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PHILIGHT BLUE EDITIONS

site littéraire d'auto-édition de Jean-Luc FLINES, auteur indépendant de romans, nouvelles et poésie. Grand admirateur des écrivains américains Paul Auster et Stephen King, Jean-Luc Flines est persuadé que L'imagination, en écriture, c'est l'art de donner vie à ce qui n'existe pas, de persuader les autres d'accepter un monde qui n'est pas vraiment là!

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 01)

présenté par

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 01)

PRÉSENTATION

« Il y aurait d'abord une phrase : "Si tu méprises la vie, tu n'avances pas ; mais tu ne progresses pas non plus si tu ne prends pas la mort au sérieux". Selon moi une excellente définition de la sagesse. Le personnage de Asayoshi (peinte par Haru Asakaido alors qu'elle est près de mourir) est une artiste totale, capable de tout sacrifier à la beauté et à la sublimation de la vie. Tout n'est que blancheur (l'origine de l'univers, d'après le texte) chez elle, comme la céruse qui lui sert à la fois pour son art et pour son teint, et qui finira par la tuer. Mais, en fin de compte, "la mort ne fait que voiler la vie et les idées fausses qui l'entourent". L'un des éléments qui me tient le plus à cœur dans "Haru Asakaido", c'est le silence, la plénitude. Ces êtres sont à part, "illuminés" au bon sens du terme, ils ont cette capacité à voir plus loin que le commun des mortels. Grâce à Asayoshi, toujours, quand elle sert de modèle à Haru : "Avec la force de Asayoshi, elle pourrait parvenir sans peine à une création picturale s'écartant de la banale copie de la réalité objective". Le réel est saturé d'artifices, et seule la peinture peut nous ramener à l'essentiel. Haru, finalement, a appelé son portrait de Asayoshi "Asayoshi et le tatami du prochain rivage" ou mieux encore selon Asayoshi elle-même : "La porte de la Source". Porte que finira par franchir Haru elle-même au terme de l'ouvrage. »

Jean- Luc FLINES

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 01)

CHAPITRE 1

POUR PEINDRE UN SYMBOLE

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 01)

Depuis quelques décennies, au cœur du XIXe siècle, trois amies de Haru reposaient et ne vivaient plus par elles-mêmes. Elles avaient franchi les célestes battants. Au sens absolu, ce temps de vie fut très court, un unique instant de conscience qui semblait avoir été fait pour durer.

Dès qu’avait cessé ce temps pour les trois artistes, la vie en elles s’était déplacée. Cette forme d’existence marquait effectivement l’interruption temporaire d’une apparence, sûrement pas l’annihilation complète de trois êtres chers mais seulement la manifestation, pour chacune d’elles, du passage immédiat vers un destin parallèle.

Ces jeunes filles, dont la passion reposait sur l’harmonie dans l’art de peindre l’insondable état d’âme, savaient transcender leur propre corps au cœur de la nature. La montagne et l’eau en étaient le reflet léger et conduit par leur pinceau avec un soin et une précision infinis. Cependant, l’âme n’était pas tout et elles avaient le pouvoir d’y reconnaître leur propre corps ainsi que celui de leurs amies dans un paysage fourmillant de noblesse et d’harmonie. Elles ne le magnifiaient pas comme auraient pu le faire les Grecs de l’Antiquité ou les artistes de la Renaissance italienne, mais plutôt à la manière d’un temple contenant une âme sereine. Plus l’esprit était pur et lumineux, plus le corps dégageait une aura rayonnante. Contrairement aux visages inexpressifs des estampes japonaises traditionnelles, ceux de Haru mettaient en évidence une atmosphère floue qui rayonnait tout autour de la tête, non pas comme celle que l’on représente autour des saints dans le monde occidental, mais plutôt le résultat d’une connexion avec des influences cosmiques. Et, tout autour de ce visage, de ce corps, le paysage prenait son essor.

Personne ne pouvait imaginer que, derrière cette fluidité et cette légèreté, une technique s’était élaborée par une infinie préparation.

Ainsi, tous les tableaux étaient laqués. Haru et Kira, poussaient la perfection et l’authenticité jusqu’à extraire de l’arbre à laque le suc naturel qui sublimerait leurs œuvres picturales.

Entre juin et novembre, elles incisaient l’écorce des arbres jusqu’à ce qu’il en coulât un liquide blanc grisâtre qui fonçait au contact de l’air. Après différentes opérations de filtrage, la substance devenait transparente. Alors que Kira l’utilisait pure, Haru, quant à elle, adorait la teindre avec l’oxyde de fer ou le noir de fumée. Elle s’était spécialisée dans l’ocre rouge obtenue en y ajoutant du cinabre, dérivé du sulfure de mercure. De vraies chimistes, ces artistes ! Le résultat était saisissant : pratiquement invulnérable à presque toutes les agressions, cette laque donnait à l’œuvre sur bois une éternité surnaturelle déjà auréolée par le soin apporté à son élaboration, notamment dans l’application des différentes couches de résine à chaque fois légèrement poncée.

C’était là, chez Asakaido et son amie Shiryuki, tout l’art de convaincre par cette perfection technique, déjà méditative en elle-même, que le « Monde Flottant » existait, que l’au-delà semblait accessible et constituait un monde de plaisir, l’expression aussi du goût du voyage, du dépaysement sophistiqué, éthéré et idéalisé d’un univers, d’une fuite vers des lointains ouverts.

Leur corps avait cessé d’effleurer les toiles de leurs pinceaux soyeux. Toutefois l’énergie, le reflet de leur existence cristalline dans la fluidité des eaux colorées poursuivait, encore aujourd’hui, l’expression d’une autre forme de vie. Le processus de la création n’avait pas été interrompu, à peine déplacé, toujours selon Haru !

Peu avant de passer le gué de l’éternité, le teint du visage de Kira Shiryuki, la perle blanche du Japon, s’était détaché de l’être humain. Une blancheur sans plus aucune existence réelle ! Il semblait que la peau de cette jeune peintre ne fut qu’un jeu trompeur d’ombres et de lumières. Elle gisait sur cette literie en coton épais qu’elle avait posée à même le tatami. La superficie de cette pièce japonaise était assez imposante. En temps ordinaire, Kira agrandissait encore l’espace de son atelier en pliant le futon, son lit, le rangeant ensuite dans le placard prévu à cet effet. Elle gagnait ainsi l’espace pour étendre pêle-mêle ses dessins préparatoires et ses esquisses. Pas mal de rouleaux dessinés ou estampés également dont certains mesuraient plusieurs mètres. Kira aimait raconter des histoires illustrées pour ses amis. Du romanesque à l’épique, en passant par ses propres sensations et sa vie quotidienne, elle diffusait de tout !

Elle entretenait une vieille tradition japonaise du XIIe siècle, celle de l’emakimono sur papier ou sur soie. Assis sur une natte, son public déroulait avidement ces rouleaux dans cet espace dégagé, déployé d’une main et replié de l’autre. Ces séances de lectures constituaient de véritables fêtes littéraires et artistiques. D’une manière limpide et ardente ou encore paisible et méditative, ensemble, les participants déroulaient ces récits à leur rythme. Ses admirateurs intimes écarquillaient les yeux dès que leur déesse de l’image leur apportait une des boîtes décorées de motifs sophistiqués contenant les rouleaux encore fermés par une cordelette.

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 01)

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