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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 07)

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 07)

CHAPITRE 7

CALLIGRAPHIE ET FUJI-SAN

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 07)

Pour sa part, Haru avait commencé une aquarelle qui ravissait Kira. Celle-ci passait des matinées entières, allongée sur une couche aménagée spécialement pour elle, juste en face de la table basse de son amie. La pièce était entièrement recouverte de tatamis : une série de natte rectangulaire en paille de riz et de jonc tressé. Toujours discrètement, Haru y pénétrait discrètement par le shoji, une porte coulissante qui servait aussi de « rideau » de fenêtre. Le shoji de la chambre atelier de Kira était constitué d’un panneau comportant des lattes de bois horizontales et verticales formant ainsi des carrés sur lequel était collé le papier. Cela empêchait que la lumière du soleil n’entrât directement au cœur de l’atelier, procurant une lumière douce et indirecte dans la pièce. À mi-voix, elle lui parlait régulièrement, sans perturber son travail gracieux et silencieux.

Haru avait déjà représenté de nombreuses facettes du Fuji-San, en toutes saisons, sous différents angles et en y associant, à son pied, des scènes de la vie quotidienne. Le rose fondu au bleu intense du ciel captait le regard fiévreux de Kira. Toutes ses pensées se déplaçaient vers son hôte sans laisser de traces tant elles étaient légères et sensibles. Haru les recevait tendrement et les laissait parcourir jusque dans son poignet qu’elle articulait tout en douceur, assurant l’efficacité et la précision des traits.

Avec toute la délicatesse d’une calligraphe talentueuse, elle savait mélanger parfaitement les « kanji » servant à écrire les noms, le radical des verbes, les qualificatifs et les « katakana » pour l’écriture des mots d’origine étrangère ou encore les « hiragama », les syllabes de base. Sans cesse, Haru recherchait dans la calligraphie un nouvel horizon, un style tout à fait personnel. Elle commentait ses dessins, poussait la créativité jusqu’à utiliser une variété de matières et de supports révélant ainsi toute son énergie et ses pensées fécondes d’inspiration. Elle vouait un véritable culte artistique aux quatre trésors de la lettrée qu’elle avait su développer en elle : le pinceau, l’encre, la pierre à encre et le papier. Il fallait la voir préparer une action de calligraphie. C’était une véritable cérémonie. Avant d’utiliser un nouveau pinceau, elle le lavait délicatement pour éliminer la colle, ensuite l’essuyait légèrement. Haru préférait les pinceaux en forme de feuille de saule car leurs poils pouvaient contenir beaucoup d’encre et donnaient des tracés très longs avec des variations de traits à l’infini. Curieusement, elle avait fait fabriquer quelques pinceaux à l’aide de cheveux que sa mère avait coupés et conservés lorsqu’elle était encore un bébé. C’étaient une façon traditionnelle de souhaiter une longue vie de bonheur à un enfant. La souplesse et la finesse de ces outils originaux et précieux n’avaient d’équivalents que la grâce de l’artiste Asakaido !

Elle prenait soin de respecter la pointe à l’extrémité de la touffe de poils et observait, amusée, leur alignement lorsqu’elle aplatissait tous les poils, répondant parfaitement de la sorte aux mouvements qui leur étaient imposés. Après une période de travail, Haru lavait subtilement les poils de ses pinceaux avec l’eau pure et glacée de la petite fontaine attenant à son jardin, puis les essuyait avec une réelle affection. Finalement, elle les suspendait, la pointe en bas, afin de les sécher. Moment merveilleux pour ses amis de contempler Haru Asakaido préparer sa propre encre. Elle sortait la pierre éruptive noire, teintée de rouge et de violet, la posait sur une serviette, y versait une petite quantité d’eau pure, saisissait en biais le bâton de suie collée, l’inclinait légèrement vers elle, le frottait sur toute la surface du morceau de roche rectangulaire en décrivant un mouvement circulaire, sans appuyer trop fort. Lorsque l’encre avait atteint une certaine épaisseur, elle la versait dans le creux de la pierre en ramenant le trop plein d’eau vers la partie bombée de celle-ci. Elle répétait l’opération quatre à cinq fois jusqu’à l’homogénéité du mélange. C’est en toute sérénité qu’Haru effectuait cette opération. Ses amis retenaient leur respiration face à ce moment exquis et délicat. Quant à la calligraphe, elle était complètement détachée du monde.

Déjà, son corps tout entier signifiait la liberté de mouvement qu’elle adoptait. Elle paraissait imprégnée de souplesse, travaillant son art graphique sur une table basse qui lui arrivait au niveau du diaphragme. Assise sur un coussin, redressant le dos, légèrement penchée vers l’avant, elle ne touchait pas la table et son bras de calligraphe se déplaçait dans un plan parallèle à celui de la feuille. Haru réussissait à obtenir un véritable équilibre pour ses tracés. Souvent, elle répétait mentalement les mouvements avant de les reproduire avec le pinceau mais ne s’interrompait jamais pendant le trajet de celui-ci. Ses admirateurs discrets se délectaient pieusement de son souffle, de son esprit à profiler avec énergie les différents caractères de son écriture sans bavure.

La vibration amicale de Kira reposait essentiellement sur un respect profond de ce qu’elle appelait « La porte de toute Merveille », de l’obscurité devenue lumière. Cette porte, de torii, a comme fonction de séparer le monde symbolique du monde physique et du monde spirituel. L’espoir de revoir Kira après sa mort était bien ancré dans l’esprit de Haru. Elle savait que chaque torii franchi lors de l’accès à un temple doit être retraversé dans l’autre sens afin de revenir au monde réel. Voilà donc une justification suffisamment valable pour croire à la « résurrection » d’un être cher ! Haru savait très bien que son amie, en quittant ce milieu du palpable ne contournerait pas « son » torii, de peur de ne pas repasser par ce même endroit ! Elle le franchirait avec conviction et optimisme.

Solitaire par nature, sa présence parmi l’univers de Haru permettait à ce qui est beau de s’exprimer, obligeant à se découvrir sous son regard doux et pénétrant, malgré la fièvre. C’était ce qu’elle appelait « le moment poétique », unique et éphémère faisant concorder un instant présent, un espace où se trouvaient le corps de Kira et celui des différents sujets de sa peinture. Soudain un possible jaillissait, des relations nouvelles naissaient. Ce moment prolongeait un lyrisme infini.

Haru n’était pas troublée par cette intimité quelque peu forcée qui pouvait l’emmener au plus profond de sa puissance créatrice. La jeune fille n’ignorant pas tout de sa vraie nature divine, elle n’essayait pas vainement d’atteindre le nirvana dans les futilités éphémères d’une sphère de voluptés fallacieuses. Haru, peut-être la seule femme au monde qui soit à la fois agitée, épanouie et complètement radieuse, sentait au travers de ses rapports artistiques que rien ne lui manquait. C’était, pour elle, si aisé de comprendre la vraie nature de cette sérénité prospère.

Comme Kira lui avait déjà expliqué ce sentiment qu’elle éprouvait, Haru ressentait un mouvement intérieur de calme et de paix dans l’accomplissement de ses projets et de ses aspirations à mille milles de toute ambition. Elle réussissait régulièrement à lâcher prise, à vivre dans l’instant présent, celui où elle percevait tout le sujet qu’elle allait peindre, méditait pour se laisser imprégner l’esprit par la paix d’un paysage ou les effluves visuelles d’un corps. Comprendre l’essence même de ce qui avait touché son âme pendant un court moment l’amenait à un état d’orgasme artistique. Sans croire en un dieu quelconque pour acquérir une dimension spirituelle, elle plongeait au plus profond d’elle-même, conservant une certaine distance avec ses émotions pour mieux les aiguiser. Haru se focalisait sur un détail de son sujet et sur ses sensations en fixant, en respirant à fond un détail particulier qui servirait d’appui à l’équilibre de son tableau. Mille pensées assaillaient ainsi son esprit mais elle se forçait par une concentration à les faire taire pour ne percevoir que les ondes inspiratrices d’un élément. Elle se reposait alors arrivant à un calme mental culminant vers la perfection dans la créativité. L’amie de Kira libérait donc les richesses intérieures et adoptait naturellement, la bonne position, les bons gestes pour peindre.

Mais Haru et Kira savaient qu’un être humain, cultivé et fier de son intellect comme elles pouvaient l’être, n’est rien s’il n’effectue pas un effort spirituel quotidien afin de réaliser le « Soi » qui est en lui.

« Peindre est d’abord un acte individuel ! » aimaient-elles rétorquer aux vieux communautaristes bon genre qui voulaient récupérer leur art et contrôler leur manière de faire dans un but mercantile. Elles faisaient front, renforçaient ainsi leur affirmation de soi contre un sociocentrisme régulateur d’opinions et de comportements contraignants en matière de création. Tous ces faiseurs d’images décadentes qui vivaient en vase clos n’avaient plus rien à dire et considéraient le bouddhisme comme une religion de salut et non plus comme une force stimulante et féconde. Leurs tableaux à l’esprit corrompu ne reflétaient plus que des imageries désuètes et des personnages appartenant à des panthéons simiesques. Loin de placer au premier plan l’illumination dans la recherche d’atmosphères et de sujets nouveaux, ces dinosaures rejetaient le zen comme art de vivre alors que chez Haru et Kira, il était déjà devenu un instrument de combat plus que de prestige et absolument conformes à leur penchant, à leur vitalité. Leurs paysages constituaient le vecteur idéal pour exprimer l’essence profonde du mystère humain au cœur de la vie. Donner aux formes un maximum d’animation, d’attitudes avec un minimum de moyens : le lavis monochrome et ses nuances variées à partir de l’encre de Chine, sans oublier le blanc de céruse comme base aquatique et fluide aux délicates essences d’une méditation transcendant au bout du pinceau, cet outil d’une chorégraphie jaillissante de vie. Kira, en particulier, avait su développer une concentration basée sur l’observation et non sur le mental, grâce à laquelle elle avait intensifié sa vision efficace. Ayant éliminé tout élément décoratif ornemental et superflu, elle avait affiné son goût pour les mystères imperceptibles de la vie qui fusaient en elle. Fusionner avec le paysage et le cosmos lui apportait un bien-être non factice. C’est ainsi qu’elle arriva un jour à s’exprimer par ellipse et développer des nuances de gris exceptionnelles, confinant son art dans une beauté, une résultante et non une fin en soi pour suggérer tout un esprit de vie.

À l’aide de son large pinceau, elle étirait des nappes de brouillard dans le blanc à peine voilé, emportant l’esprit vers un vide saisissant. Parfois, ces vapeurs subtilement colorées étaient interrompues par des compositions asymétriques disposées dans les coins du tableau, obligeant l’œil à rebâtir dans son imaginaire une nature lacunaire tout en y découvrant l’influence du « Soi » de l’artiste dans les sujets les plus ordinaires où raffinement et simplicité semblaient intimement associés.

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À propos

Jean-Luc FLINES

Je suis auteur et illustrateur de mes textes d'écriture. Je m'adresse à mes contemporains pour leur faire partager des effets atmosphériques, des émotions, des vibrations, des éléments: eau, air, terre, des regards fixés, des histoires au bout d'un pinceau ou d'un clavier d'écriture.
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