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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 03)

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 03)

CHAPITRE 3

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FINEMENT QU’ON NE LE FAIT

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 03)

Sur le futon de souffrance, Haru ne pouvait imaginer qu’elle avait, sous ses yeux, le corps d’une amie rendant l’âme et fixait, sans ciller, cette jeune fille mutant ostensiblement en un cadavre bientôt inerte, étendu sur ce lit. Elle suivait du regard presque fixe cette tête qui tombait sur la poitrine, sa coiffure en désordre déjà baignée de sueurs d’agonie, ces yeux presque engloutis dans des orbites saillantes, ces joues creusées et décharnées par la souffrance, ce masque terreux, cette langue et ces lèvres teintées de noir de fusain, ces bras et ces jambes sclérosés, transits de froid.

Mais Haru ne pâlissait pas. Son visage ne reflétait pas l’épouvante. Toutefois, en communion avec Kira, sa physionomie toute entière semblait quitter ce monde. Était- ce la mort qui pénétrait dans la pièce, comme un moine sans visage, bien décidé à faire étape chez la femme qui peignait en blanc ?

Par hasard ou par simple volonté du Gaki, cet esprit affamé qui venait troubler les vivants dans leur maison, les fenêtres s’ouvrirent lentement, laissant glisser un souffle d’air fluide et inodore.

Pour Haru, cette mort n’était nullement redoutable, mais plutôt gênante pour elle qui continuerait à vivre. Puis, dans l’espace d’un moment, une chaleur avenante remplaça ce souffle glacé. Par un arrêt bref du temps et du mouvement, malgré sa maladie qui l’avait rongée sans pitié, la beauté intemporelle de Kira transparaissait, sourdait à la surface de son visage exsangue de souffrance. Transfigurée, déjà réincarnée, sa mine semblait refléter le monde flottant du passage entre la vie et la mort. Ce monde, sensuel et inaccessible ici-bas où le corps s’enroulait dans le kimono lumineux, soyeux et chamarré, où son regard, de la tête inclinée par la nuque aux cheveux défaits, traduisait cette superposition décelable dans les reflets du jour qui pointait par transparence comme un filigrane, un ectoplasme. Il reflétait déjà la reviviscence d’un monde transitoire et illusoire. Mais son amie Haru ne décelait singulièrement aucune douleur sur cette mine exempte de toute peine et de toute souffrance.

Sa vie allait transmigrer et échapper à la souffrance pour l’éternité. C’était là un formidable message d’espoir pour Kira. La vieillesse et la mort sont souvent associées. Or, ici, elle était encore jeune, alors si elle souffrait, c’est que son corps était resté ignorant au moyen d’échapper à ce supplice. Elle était née dans ce monde du Soleil Levant par la volonté d’un devenir, d’un réflexe à perpétuer une lignée. Toutefois la mort, quand elle arrive trop tôt, n’est-elle que le fruit amer d’une ignorance corporelle créée par l’individu lui-même ?

Et si l’affliction n’était ni causée par nous-mêmes, ni par l’autre, mais rien que le fruit du hasard ? Et encore, Kira pensait plutôt que l’affliction existait parce qu’elle n’était pas éternelle. Or, Kira Shiryuki, artiste irrévocable, semblait convaincue qu’elle œuvrerait pour l’éternité. Et puis, le mal s’était infiltré pour lui rappeler que tout être a une fin.

Il ne s’agissait d’abord pour elle que d’une thèse nihiliste, conséquence d’une faute primitive jamais pardonnée par les dieux régissant la nature. Plus tard, cette assertion fut considérée comme la preuve de son ignorance. Son samsāra, sa transmigration personnelle trouvait donc son origine dans sa barbarie. Une aussi grande artiste avouait encore ne pas se connaître entièrement puisqu’elle n’avait pas su éradiquer la maladie dont on attribuait volontiers la cause au blanc de céruse. L’ignorance engendre l’avidité et la haine, loin de toute sagesse.

Jusqu’au bout Kira avait produit une énergie pour contrecarrer l’effet de la maladie, corollaire ingérable dans son origine. Cette énergie, c’était son désir de renaissance. Elle voulait renaître à elle-même, moins imparfaite, moins ignorante, dernière conscience avant la mort. Kira s’était finalement résignée dans la sérénité à dégager cette ultime vitalité trop impertinente et sujette à une frustration supplémentaire et inutile. Mais elle donnait à penser, par son attitude sereine, qu’elle n’était ni éternelle ni vouée à s’anéantir stupidement mais tout simplement constituait-elle un flux s’écoulant comme une rivière et se jetant dans un nirvana décelable par elle seule. La jeune artiste aimait à dire pour calmer la révolte de son entourage face à sa propre disparition annoncée : « Mes amis, rien en moi ne cesse ni ne se produit, rien en moi n’est éternel, sans rien qui ne soit unité chez moi. Tout est dans la diversité et le passage vers le nirvana espéré ne constitue qu’un élément de cette pluralité. Sans arrivée ni départs réels, simplement un apaisement béni ! Croyez, mes amis, à cette noble vérité qui n’est conditionnée par rien mais se révèle dans le moment ultime où vous découvrez ce qui existe sous la surface des choses ! »

Kira était passée à l’état de Kami protecteur. Des offrandes lui seraient adressées chaque matin sous l’espèce de saké ou de riz durant les quarante premiers jours après le décès. Comme tous les Japonais, Haru croyait fermement que l’âme de son amie défunte ne quitterait la maison où elle avait résidé qu’à la fin de sa vie terrestre. Elle avait quand même réussi à croquer sur sa feuille de papier torchon quelques formes vaporeuses saisissant bien le mouvement de départ de Kira vers l’Ukio-e. Haru ressentait surtout, à cet instant précis, la manifestation d’un univers serpentant autour d’elle. Cette silhouette brumeuse annonçait une décorporation effective. La jeune fille qui lui avait tenu la main perçut soudain une série de vibrations rapides, des pressions cérébrales évidentes et la conscience aiguë d’être en contact direct avec son amie à peine défunte. Elle pouvait voyager avec elle au cœur de sa dernière peinture sans aucun effort, reconnaissant ainsi le décor et les personnages qui y figuraient.

Haru Asakaido semblait les connaître depuis toujours sans toutefois pouvoir communiquer avec ces acteurs picturaux. Cependant, une impression puissante d’ouverture vers eux, un sentiment de plénitude amoureuse, de compréhension se répandit au sein de ce microcosme constitué de quelques pigments et de beaucoup d’eau. Paradoxalement, le corps physique abandonné de Kira paraissait sans intérêt, lourd et complètement impénétrable à toute forme de vie. Haru les touchait ces trois moineaux à la recherche de la fraîcheur d’une forêt de bambous. Les arbres s’étendaient tout droit vers les cieux, symbolisant la prospérité de la famille et le développement éternel au milieu des sveltes et longues cannes tracées à l’encre légère, tout en douceur. Il émanait dans la peinture de Kira tant de naturel et de spontanéité ! Véritablement, ce projet abouti et tout en équilibre ne laissait deviner la moindre recherche, le moindre calcul. Haru pénétrait plus profondément dans l’entrecroisement savant des lignes. A partir d’un point focal, rayonnait un éventail de directions pour le regard de la jeune peintre. Les diagonales en force captaient son attention. Le Fuji, les bambous, la famille appuyée sur la rambarde du pont enjambant la rivière bleu de Prusse et admirant le travail du pêcheur en contrebas semblaient à peine esquissés. Ils divisaient la composition en plans. Au-delà de ce climat poétique, le point focal, d’où fusait un éventail de directions, se situait au sommet du Mont Fuji, se retrouvait dédoublé dans le triangle formé par le pont, le pêcheur et ses lignes. Cette peinture très claire mariait des nuances de blancs de céruse bleutés, rosés, des gris nacrés, du bleu ondulant de la rivière au ferrocyanure de potassium. Elle s’adressait à la jeune fille venue recueillir le dernier souffle de son amie, tant à sa sensibilité qu’à son esprit. Dans ses conversations avec les autres peintres, Kira était fière de caractériser ses dessins en utilisant l’expression « dessin à l’eau blanche ».

Cheminer à l’intérieur de ce paysage était dès lors, pour elle, un voyage vers l’au-delà, au cœur des secrets indicibles du Semi-e. Elle avait su, dans son génie artistique, combiner spontanéité, geste bref, douceur, lyrisme, équilibre, traits travaillés et rigueur, notamment dans l’utilisation du pinceau et préparation des teintes. D’ailleurs, même la table de travail de cette femme peintre disparue renvoyait encore des signes de discipline rigoureuse.

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À propos

Jean-Luc FLINES

Je suis auteur et illustrateur de mes textes d'écriture. Je m'adresse à mes contemporains pour leur faire partager des effets atmosphériques, des émotions, des vibrations, des éléments: eau, air, terre, des regards fixés, des histoires au bout d'un pinceau ou d'un clavier d'écriture.
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