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PHILIGHT BLUE EDITIONS

site littéraire d'auto-édition de Jean-Luc FLINES, auteur indépendant de romans, nouvelles et poésie. Grand admirateur des écrivains américains Paul Auster et Stephen King, Jean-Luc Flines est persuadé que L'imagination, en écriture, c'est l'art de donner vie à ce qui n'existe pas, de persuader les autres d'accepter un monde qui n'est pas vraiment là!

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 06)

présenté par

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 06)

CHAPITRE 6

LE BLEU DE PRUSSE D'HOKUSAI

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 06)

Kira, quant à elle, préférait la légende selon laquelle le Fuji représenterait la déesse des arbres en fleurs radieuses. Depuis que sa maladie s’était sournoisement installée, la jeune artiste relatait souvent cette vision à son amie. C’est ainsi que Haru essayait de composer son tableau. Ce voyage dans l’au-delà l’habitait pleinement et, par ses traits, elle projetait cette vision évocatrice transpirant à peine du blanc immaculé. Elle avait d’abord dessiné une sorte de panoramique englobant le mont sacré et mélangeant différentes perspectives originales. Haru capta sensiblement l’ambiance du lieu et se lança sans hésiter dans la représentation de perceptions, de sensations captées dans les derniers regards de Kira flottant déjà dans une léthargie surnaturelle.

Elle devenait déjà, pour Haru, l’égale de la princesse Kono-Hanasakuya-Hime, la « princesse qui fleurit les arbres ». Elle peignait les premières fleurs roses des cerisiers entourant le Fuji, symboles forts de la vie terrestre délicate qui s’évanouissait peu à peu. Le cerisier, ce « Sakura » de la beauté éphémère associé au Samuraï et au buski, ces gentilshommes guerriers ! Haru, elle-même, avait toujours été inspirée par la floraison de cerisiers. Ainsi l’existence de Kira était comparable à l’épanouissement de ces fleurs nippones : belle mais courte ! Elle avait toujours pressenti qu’elle mourrait jeune. Haru, voyant s’éteindre la flamme de vie de son amie, lui avait souvent parlé informellement qu’un jour, elle se réincarnerait en fleur de cerisier quand d’autres verraient leur âme perdue au milieu des milliers d’étoiles dans le ciel noir de la nuit.

Le sakura préféré de Kira était le somei Yoshino. Elle adorait et peignait souvent ses fleurs d’un blanc presque pur, teinté légèrement de rose très pâle.

Éphémère plus que sur n’importe quel cerisier, les pétales de ses fleurs tombent en virevoltant, semblant se disperser par eux-mêmes alors que les feuilles n’apparaissent qu’une semaine après. C’est ainsi que ces arbres magnifiques semblent blancs du tronc à la cime. Kira prenait plaisir à la peindre dans un blanc de céruse à peine rosé. Avec Haru, elle attendait les mois d’avril, mai pour admirer ces floraisons magiques dans les parcs, les autels, les temples où se réunissaient ses amis pour contempler cette merveille de la nature, se reposant tout en profitant du paysage.

Elle se remémorait alors l’histoire de la fille du dieu des montagnes, une charmante princesse de l’au-delà qui adorait contempler les fleurs de cerisiers. Kira avait peint la rencontre de la jeune fille avec le fils de la reine du soleil dont elle tomba amoureuse. Sur le tableau, la déesse des montagnes planait au-dessus d’un temple construit sur le Mont Fuji par le jeune homme afin de conjurer les multiples prophéties que la déesse des roches dures lui avait destinées. Elle triompha finalement des mauvais sorts jetés par sa rivale et devint ainsi le symbole de la beauté éphémère tout comme les fleurs de cerisier qu’elle admirait tant. Asakaido, alliait cette légende à celle d’un autre mythe laissant entrevoir, au sommet du mont, la fumée qui s’échappe parfois du cratère, effet secondaire du désarroi d’un gouverneur de la région. Ce dernier avait épousé la plus belle femme de sa province, une princesse immortelle tout droit tombée de la lune : la princesse Kaguya. Apprenant qu’elle devait rejoindre ses parents et retourner sur la lune, le gouverneur essaya de la retenir. Pour cela, il monta jusqu’au point le plus élevé : le Mont Fuji. Ne parvenant pas à capter son esprit, de dépit, il se jeta dans le volcan. À cet instant eut lieu une terrible explosion, démonstration de sa douleur et de sa colère.

Haru admirait par-dessus tout les planches que son collègue Hokusai avait réalisées en 1829 sous forme de trente-six estampes splendides et évocatrices du Mont Fuji. Mais « La Vague » était sans doute sa préférée. Estampe gravée vers 1831, le célèbre volcan à la symétrie parfaite semblait minuscule et recouvert par les eaux. L’aspect mouvementé de l’image était renforcé par le jeu des barques absorbées dans la tourmente de la tempête.

Elle vénérait d’une part l’utilisation faite par Hokusai du bleu, le bleu de Prusse importé au Japon dans la première moitié du XIXe siècle par des Hollandais et d’autres part, cette perspective empruntée à l’Europe. Haru s’était souvent entretenue de ce trompe-l’œil avec Kira. Son amie trouvait que le maître de l’estampe avait quasiment sacrifié cette vision angulaire à un esthétisme plus poétique. Kira prétendait que le reflet du Fuji-Yama aurait dû se retrouver réellement en face d’elle, or elle prétendait qu’elle voyait nettement que le reflet de la montagne sacrée était décalé. Çà ne la dérangeait pas, elle trouvait cela plus poétique. Elle-même aimait manipuler ce jouet « Mont Fuji ». Dans ses aquarelles transparentes, elle associait souvent cette forme conique quasiment parfaite avec celle d’autres éléments géométriques. Sa dernière série de jardins évanescents laissait apparaître des arbres, des plantes enfermés dans des sphères, à l’intérieur de trigones ou encadrés par des parallélépipèdes emboîtés en filigrane l’un dans l’autre. Kira s’amusait aussi avec la position du mont Fuji. Le volcan, toujours présent, tantôt proche, tantôt lointain, sujet principal ou élément anodin s’intégrait dans le paysage. Ensemble, par défi, Haru et Kira aimaient aussi saisir les moments d’une extrême concision dont elles se servaient. Un peintre s’étant approprié la montagne plongeait son pinceau dans le cratère en guise d’encrier. Parfois encore les longs cheveux d’une jeune fille s’y envolaient et s’enroulaient au sommet du vieux volcan. Ce qui importait dans ces jeux artistiques, c’était l’instant où l’artiste détournait le travail de l’autre. Haru forçait Kira à utiliser des encres noires plus dures que ses blancs de Chine.

C’est Haru qui fabriquait les bâtons d’encre noire selon la tradition ancestrale chinoise de Tinggui Mu dans la province de Anhui. Elle l’obtenait en faisant brûler des morceaux de pin. Collectant le noir de fumée mêlé au sucre de gingembre, elle y incorporait une colle pour, ensuite, former un bâton qu’elle exposait à un feu très vif en vue du séchage. Au bout d’un mois, l’encre pouvait être employée. Parfois elle y amalgamait une pincée de langue de bœuf séchée, ce qui lui donnait un reflet violacé. Haru pouvait y ajouter aussi de la poudre d’écorce de poivrier afin d’obtenir une nuance de bleu. Pour préparer la sépia Sumi proprement, elle moulait un bâton d’encre avec une pierre. Une fois la poudre obtenue, elle la mélangeait à l’eau.

La proportion d’encre et d’eau déterminait les nuances de noir. Elle savait parfaitement doser les deux ingrédients pour rendre des contrastes subtils dans les peintures de paysages au moyen de lavis très nuancés. Son mélange résistait parfaitement à l’étirement des tracés. Elle pouvait s’en servir aussi bien pour la peinture que pour l’écriture et l’appliquait sur sa feuille avec une plume, un calame ou un pinceau. Avec une seule couleur, Haru représentait une multitude de teintes dans ses créations. Pour cela aussi, Kira l’admirait beaucoup et lui avait demandé conseil car elle ne parvenait pas à représenter une cascade d’eau en mouvement. Haru dessinait d’abord quelques galets à divers endroits de la feuille blanche. Avec un pinceau très sec et échevelé permettant des traînées sur le papier, elle le passait largement et rapidement. Cela laissait des traces qui donnaient l’illusion de la fluidité exceptionnelle de l’eau. Elle obligeait les traînées à rebondir et les déviait sur les galets. La jeune peintre n’oubliait pas, pour terminer, d’ombrer les pierres rondes avec de l’encre plus noire. Haru mêlait adroitement l’encre de Chine et l’aquarelle. Elle préparait d’abord son lavis avec un maximum d’eau et quelques pigments de couleur, dessinait très peu, simplement les repères architecturaux et commençait à appliquer les teintes les plus claires en laissant des blancs sans aucun rehaut mais en étalant des teintes plus concentrées en pigments pour les zones les plus sombres. Pour les parties ombrées, les bleus rendaient parfaitement l’atmosphère plus foncée. Après un temps de séchage, elle repassait les lignes de constructions ainsi que quelques détails à l’encre de Chine. D’abord les grandes lignes en traits nerveux sans vouloir nécessairement obtenir un tracé très droit. Elle finissait par parfaire les détails à la plume encrée au noir. La densité de l’encre, du noir au gris pâle, donnait alors cette sensation de profondeur, notamment entre les différentes feuilles d’un arbre, les plus noires occultant presque les plus claires.

Haru et Kira composaient, à elles deux, une vision de l’espace par superposition des plans de bas en haut venant couper le tout par un arbre tordu sur la diagonale de l’œuvre. Elles délimitaient ainsi la partie gauche, occupée par les coiffes aériennes des jeunes filles vénérant le Fuji au premier plan. Par contraste, deux paysans luttaient au loin, sur un espace rouge représentant la colère de Sengen, déesse du Fuji-Yama dans la tradition shintô, également appelée la « Princesse qui fait fleurir les arbres ».

D’après Kira, les paysans étaient des seigneurs déguisés en agriculteurs qui se disputaient la jeune fille. L’un d’eux, se nommant Ninigi, après de sévères combats, écrasa son adversaire et leur arrière-petit-fils Jimmu Tennô devint, d’après la légende, le premier empereur du Japon.

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 06)

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