’une église de village à vous faire trébucher dans le petit escalier en colimaçon qui conduisait dans les coulisses minuscules du petit théâtre ! Sans oublier ses bas-reliefs élimés ; musique de barbarie et orgue de foire… Le Lièvre rusé, caravansérail artistico- mercantile du Capitaine Arcibarbec , seigneur de Rabbit-en- Gargouillette, où, d'une main à crochet tripatouillant l’oreille d'une main, bénissait un malin grigou barbu qui déversait des complaintes, des pipelines de refrains langoureux, des torgnoles musicales. Le tout raisonnant parmi des cuisses de lapins au pruneaux avachis et des salades de tomates arrosées à la diaphorèse acrimonieuse d’Adèle la Vagissante, la cuisinière adipeuse de la cantine nauséabonde et gastrologiquement visqueuse.

Et c’est dans ce caboulot truculent qu’Aristide Bruant déversait chaque soir son « Nini peau de chien » et « Á la roquette » dans une lumière tamisée dirigée par Tartine la Rouflaquette, l’éclairagiste, costumier, accessoiriste qui faisait flamber de son seul spot de poursuite au pétrole un décor représentant la rue Lepic en trompe l’œil sur lequel avait été collée la célèbre affiche de Toulouse Lautrec. Celle-ci illustrait le chansonnier tout en noir avec son chapeau à large bord et sa célèbre et inséparable écharpe rouge. C’était inimaginable de retrouver, en 1947, cette figure emblématique du quartier de Montmartre ! La guerre avait singulièrement bouleversé jusqu’à la chronologie de l’époque et le temps jouait à plomber les événements de ses anachronismes déconcertants !

Lorsqu’Artus et Léa la Zizouille arrivèrent au rendez-vous que leur avait mystérieusement fixé Bruant, il n’y avait que trois personnes dans la salle. Ayant quitté la scène et pour plus d’intimité, le chanteur de caf’conc descendit dans la salle. Désabusé, il se mit à invectiver outrageusement le peu de public que comptait l’assistance qui, étrangement appréciait cette formule. Il est vrai que c’est de cette façon que Bruant créa sa propre légende. Il avait choisi la grossièreté, celle qui faisait rire et se trémousser les deux mômes à Vercoton assis l’un à côté de l’autre dans le fond de la salle. Bruant entonnant le fameux « Oh c'te gueule, c'te binette. »

Chez Bruant, pour saluer l'arrivée d'un client on chantait : « Oh c'te gueule, c'te binette. Ah c'te gueule, c'te gueule c'te binette, ah c'te gueule, c'te gueule que t'as. On dirait qu'tu sors de la villette, pour avoir une gueule comme ça !» Et tout ça sur l’air de Fanfan la Tulipe. Artus et sa copine écarquillèrent les yeux et ouvrirent une bouche béate lorsqu’ils virent Bruant debout sur une table donnant d’une voix braillarde apostrophant les deux pelés et le tondu attablés devant un verre d’absinthe verdâtre : « Tas de cochons ! Gueules de miteux ! Tâchez de brailler en mesure. Sinon fermez vos gueules. » Une dame, une espèce de bourgeoise de Passy, se sentant incommodée et offensée par les paroles de l’artiste, se leva et fit mine de se diriger vers la sortie du cabaret. Aristide l’interpella très franchement de la sorte : « Va donc, eh, pimbêche ! T'es venue de Grenelle en carrosse exprès pour te faire traiter de charogne ? Eh bien ! T'es servie ! » Artus et Léa ne purent empêcher un rire gras et sonore qui expulsa définitivement la riffarde pot-bouille en agitant sa culbute de reine des dabuches !

Le chanteur se dirigea ensuite très lentement vers les deux mômes qui cessèrent tout à coup de se gondoler. Ils s’enfoncèrent dans les fauteuils râpés et ouvrirent leurs mirettes devant la corpulence de leur ange gardien saugrenu. Il se pencha vers et eux et, dans un chant feutré, leur susurra :

« Faites, gaffe les mômes !

I's sont des tin',

I's sont dingos, des fils de garce et de collabos,

Qui veulent jouer à la gestapo,

Ah ! les salauds !

I's sont presque tous demeurés,

I's ont des salles ball's de toqués,

On leur-z'y voit pus ces rotoplots,

Ah ! les salauds !

I's sont presque tous mal bâtis ;

I's ont les abattis, trop p'tits

Et des bidons comm' des ballots,

Ah ! les salauds !

Rapport que tous ces dégoûtants

I's pass'nt leur vie, i's pass'nt leur temps

A nous courir sur le haricot,

Ah ! les salauds !

Le soir i's glandes sur les trottoirs,

Pour jouer les Merdalor avec leurs affûtoirs,

Oùsqu' i' s’enflacqu’nt les ptis poulbots,

Ah ! les salauds !

Après i's s'en vont vadrouiller

Picter, pinter, boustifailler,

Et pomper à tous les goulots,

Ah ! les salauds !

Ensuite i's vont dans les endroits

Oùsqu' i' va les fachos, casser d’l’Indochinois

Là où qu’ y a qu' les volets d' clos,

Ah ! les salauds !

Quand on les rapporte, l' matin,

I's sent'nt la Ginette et l' crottin

Qu'i's ont bu' dans les caboulots,

Ah ! les salauds !

Eh bien ! c'est tous ces Merdalor-là

Qui font des magn' et du flafla

Et c'est nous qu' i's appell'nt soulauds,

Ah ! les salauds !

I's sont des tin', i's sont des tas,

Des fils de chienne et d’cancrelats,

Qui rosse à sang des fils de prolos,

Ah ! les salauds ! »

Sans attendre les maigres applaudissements, Bruant, s’assit à côté de la Zizouille. Il serra une main de chaque enfant dans les siennes et leur confia à voix basse : « Ne restez pas trop longtemps ici, mes agneaux, car les frères Merdalor, Hans et Günter, ont décidé de vous faire la peau, rapport au patron du bistroquet « Au boyau d’la rigolade » qui a surpris leur conversation de tocards et s’est empressé de me relater amicalement leur projet ! Alors les mômes ! Comme le vent, filez, filez au Sacré-Cœur où vous fixerez votre cœur !

- Au Sacré- Cœur, dans l’église au Bon Dieu ! Nous ? fit Artus en écarquillant les yeux comme un pâmeur ahuri !

- Oui fais vite, petit, avec ta minche ! C’est ça, près du Sacré-Cœur, à Montmartre, tout là-haut ! Tu t'y attendais pas, hein ! Ben c’est comme ça ! Tu verras, le destin est rigolo ! Tout là-haut, tout là-haut et de là, vos yeux embrasseront Paris et nous les coincerons ces salopins de Merdalor ! Que ce sera beau ! Que ce sera beau ! De se venger de toutes ces saloperies de mouchard de collabos ! Allez-y mes loupiauds ! C'est venu comme ça, le destin peut être salop mais aussi rigolo ! Allez fixer votre cœur au Sacré-Cœur ! Certainement pour le mieux plutôt que pour le pire ! Et dites-lui au gentil bon Dieu que c’est Aristide qui le veut ! »

Les deux ados se regardèrent, ne comprenant rien au message du chansonnier mystère ! Tandis qu’Aristide Bruant remontait sur scène et ânonnait son fameux « Nini peau d’chien », Ils se dirigèrent sans bruit vers la sortie du « Lièvre rusé ». La porte couinait un peu renforçant l’atmosphère inquiétante de cette pleine lune qui sentait déjà le coup de Jarnac !

Effectivement, à peine Artus et Léa étaient-ils sortis du cabaret que deux ombres allongées et menaçantes firent leur apparition le long du mur. Cette nuit-là, donc, semblait devoir être la nuit des règlements de compte. Hans et Günther Merdalor avait suivi les deux jeunes montmartrois et attendaient leur proie dans l’obscurité du vieux quartier. Le vent montait dans les ruelles de cet arrondissement tel un mauvais flux de flatulences qui resurgissait comme au temps de la délation de juillet 1942. Artus reconnut Hans, le plus âgé des frères Merdalor. Celui-ci frôla l’épaule de Léa et vint se poster devant le jeune garçon qui s’immobiLéa net au premier mot du provocateur tout vêtu de noir, le couteau à cran d’arrêt dans la main gauche. De la droite, il serra et tordit son pull sous le menton.

« Alors petit youpin, on traîne encore dans les cabarets minables avec sa greluche !

- Oui mi-minable, you-youdi, fils de, fils de youdi, on tr-tr-traîne …. enchaîna Günther en bégayant

- Ta gueule, Günther, c’est moi qui cause à môssieur le youpin qu’a osé moucher ma chère belle-mère avec sa fronde à deux balles !

- Ta gueule, Günth, j’t’ai dit, c’est moi qui cause à ce youdi de Paris… Toi au lieu de jaspiner, occupe toit de la d’moiselle !

Günther s’exécuta et passa derrière Léa, saisit ses deux bras fluets, les tira en arrière et serra ses poignets en les joignants dans son dos.

- Alors, gamin, on rigole moins, hein ! Günther, qu’est-ce qu’on va lui faire à la greluche à Grainbô, hein dis-moi …. !

- Ah ben ça, moi j’ai… j’ai déjà m..m…mon idée , Hans ! On va…on va lui bourrer…

-Ta gueule, j’tai d’jà, dit… c’est moi qui…

- Je..je sais, Hans…c’est toi qui… qui… qui cause !

-Juste Günther !

- Mais alors pour pourquoi qu’tu m’demandes ce qu’on….

-Ferme- la frérot, y’a qu’un con ici, c’est ce p’tit minable !

-Ta daronne du dardant, Hans, son cœur est français, mais son cul est international ! Lança effrontément Artus.

-Retire ça de ton clapet à mouches, sale youtre, ou je te dévisse la tête en trois tours et j’te fais le coup du père François !

- Jamais, morveux de fils de collabo, nazikoff , fils de vieille carne de jean-foutre ! Répliqua Artus qui n’avait toujours pas froid aux yeux et n’était nullement impressionné par ces deux boutonneux d’chalala !

« Fils de collabo » l’expression était correcte et fort à propos pour qualifier les deux morveux de la mère Merdalor ! Il faut éclairer d'un jour nouveau une des plus sulfureuses liaisons de l'Occupation, en révélant le contenu de la correspondance secrète de la " Diva de la salle Favart ", comme l’appelait les « crotte misère » du Tout Paris, avec son officier de la Luftwaffe. À l’époque, juste au début de l’épuration, elle avait été publiée dans la presse qui avait, d’une façon croustillante, fait découvrir une fiévreuse passion amoureuse ! Il s’était donc propagé un lourd parfum de soufre sur la relation que Ginette Merdalor, chanteuse lyrique à l’Opéra-Comique entretint avec un bel officier allemand sous l'Occupation. L'instinct collectif conjecturait de fangeuses soirées festives sur fond de croix gammées et une rumeur tenace, qui devait se confirmer par la suite, prétendait même que la Ginette avait été tondue à la Libération...

L'idylle se noua dans une loge à l’Opéra-Comique de la place Boieldieu. Le 14 février 1941, au grand foyer, à Paris, Gaston Ficheroulin, fils de Louis Ficheroulin Gauthier de Sanson l’Évêque, présenta à son amie Régine Mercantour, un officier allemand : il s'appelait Friedrich Otto Thiler, Oberstleutnant et pilote de la Luftwaffe à Paris. " Ce jeune teuton particulièrement élégant et d'une parfaite blondeur glaciale devait chambouler mon existence ", dira celle que le tout Paris avait applaudie pour ses truculentes interprétations de baronnes bourgeoises dans les œuvres lyriques d’Offenbach.

Mercantour, alias Merdalor avait 43 ans. Thiler, une dizaine d’années de moins. Né à Berlin en 1907, ayant brigué une carrière militaire par amour des avions, il devint un brillant officier qui pouvait se vanter d’avoir participé à la Bataille d’Angleterre. Admirateur d’opéras mais surtout de leurs interprètes féminines, il s’exprimait dans un français très correct. Profil aryen parfait, l'Allemand dégageait une impression de perfection tant physique que morale et signe assez particulier : il avait déjà deux enfants, des garçons, Hans et Günther, qu’il avait eu d’un premier mariage en Allemagne et qu’il fit venir en France, après son divorce, afin de leur trouver une famille, car il comptait bien se fixer définitivement en France dont il était tombé amoureux ! « Ah ! La France, Pariss, champagne, pètites madmoisselle, Follies Berchères !

Mercantour le surnommait souvent « Parsifal » en hommage au personnage de l’opéra de Wagner ! Elle avait adopté les deux progénitures du teuton avec joie et surtout était fière de devenir mère par procuration de cette portée issue de la race des vainqueurs du moment. Chacune des lettres qu'elle lui adressait commençait par ces mots magiques, jetés dans la fièvre de son horrible écriture penchée à l’encre mauve : " Mon chevaleresque Parcifal ". Tandis que lui, ouvraient les siennes par un " Meine liebe pariserische Nachtigall " (mon cher Rossignol parisien) !

Quelques semaines plus tard, le rossignol et le chevalier se donnèrent rendez-vous dans la loge de Mercantour après la représentation de « La grande Duchesse de Gérolstein » .

L’héroïne de l’opéra- bouffe d’Offenbach était ravie de recevoir le héros de Berlin, en grande robe volumineuse et bordée d’hermine. Et c'est ainsi que cette idylle romantique débuta... Mais leur passion fut immédiate, absolue et destructrice. Dès qu'ils en avaient la possibilité, ils se retrouvaient dans un prestigieux appartement que louait la cantatrice au 26, rue de Grammont, non loin de la salle Favart. A l'heure où la France occupée subsistait difficilement à coup tickets de rationnement, d’arrestations multiples et de liquidation d'otages, Madame Mercantour et Herr Thiler soupaient de caviar, de homards et de chevreuil de la Forêt Noire ! Ils s’abreuvaient de champagne sans aucune retenue. Puis le Percival de son coeur s'installait majestueusement au piano Steinway à queue pour accompagner la diva dans des chants à consonances gutturales et au ton martial.

Il a été clairement établi que Friedrich Otto Thiler était un nazi ! Membre du Parti national-socialiste avant-guerre, il fut un allemand loyal sans être tombé dans le fanatisme, avant d'être incorporé dans l'aviation. Toutefois, sous l'Occupation, il fut un des bras droits de Göring à Paris - une photo montrait d’ailleurs les deux hommes faisant semblant de grimper au pilier Nord de la Tour Eiffel et ce dans leur uniforme de grand apparat... Régine Mercantour fut même présentée au maréchal du Reich lors d'une première des Contes d’Hoffmann. Mais il semblerait que sa liaison avec la Mercantour eût probablement nui à la carrière de Thiler. En 1943, il fut envoyé se battre dans le ciel d'Ethiopie mais, ne voulant pas quitter la Ville Lumière et sa bien-aimée mezzo-soprano, il refusa de rejoindre son poste. Quinze jours après il fut obligé de rejoindre le front russe où il s’écrasa aux environs de Moscou dans un combat aérien meurtrier. On ne le revit jamais et Régine Mercantour resta seule avec les deux fils de son Perceval qui ne se montrèrent, eux, pas très chevaleresques avec leur belle-mère adoptive. Il désertèrent de plus en plus le foyer familial ainsi décapité de son autorité et militèrent quelques temps après comme jeunes espoirs de l’ « Action Française ». Ils acquiescèrent au mouvement politique mis en œuvre par le régime de Vichy, développèrent parallèlement leur haine du Juif, mirent en avant leurs racines germaniques et devinrent de farouches collaborationnistes, obligeant leur « mère », par respect pour la mémoire de leur propre père, à dénoncer la présence juive à Paris. Elle devint, comme chacun le sait aujourd’hui, l’une des principales délatrices lors de la rafle du 16 juillet 1942 et c’est encore elle qui dénonça la famille d’Artus et celle de Léa aux autorités allemandes.

A la Libération, la cantatrice, elle, allait s’effondrer artistiquement. Elle symbolisait, avec quelques autres célébrités françaises du monde des arts et de la littérature, cette " collaboration horizontale " vilipendée par les Français. Épouvantée, en août 44, Merdalor, qui avait bien gagné son surnom, erra sur les grands boulevards dans la nuit parisienne, hantée d'être identifiée par des libérateurs usant bien trop vite de la gâchette. Elle se décida finalement à se réfugier chez des amis du directeur de l’Opéra- Comique, dans le quartier du Parc Monceau. Le 15 octobre 1944 elle fut arrêtée par deux messieurs de la police qui l’emmenèrent pour l’incarcérer à la Conciergerie. En sortant menottée de chez ses amis, elle fut reconnue par d’anciens spectateurs de la salle Favart. Ceux-ci se ruèrent sur la traîtresse, l’attrapèrent par sa tignasse rousse, la jetèrent sur le trottoir et la traînèrent pendant plusieurs centaines de mètres, jusqu’au coiffeur de la rue de Vézelay. Les deux policiers ne s’opposèrent pas à cet enlèvement. Là, les justiciers zélés obligèrent cette bourrique pourrie à s’asseoir dans le fauteuil de coiffure. Armé d’une tondeuse mécanique, la femme du merlan prit un malin plaisir à passer l’outil depuis la nuque vers le front de la Merdalor jusqu’à ce qu’il n’y ait plus un seul poil sur le caillou. Pendant ce temps, une jeune femme en rage écrivit quelques mots sur un morceau de carton et y ajouta une ficelle. Une fois la tonte terminée, on lui passa l’écriteau autour du cou. Il y était inscrit : « La cantatrice chauve, a couché avec les boschs ! »

Dès que l’opération fut terminée, les deux policiers vinrent la chercher sans mot dire et la conduisirent à travers les rues jusqu’à la prison de la Conciergerie sous le regard haineux des passants des différents quartiers empruntés. Elle fut interrogée durant neuf jours, puis transférées au camp de Drancy, là où les familles d’Artus et de Léa furent conduites avant d’être envoyées à Auschwitz pour y être exterminées !

Mais elle fut libérée quelques semaines plus tard et assignée à résidence chez ses amis de la rue de Courcelles. Finalement, le 15 décembre 1946, le Comité d’épuration la condamna au « blâme suprême » en l’interdisant de continuer sa carrière artistique sur les scènes françaises, considérant qu’elle avait été sous l’influence d’une autorité ennemie ayant profité de sa célébrité pour s’installer à Paris et trahir ainsi son propre pays ! Comme on l’a déjà mentionné et grâce à un bon avocat, ami de l’ex-cantatrice, la peine fut jugée trop douce et irréaliste par la presse de l’époque. On n’entendit plus jamais parler de la célèbre cantatrice Régine Mercantour. Elle demeura cloîtrée dans son petit appartement de la rue de Courcelles où elle gagna sa vie en reprisant des costumes de plusieurs théâtres parisiens.

Quant aux deux fils de l’Oberstleutnant Thiler, ils tombèrent dans la délinquance de demi-sel sans envergure et vécurent de vols, d’escroqueries et de trafics en tout genre. On perdit leurs traces jusqu’à ce soir dans Montmartre, où ils avaient retrouvé celles de Grainbô, le chargeant à mort des « ennuis » causés à leur belle-mère parisienne. Mais tout cela n’était qu’un prétexte à casser du Juif car, de l’amante parisienne de leur père, il s’en tapait, à vrai dire, comme…comme de l’an quarante, oui c’est ça, comme de l’an quarante !

Artus se laissa insulté sans broncher tandis que Léa ne cessait de se débattre pour se libérer des mains serrées du cerbère Günther Thiler. Les yeux d’Artus balayèrent le sol environnant et aperçurent, au bord du trottoir, un bout de tesson de bouteille cassée ! Une idée germa dans sa tête de pwète tyranisé par le fils d’un schleu.

« Vingt-deux les mecs, les cognes sont là ! ... » hurla-t-il en levant la tête comme si les condés arrivaient de part derrière les deux bourriques de Thiler. Instantanément, Günther, lâcha Léa de son emprise et dit tout en proute : « Han-Han-Hans ? y…y...y faut s’tirer de ce tr..tr…trou à rat ! ». Mais c’était sans compter sur la subtilité d’Artus qui plongea directement sur le bout de verre, le saisit et l’ajusta en un éclair sur sa catapulte, toujours au garde à vous dans son pantalon. Il tira de toutes ses forces sur l’élastique puis lâcha le tout en direction de Hans, droit devant, et lui toucha le front. La branque de blanc-bec poussa un cri d’apache braillard. Du sang gicla de son front qui l’aveugla dans l’instant. Léa, quant à elle, n’était pas restée inactive puisqu’elle ajusta un de ses coups de pied à la masse sensible des balloches de ce lourdaud de Günther. À ce moment, la cloche du Sacré-Cœur sonna une heure du matin ! Günther était plié en deux de douleur, les deux mains dans l’entre-jambe, tandis que Hans essayait de rejoindre le mur du cabaret tendant les bras et brassant l’air comme un sans mirettes qu’aurait cherché son chemin dans la nuit de sa cécité. Prenant leurs jambes à leur cou, les deux mômes à Vercoton se dirigèrent vers la basilique comme leur avait conseillé Aristide Bruant !

« On se retrouvera, Grainbô, fils de sale youtre, pied plat baptisé au sécateur ! Sale yiddle au bout coupé ! Tu ne perds rien pour attendre ! On te fera la peau ! J’te jure ! On te saignera, toi et ta greluche pisseuse de loloche ! » Lança Günther d’une voix outrancière, face à la lune qui avait bien envie de sourire cette nuit-ci !

-C’est quand vous voulez mes vieux pignoufs ! On vous z’a pas loupé, loubards à la mie de pain ! Ah ! Ah !Ah ! »

Comme à chaque fois qu’ils se tiraient d’un mauvais coup, les deux amoureux de la Butte se prirent par les épaules et rigolèrent dans la nuit qui n’avait pas encore déversé toutes ses surprises galimatieuses !

ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 11)
ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épisode 11)

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