Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

PHILIGHT BLUE EDITIONS

site littéraire d'auto-édition de Jean-Luc FLINES, auteur indépendant de romans, nouvelles et poésie. Grand admirateur des écrivains américains Paul Auster et Stephen King, Jean-Luc Flines est persuadé que L'imagination, en écriture, c'est l'art de donner vie à ce qui n'existe pas, de persuader les autres d'accepter un monde qui n'est pas vraiment là!

PHILIGHT BLUE EDITIONS

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 09)

présenté par

présenté par

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 09)

CHAPITRE 9

LA BEAUTÉ DES FEMMES

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 09)

Kira était une bijin-ga, autrement dit une beauté féminine. Elle peignait régulièrement des autoportraits où elle explosait de grâce, de couleurs tendres et diluées presque monochromatique. L’artiste aimait se représenter en courtisane toujours occupée à essuyer la sueur de son visage par un geste emprunté. Elle prenait plaisir à métamorphoser sa coiffure en une architecture alambiquée et à y ajouter une fleur plus sombre, celle-ci faisant ressortir la finesse de la nuque et la pâleur du visage. Si l’on clignait des yeux, on pouvait y voir une peinture abstraite, très rigoureusement équilibrée et cadrée avec audace. Tout le monde se rappelait à cette époque que sa première production artistique en tant que professionnelle, dès l’âge de vingt-et-un ans, fut la couverture d’un livre sur le théâtre Kabuki sous le joli nom de Washi Urauchi, ce qui signifiait « papier traditionnel marouflé ». Elle créa également quelques programmes pour ce théâtre ainsi que des séries d’illustrations de livres de Kyoka, recueils de poésie un peu folles, parodiant le courant littéraire classique des Wakos.

Malgré quelques traces encore perceptibles des conventions de l’art japonais, Kira était arrivée à la ressemblance presque parfaite de ses portraits par rapport aux modèles : visages en gros plan et bustes saisissants par la présence suggérée de la personne représentée. Elle ne comptait plus le nombre d’autoportraits et les variations du visage de son amie Haru sur des fonds blancs ou micacés brillants, imitant ainsi la base des tableaux d’estampes de ses prédécesseurs et qui donnaient à l’œuvre un relief à la fois luxueux et sobre dans les effigies. Haru était reconnaissable à son nez, à son air détaché et affecté, toujours maîtresse d’elle-même. La jeune Shiryuki s’amusait à se représenter sous une allure plus désinvolte, un peu effrontée et le plus souvent à mi-corps.

Asakaido, elle, peignait ses semblables en les déformant, en les idéalisant avec des corps souvent très grands et minces, des visages allongés, cerclés par une longue chevelure noire et jais qui tranchait avec la couleur blême du corps et du décor de la peinture. Nez longs, tandis que les bouches et les yeux étaient réduits à de simples fentes étroites, des formes déliées et sveltes. Elle adorait représenter Kira dans des attitudes quotidiennes. Ce jour-là, d’un mois de mai pluvieux, elle s’était couchée lasse et indolente. Depuis quelques semaines elle présentait des signes d’irritabilité et d’agressivité dès qu’elle ne trouvait plus un pinceau ou que son modèle humain ne tenait pas la pause correctement. Cette attitude irascible était rare chez elle. Elle avait perdu son appétit. Elle, qui raffolait des fruits et des légumes aromatisés au miel, y touchait à peine et sa sveltesse virait à la maigreur, telle une anorexique. Son ventre durcissait et se gonflait par les opilations intestinales de plus en plus rapprochées. Parfois des vomissements soudains l’obligeaient à disparaître et à se réfugier dans le jardin pour évacuer ce que son estomac ne parvenait plus à garder.

Ces emportements fréquents n’étaient que la conséquence d’une lenteur inhabituelle et des difficultés de se concentrer pendant longtemps. Elle devenait anémique et dormait de plus en plus mal. Pour réaliser ses toiles à l’huile, elle enduisait son support d’une peinture au blanc de césure que toutes ses amies lui déconseillaient d’utiliser vu sa nocivité. Mais, têtue, elle persistait à utiliser ce poison violent, prétextant qu’aucun autre produit n’était capable de lui donner un résultat de fond de toile aussi lumineux. Kira broyait le mélange de céruse avec un couteau jusqu’à obtenir une pâte épaisse et onctueuse, enduisait la toile de deux à trois couches avec un large pinceau plat en respectant un temps de séchage entre chaque couche.

Elle aurait pu employer une peinture à la caséine, à l’eau, à l’huile ou un tadelakt, un enduit gras, en terre, à la chaux. Mais non ! Elle persistait dans son entêtement, plaisantant allègrement sur sa vie qu’elle exposait ainsi à la chimie meurtrière : « Quand l’oiseau est près de mourir, son chant devient triste ; quand l’artiste est près de mourir, ses pinceaux portent l’empreinte blanche de la vertu. Tandis qu’un animal se tapit dans le noir pour mourir, un artiste cherche la lumière blanche. Il veut s’éteindre chez lui, dans son élément, et les ténèbres n’étant pas élément, alors il peint et repeint avec le blanc le plus pur, celui de la lumière céleste ! »

Nonobstant un surcroît d’efforts, toute sa peinture était d’une élégance rare et d’une sensualité habile et spontanée. Personne dans la profession n’avait, jusque-là, peint la beauté des femmes avec autant de talent. Elle avait d’elle-même expérimenté une nouvelle tonalité pour montrer la peau dans toute sa douceur. Au blanc de céruse ancestral qu’elle manipulait avec précaution, elle y ajoutait un « rose océanide » dont elle gardait le secret et qui resplendissait dans les paysages de nature d’un réalisme surprenant.

**********

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 09)

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article