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ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épilogue)

ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épilogue)
ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épilogue)
ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épilogue)

Le lendemain matin, Ginette Merdalor venait reconnaître les corps de ses deux fils à la morgue. Elle déclara en pleurs et dans un accès de colère que si les Nazis avaient pleinement réussi leur entreprise d’épuration des Juifs, on n’en serait pas là et que pour toute mère et quel que soit ce que ses fils aient fait, la mort de l’un ou de l’autre constitue toujours une douleur ! Suite à ces propos prononcés en public, elle fut convoquée à la Préfecture et son dossier fut rouvert. Un procès s’engagea sérieusement et la délatrice fut reconnue coupable de deux cents vingt-cinq dénonciations lors des rafles de juifs du mois de juillet 1942 dont les parents d’Artus Grainbauman et de Léa Zilberstein. Il fut prouvé ouvertement que Régine Mercantour de Cahors, alias Ginette Merdalor était une collaboratrice active, apportant des renseignements à l’armée allemande, ainsi que sur un plan sentimental et sexuel avec des hauts placés du régime nazi installés à Paris. Il s’agissait bien de collaboration horizontale. Elle fut condamnée à être incarcérée à Fresnes aux travaux forcés à perpétuité. Elle mourut en 1952 d’une tuberculose mal soignée.

Edith Piaf promit à Léa de l’aider dans sa carrière musicale. Elle l’avait déjà auditionnée plusieurs fois au cabaret le « Lièvre Rusé » et remarqué la force de sa voix. Elle lui proposa de chanter en première partie de son tour de chant à l’ABC. Rien que ça ! Selon Edith, elle le méritait bien, sa gentillesse, son courage et puis son talent ferait d’elle une grande vedette. Piaf lui confia trois chansons qu’elle n’avait pas encore inscrites elle-même à son répertoire. Sous le nom de Léa Zilber, elle connut un succès, avec comme parolier un certain Artus Gravy, un p’tit poète qui lui écrivit plus de deux cents chansons.

« Elle passera très vite de l'état de zizouille de Montmartre à celui de star du tout Paris ! »

On lui a enfin trouvé ce qui lui fallait à Léa et avec son génie de pwète angélique, elle fera des merveilles !» avait lancé Piaf au jovial et plantureux Mitty Goldin, le patron de l'ABC qui finit, après de longs palabres, par accepté Léa dans le music- hall le plus fréquenté de Paris. Il trouvait que la « Zizouille » en question était trop gouailleuse et un rien insolente pour un tremplin aussi glorieux et incroyable que sa salle de spectacle.

Quand Edith lui annonça qu'elle allait chanter dans le music-hall en question, Léa se mit à pleurer. Elle prétexta qu'elle était trop petite et qu'elle était trop grande et trop mince, que le public allait la confondre avec un pied de micro ! Mais Piaf lui confia que, elle, elle s'était trouvée trop petite pour se lancer dans l'aventure et qu'on aurait risqué de ne pas la remarquer sur cette grande scène de music-hall. Elle avait dépassé tout ça, sans complexe et s'était affirmée par l'intensité de sa voix tel un torrent qui avait fait chavirer le public plutôt que par la plastique de son corps ! Cela rassura Léa qui, lors de sa première prestation en première partie de son ange artistique, su convaincre la salle entière par ses textes forts écrits sous la plume de son amour de « crotte-misère ». Elle réussit à modelé son visage par les sentiments qu'elle devait faire passer parfois avec une expression excessive. Elle avait formidablement su s'imposer en communiquant cette frénésie de vivre dans des larmes de joie communicative vêtue de sa mythique robe noire à pois blancs. Contrairement à Piaf, une sensualité étrange se dégageait de son corps, une inimitable tendresse enfantine passait au travers de ses mouvements de bras qui pétrissaient l'air et la musique en même temps.

En fréquentant celle qui fut la môme Piaf, Léa avait compris qu’elle deviendrait une femme de théâtre, de cinéma, un personnage qui vivrait des situations, et qu’il lui fallait une histoire, un décor pour chaque chanson. Elle a fait percevoir à Artus un comportement d’auteur en s’efforçant de lui faire sentir ce que devait être une chanson pour passer la rampe, parvenir aux gens. Généreux et aimant, Artus était un auteur exigeant et redoutable. Seigneur et maître en tant que compagnon de Léa, il était en même temps son serviteur dans le travail. Quant à Vercoton, trop porté sur l’absinthe, il coula des jours plus ou moins heureux au milieu de son petit monde Montmartrois. Il écrivit même quelques textes pour Léa dont le célèbre « Tertre de Montmartre » une chanson à boire qui fut diffusée sur toute les radios de France pendant plusieurs semaines. Il mourut cependant d’une crise cardiaque en célébrant d’une façon un peu trop festive son septante-deuxième anniversaire.

Le succès de Léa paraissait éternel et avec Artus, elle vécut plus de quinze ans de rires fous et de folle vie, de musique, de tempêtes et de passion. Elle tint plusieurs fois le haut de l’affiche à l’Olympia. Piaf, qui suivait sa protégée dans l’ombre, lui conseilla, comme elle, de conquérir l’Amérique ! Ce qu’elle fit avec succès !

Elle finit par remplir la salle de l’Olympia à elle toute seule ! Le public faisait la queue pour l’applaudir déferlant de tous les quartiers de la capitale. Les gens l’applaudissaient à tout rompre dans sa belle petite robe bleue à pois blancs, miraculeusement éclairée et cerclée d’un halo vermillon comme le rideau du fameux music- hall ! Puis, par des arrangements divers et vertigineux, elle se retrouva au Carnegie Hall de New York, avec son p’tit pwète qui le suivait dans l’ombre mais qui se gorgeait de toute la lumière dégagée par sa compagne ! Léa chanta devant des publics de la haute, face aux plus grandes fortunes des USA ! La voix de Léa Zilber et le silence religieux de son public donnaient chaque fois des frissons au brillant Artus ! Et cette voix qui faisait vibrer les cœurs autant que les colonnades du théâtre. C’était le même silence religieux que lorsqu’on écoute du Bach dans une grande cathédrale ! Elle faisait danser toute la peine du monde en faisant danser la vie ! Cette voix des enfants opprimés par une guerre à laquelle ils ne comprenaient rien ! Toute de pureté et de chaleur, sa voix, fusant vers ce gouffre noir de la salle non éclairée, parfois ponctuée de minuscules brisures d’émotion qui donnaient à celui qui l’écoutait religieusement un bonheur viscéral. Pour elle, Léa Zilber, la petite fiancée du p’tit pwète, la scène était toujours dix fois trop grande !

Des coulisses, elle pénétrait à petits pas feutrés sur le plateau désert où seul était planté le micro sur son pied. Sa démarche un peu gauche faisait fondre le public de tendresse. À chaque vague d’applaudissements, elle saluait en plaçant la main droite sur le côté gauche de sa poitrine puis, de nouveau, c’était sa voix dont le souffle provenait du ventre débordait du cœur de la scène mais surtout du sien. Quand Artus était dans la salle, il pleurait, la trouvait grande et merveilleuse. Il disait à tout le monde qu’il avait de la chance de l’aimer autant et, souvent, il s’exprimait dans ce sens lorsqu’il venait la rejoindre dans sa loge bien avant que tous ses amis se précipitent pour la congratuler, lui apporter des fleurs et l’embrasser afin de la remercier du bonheur qu’elle leur avait procuré ce soir-là !

Puis un jour d’octobre 1963, au cours d’un voyage retour du sud-est de l’Asie, où elle avait chanté pendant trois semaines au Victoria Concert Hall de Singapour, leur avion disparut dans l’Annapurna, au cœur du Népal à plus de sept mille mètres d’altitude et très exactement le jour où Piaf mourut à l'âge de 47 ans des suites d'une hémorragie interne due à une insuffisance hépatique. Coïncidence extraordinaire, coup du destin ? Artus prétendait que Léa, sa Zizouille, était toujours vivante bien que les recherches, difficiles à cette altitude, ne donnèrent aucun résultat quant aux éventuels rescapés. L’appareil avait été littéralement pulvérisé en se fracassant dans les rochers de la chaine abrupte de l’Himalaya. Avant le départ de l’avion de l’aéroport de Changi à Singapour, le mauvais temps sévissait déjà au- dessus du Golfe de Thaïlande et, pour l’éviter, l’avion emprunta un couloir centré sur Dahka. D’heure en heure, les aéroports de Dahka, Kathmandu et New Dehli étaient mis au courant du déroulement normal du vol qui devait faire escale à l’aéroport de Tribhuvan à Kathmandu. Mais l’appareil de la ligne britannique BAC One- Eleven ne donnait plus signe de vie depuis son passage au- dessus de l’Inde. Une violente tempête sévissait sur l’Annapurna… Les minutes s’écoulaient, lourdes d’angoisse. Des avions furent envoyés immédiatement en reconnaissance au- dessus de l’Annapurna. On signala le crash de l’appareil dont les morceaux de carlingues étaient dispersés sur des centaines de mètres à travers la montagne, mais aucun signe de vie !

Différentes hypothèses furent émises quant aux causes de l’accident ! L’hypothèse d’une panne mécanique suite aux amas de neige qui s’étaient introduits dans les moteurs, d’un incendie dû à un court-circuit dans le train d’atterrissage, de l’explosion du moteur à cause d’une surchauffe. Mais on conclut quelques mois plus tard à une erreur de navigation en procédure d’approche en vue. Il y avait à son bord 9 membres d’équipage et 48 passagers.

Parmi les victimes se trouvaient :

  • Odile Peckinpah, romancière et ses deux fils, Adam et Bill
  • Rahdami Yssar, célèbre tennisman du Pakistan et champion olympique
  • Oscar Bisbee, le grand financier des aciers Goldiron
  • Léa Zilberstein, la célèbre chanteuse internationale, compagne du non moins célèbre poète et impresario Artus Grainbô
  • Lady Janeth Respignol, chorégraphe au Ney York City Ballet

Artus Grainbô ne voulait toujours pas admettre la mort de sa bien-aimée ! Il lut et relut toutes les lettres que Léa lui écrivait régulièrement pour exprimer sa joie d’être avec lui et de réaliser ses rêves de petite fille sur les scènes du monde entier ! En Mars 1964, il décida de se rendre au monastère de Kopan à Katmandu. C’est là qu’avait été recueillis les objets appartenant aux victimes de la catastrophe aérienne. Il fut reçu comme un hôte sacré et s’entretint de longues heures avec le grand Lama du lieu qui lui montra la collection d’effets personnels des 57 personnes emportées dans cet horrible accident. Il reconnut la valise de Léa contenant encore quelques effets personnels et notamment sa robe fétiche bleue à pois blanc !

Il éprouva une profonde tristesse. Le Lama lui offrit l’hospitalité sans limite. Artus s’initia au Bouddhisme et à la méditation. Et il médita, des journées entières ! Le monastère était superbe perché, sur une colline surplombant Katmandou et face aux montagnes de l'autre côté, le jardin était magnifique et c’est là parmi les rhodos en fleurs, les fougères, les orchidées parasites qu’il demeura à penser aux joies de son enfance, avec ses parents, puis chez Vercoton avec sa Zizouille ! La nature semblait avoir ajouté, rien que pour Artus, cigales, papillons et essaims sauvages, intarissables auprès des eaux turquoise du torrent !

Et puis il y avait la Butte, les souvenirs qui s’étiolaient comme des âmes dissoutes dans la nostalgie avec des poètes aux semelles de rêves vaporeux ! Là-bas, dans un coin minuscule du vieux Paris, il y avait ceux qui regrettaient l'époque des titis de Paris, des p’tits pwètes, des enfants de la muse des pentes de Montmartre qui respiraient le parfum de la bohème. Ce temps où les promeneurs du dimanche venaient siroter sur le comptoir d'un bistrot quelques vers flamboyants et enivrés d'un poète, écumant la crème d’une joie de vivre à un bon verre de rouge qui scintillait dans la lumière des lampions.

Peut-être qu’aujourd’hui, les nostalgiques se contentent des effluves de fausses notes d’accordéon et farfouillent le dimanche pour découvrir la vraie vie de ce quartier. Ils espèrent, pour quelques sous, acquérir l’essence même de la Butte dans les vieilles échoppes d’artistes, les vieux bouquins des librairies minuscules et surchargées en longeant aussi le théâtre des Abbesses et le cabaret du Lièvre Rusé, aujourd’hui disparu, où sévissait autrefois, juste après la guerre, la p’tite Zizouille, son franc parler et sa gouaille, le p’tit Artus, le miraculé du Vel d’Hiv et son vieux père adoptif, Ms’ieur Gustave dit Vercoton. Et puis tout en haut, la meringue de pierre, le Sacré-Cœur, celui où Piaf avait porté le p’tit pwète sur ses épaules et où le père Hugo, le papa de Cosette, avait philosophé avec lui, là et sur les barricades du côté de la rue Lepic et Saint Vincent ! Que de mirages, de songes, de réminiscences ses aventures singulières ont mis en scène dans ses rêves, dans ses lectures, dans son imagination. Parfois, dans le vent qui fait danser encore Grainbô chanter ce qui lui tenait tant à cœur et qui lui manqua tout le reste de sa vie d’adolescent et d’adulte : une mère ! À sept ans, il récitait déjà les poètes et en particulier un certain Arthur Rimbaud, l’étoile filante de la poésie française, lui le révolté, l’assoiffé de liberté. Celui qui explora les méandres de l'âme, de la perception et de l'imaginaire ! Et si Artus Grainbô était la réincarnation montmartroise du poète aux semelles de vent !?

Grainbô finit par rester définitivement à Kopan où il abandonna définitivement la poésie au profit de la prière et de la méditation, vivant de ses souvenirs de jeunesse. Personne ne le revit à Paris. Il avait perdu son âme et comme disait Victor Hugo, son pote en une sorte d’épitaphe qui aurait pu lui être dédiée :

« Il dort. Quoique le sort fût pour lui bien étrange,

Il vivait. Il mourut quand il n'eut plus son ange ;

La chose simplement d'elle-même arriva,

Comme la nuit se fait lorsque le jour s'en va. »

VICTOR HUGO

VICTOR HUGO

ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épilogue)
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ARTUS GRAINBÔ, le p'tit pwète crotte-misère (épilogue)

Si vous désirez lire ou relire librement le texte du roman en entier et en continu ouvrez le texte en PDF ci-dessous!

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À propos

Jean-Luc FLINES

Je suis auteur et illustrateur de mes textes d'écriture. Je m'adresse à mes contemporains pour leur faire partager des effets atmosphériques, des émotions, des vibrations, des éléments: eau, air, terre, des regards fixés, des histoires au bout d'un pinceau ou d'un clavier d'écriture.
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