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PHILIGHT BLUE EDITIONS

site littéraire d'auto-édition de Jean-Luc FLINES, auteur indépendant de romans, nouvelles et poésie. Grand admirateur des écrivains américains Paul Auster et Stephen King, Jean-Luc Flines est persuadé que L'imagination, en écriture, c'est l'art de donner vie à ce qui n'existe pas, de persuader les autres d'accepter un monde qui n'est pas vraiment là!

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 04)

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 04)

CHAPITRE 4

LE BLANC DE CHINE

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 04)

Quelques temps avant que Kira n’entrât en phase terminale de sa longue maladie, Haru Asakaido l’avait peinte sous son meilleur jour : une jeune fille, vêtue d’un kimono orné de chrysanthèmes. Son corps, très grand et mince, son visage allongé, encadré d’une interminable chevelure noire de jais contrastait avec la carnation pâle de son corps. Tout n’était qu’habileté, élégance et douceur. Haru s’était faite « reporter » de l’activité de son amie et de l’environnement qui servait de toile de fond à sa vie. Illustrant la beauté des paysages, elle représentait avec un raffinement sans pareil l’élégance de toutes les femmes, Kira en particulier, mais aussi le jeu passionné des acteurs de théâtre, la finesse et la pureté d’un cerisier en fleurs ou encore la magnificence du Mont Fuji.

Kira, elle, adorait le monochrome et particulièrement le Blanc de Chine auquel elle ajoutait quelques pigments colorés qui donnaient de fines nuances à sa couleur de base. Elle parvenait par de subtils jeux d’encre et de pinceaux à suggérer les tonalités d’un paysage, la somptuosité des montagnes. Réaliser une peinture sur papier torchon était, pour l’artiste Shiryuki, une véritable ascension d’un piton rocheux associée à une plénitude à la fois mesurée et généreuse jusqu’au sommet. À l’aide d’un pinceau de taille moyenne trempé généreusement puis égoutté avec soin, elle esquissait d’un ton délicat les grandes lignes du Mont Fuji. Plaçant ensuite son pinceau sur la tranche, elle le faisait rouler sur lui-même afin d’évoquer les reliefs. Les tons des encres étaient variés ainsi que la direction de ses traits pour obtenir des dégradés souples et vivants. Le dernier tableau entrepris, Kira l’avait décomposé méthodiquement en cinq plans. Le premier avec un mouvement ample et ininterrompu du pinceau. De la lenteur du trait dépendait la netteté du rendu. Revenir sur quelques touches lui permettait de les foncer. Elle obtenait à ce stade une masse horizontale sombre en avant plan, donnant l’illusion d’une véritable profondeur. Elle déposait son pinceau moyen qui semblait encore flotter dans l’espace, au-dessus de la feuille, réfléchissait parfois longtemps avant de poursuivre, donnant l’impression qu’elle préparait chacun de ses gestes dans la tête. Le reste du corps immobile, elle saisissait un pinceau plus fin, assez sec et le plongeait dans une encre légèrement plus foncée avec laquelle elle formait la silhouette d’un voyageur solitaire ou accompagné de son cheval. C’était très curieux cette spontanéité dans les lignes qui, ensemble, établissaient un rapport d’échelle. Ce qui n’était qu’une succession de taches devenait soudain un rocher sur lequel le voyageur s’était posé à ses côtés avec sa monture. Le trait légèrement incliné et traversant le corps du personnage de part en part suggérait un bâton grêle accentuant la légèreté et l’instabilité du personnage en équilibre face au volcan imposant de l’île de Honshu. Venaient ensuite les détails : la crinière du cheval dans un ton plus clair. Kira avait subtilement laissé une zone tout à fait blanche pour donner du coffre à l’abdomen de la monture. « Important ces détails ! disait-elle, même pour une silhouette. Plein, le cheval paraîtrait taillé dans la pierre ! N’hésite pas, Haru, à tamponner avec un papier plus absorbant pour éclaircir, toujours éclaircir, Haru ! »

Elle continuait à façonner spontanément le relief des montagnes en créant ainsi des plans supplémentaires, puis faisait voler son papier sur le sol. « J’ai nettement plus de recul que sur cette table, expliquait-elle les yeux pétillants de malice. Je dois peindre les crêtes des montagnes dans le lointain, alors je m’écarte au maximum, je veux que ces massifs apparaissent comme des îles flottant dans le brouillard. »

L’artiste avait préparé un lavis avec la céruse mélangée à quelques pincées de noir de charbon en poudre. Elle l’appliquait en laissant quelques espaces blancs pour que la roche des massifs puisse respirer. Par contraste, Kira osait souligner les anfractuosités de la roche en utilisant de l’encre très foncée déjà séchée.

En surprenant et en agaçant son amie peintre, elle lui demandait de chiffonner le dessin qu’elle venait de réaliser soigneusement et avec une efficacité mesurée. En toute délicatesse, et avec quelque contrition, Haru froissait le papier puis le déployait en s’efforçant de ne pas trop aplatir les reliefs ainsi créés. Les plis des montagnes apparaissaient naturels et francs.

De tous ces gestes précis, Haru n’en n’avait oublié aucun. Dans son âme naissait l’envie de représenter son amie en l’idéalisant parmi les chrysanthèmes blancs cérusés. Elle avait l’ambition de réaliser douze volets, chacun représentant la jeune peintre égarée dans les sentiers éternels de l’au-delà et dans ses attitudes familières. Ces panneaux contiendraient tous les chrysanthèmes pour constituer au moins deux paravents qu’elle exposerait en hommage à Kira Shiryuki. Elle avait déjà disposé avec virtuosité les branches des fleurs d’or blanc sur un fond nu que faisaient vivre quelques traits diffus de poudre jaune. Une composition à grande échelle qui dénotait chez Haru un sens inné de la structure précise et une gestion de l’espace absolument maîtrisé ! Le naturalisme émanait de son travail pictural constitué d’effets de matières judicieusement disposés : le lavis et l’usage de gaufrage moriage, cette poudre obtenue par broyage de coquillages avait une allure manifestement esthétique. Cependant, Haru, par l’usage modéré de ces éléments décoratifs, ne perdait rien en force et en envergure de cette peinture constituant sous peu un authentique espace tridimensionnel. Un sentiment de sérénité émanait de ces fleurs.

Des bouquets dans tous les recoins de la maison ! Ces fleurs de positivité, Kira les avait choisies parce qu’elles signifiaient tout simplement « Je vous aime ! », La constance de l’amour pour l’éternité ! Curieusement, cette plante ne déclenche pas sa production de boutons à fleurs que lorsque la durée du jour s’allonge, mais au contraire, tandis que l’espace-temps d’éclairement journalier se réduit. Ce phénomène naturel assez rare avait donc marqué l’imaginaire de la femme peintre. Comble du paradoxe, se sachant condamnée, Shiryuki avait inondé son atelier de ces fleurs à dominante blanche dans l’espoir de lui rendre la vie plus belle, plus longue. Elle les vénérait comme « fleurs de perfection ».

Kira considérait le chrysanthème comme jouant un rôle de médiation entre le ciel et la terre desquels il tirait sa plénitude. Ce n’est pas pour rien que la famille impériale du Japon l’avait adopté comme symbole depuis le XIIIe siècle et particulièrement celui à seize pétales qui figure toujours sur le sceau impérial sous le nom de « Kikumon », « la fleur d’or » !

Ce n’était donc pas sans intention que Haru avait représenté la jeune fille parmi les chrysanthèmes, symboles de noblesse et de longévité !

En peignant une vue du Mont Fuji, six mois plus tôt, Haru avait remarqué les premières traces de la maladie de son amie dont la peau s’était trop imprégnée de carbonate basique de plomb, ce blanc d’argent ou « blanc de saturne ». Elle n’ignorait pas sa vraie nature mais ne savait plus s’en passer tant son rendu était magique. Ce blanc avait déjà beaucoup tué. L’exposition au plomb avait provoqué des lésions au système nerveux et aux reins. Kira se plaignait depuis longtemps d’hypertension artérielle et sa peau, couleur perle de lait, dénotait une anémie toujours croissante. Plus tard, c’est des os que sa douleur l’avait rongée. Le plomb s’y était accumulé. Haru décela cette maladie chez son amie en découvrant la ligne bleue qui entourait ses gencives.

Elle ne lui en avait rien dit, pensant que c’était une infection locale de la bouche ! Puis elle se rappela que son grand-père Sabaki avait contracté la maladie et en était mort dans d’atroces souffrances. En continuant à peindre ses énormes tableaux de neige, Sabaki avait scié la branche sur laquelle il était assis. Il en serait de même pour Kira.

Elle se savait condamnée et restait des journées entières à admirer son amie Haru peignant le Fuji, le plus haut de tous les dieux. Haru avait vécu jusqu’à l’âge de dix-huit ans avec sa grand-mère depuis la mort de ses parents, emportés par le choléra. Au décès de son aïeule, Haru était venue s’installer près de Hara, au pied des montagnes Awata et Ashigara, juste en face du mont Fuji, pour y exercer ses talents de peintre et méditer au cœur d’une nature exceptionnelle…

Ce n’était pas simple d’accéder à ce domaine enchanté. Il fallait y pénétrer par des sentiers escarpés, une piste très inégale, coupée de tertres, de collines, de monticules et entrecoupée d’élévations isolées. Les mulets connaissaient le chemin par cœur ! Mais une fois le domaine atteint, on découvrait de magnifiques potagers et un jardin sans fleur, merveilleusement conçu et entretenu, descendant jusqu’à une rivière.

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 04)

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