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PHILIGHT BLUE EDITIONS

site littéraire d'auto-édition de Jean-Luc FLINES, auteur indépendant de romans, nouvelles et poésie. Grand admirateur des écrivains américains Paul Auster et Stephen King, Jean-Luc Flines est persuadé que L'imagination, en écriture, c'est l'art de donner vie à ce qui n'existe pas, de persuader les autres d'accepter un monde qui n'est pas vraiment là!

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 10)

présenté par

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 10)

CHAPITRE 10

LA BEAUTÉ BLANCHE CACHE

DES DÉFAUTS DU VISAGE !

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 10)

Le blanc représente l’origine de l’univers et non le noir comme les savants astronomes nous le serinent depuis la nuit des temps. Percer cette obscurité signifiait pour elle la porte des merveilles. Elle aimait peindre le beau pour le beau. Kira était bien consciente que le blanc contenait en lui, en proportions particulières, toutes les longueurs d’ondes de la lumière visible, mais également que le noir allié au blanc renforçait l’impression de cette lumière en créant des contrastes. Ces deux valeurs visuelles ne visaient donc pas nécessairement une peinture limitée aux seules représentations tristes. N’empêche qu’elle n’hésitât pas à discourir avec Haru sur la difficulté de peindre le blanc, couleur délicate à traiter. Il fallait qu’elle applique d’abord une sous-couche puis repassait deux à trois fois avec du blanc, mais cette fois dilué. Cette opération lui permettait d’obtenir une opaline propre, sans trace de coup de pinceaux. Elle y ajoutait un léger gris obtenu à partir d’un lavis très délicat d’encre de Chine puis d’une pointe de bleu turquoise. La transparence des différentes couches de ce « blanc d’ombre » créait un dégradé qui donnait un relief saisissant.

Son œuvre accomplie, elle ne s’y attachait pas. Donc, puisqu’elle ne s’y fixait pas, son prodige persisterait au-delà de l’éphémère des galeries temporaires. Face à la souffrance de Kira, elle ne se glorifiait pas de l’utiliser comme sujet morbide mais comme un moyen de purifier, d’exorciser le mal qui la rongeait. Son cœur était profond, elle communiait avec son amie, son don était généreux, sa parole respectueuse et irréprochable. Elle aiguisait sans cesse le détail pour percer cette âme et réaliser l’unité entre sa représentation et le corps malade de son modèle.

Pour des raisons médicales, Kira devait s’exposer régulièrement aux rayonnements du soleil. Cependant elle refusait obstinément d’assombrir sa peau, trop attachée aux rituels de beauté ancestraux qui exigeaient qu’une femme japonaise dût garder une peau claire, lumineuse et sans tache. À ce chassé-croisé avec l’astre du jour, Kira était subtile tant dans la lumière de ses tableaux qu’au niveau de son esthétique corporelle. Afin de maintenir la blancheur de son visage, elle consommait une grande quantité de produits cosmétiques bihaku et en particulier celui qui contenait trop de blanc de céruse. L’importance d’une peau blanche restait ancrée dans le quotidien de cette jeune Japonaise. Inspirée par la déesse légendaire Amaterasu, elle passait un temps infini à se blanchir le visage dans un souci de beauté. Son art de conserver la peau blanche, dans le silence le plus absolu, la différenciait du commun des mortels dans cette recherche de pureté, d’hygiène, d’une certaine innocence et du souci de coquetterie au péril de sa propre vie. « La beauté blanche cache des défauts du visage ! » prétendait-elle. Teint d’albâtre, lèvres rouges et sourcils tout en hauteur sur un petit visage oblong : voilà le style de la belle physionomie japonaise que la Nippone cultivait même au détriment de sa santé.

Cette mode qui s’était répandue depuis la première moitié du XVII e siècle, début de la période Edo, Kira l’avait empruntée aux acteurs du théâtre kabuki qui se maquillaient avec cette poudre blanche, l’oshiroi, à base de riz gluant, de millet et d’orge. Elle avait effectué de longues recherches sur la composition de ce fard opalin utilisé par les stars de l’époque, y avait introduit la céruse plus corrosive que le simple oshiroi végétal mais aussi plus dessiccative permettant ainsi d’ôter du visage toute aspérité et toute tache. La préparation métallique récurait parfaitement la peau mais noircissait et corrodait les dents, rendant l’haleine puante une fois ingérée par mégarde.

Dans son atelier, tout comme sur la table de maquillage, on pouvait observer des quantités étonnantes de vases de différents calibres au fond desquels s’était formé un vinaigre de saturne donnant, par décantation, une poudre blanche, le sel de saturne, autrement dit, l’acétate de plomb cristallisé. Dans le japon de Kira Shiryuki, le maquillage blanc n’était pas une esthétique. Il masquait les sentiments et symbolisait une disparition, celle de la femme qui se cachait derrière son rôle social. Mais pour l’artiste, c’était surtout la tradition de « celle qui excelle dans tous les arts ».

Matin et soir, Kira pratiquait le rituel du double nettoyage. Au lever, elle se démaquillait avec une solution huileuse, ensuite se purifiait le visage avec une mousse laiteuse. Elle empilait les produits sur le visage, exactement comme les couches de tissus constituant les kimonos. Puis venaient l'instant des retouches pâlissantes à l’aide de petits papiers poudrés, ôtant l'excès de sébum et enfin se fardait les paupières sans pinceaux, avec les doigts, utilisant l'oshiroi amélioré à la céruse comme le pratiquaient les acteurs du kabuki.

Avec Haru Asakaido, Kira reposait déjà en paix dans cette alvéole de l'Esprit juste, à l'embrasure de la porte de la Source. Grâce à sa douce position dans la vie, Haru éveillait chez son amie un niveau de conscience bien plus profond que celui de la mort, pourtant si proche et inévitable. Avec cette légèreté et cette aménité, il n'y avait, pour la jeune Asakaido, ni commencement, ni milieu, ni fin de vie. Bien plantée sur ses pieds, elle vous faisait voyager dans les moments heureux de votre existence !

La mort ne fait que voiler la vie et les idées fausses qui l'entourent. Kira, en pleine harmonie avec son amie, reconnaissait que toute sa vie, par une sorte de défi, elle avait négligé les principes fondamentaux d'une connaissance parfaite de ce pigment dangereux. Les céruses sont très grasses par elles-mêmes et peuvent être utilisées sans liants additionnels : il suffit de les imbiber d'eau. Avec le temps, elles tendent à devenir « crayeuses » et réversibles.

Grande enfant qu'elle était, Kira semblait donc étrangement attirée par les peintures au plomb et en absorbait régulièrement en mâchonnant tendrement ses pinceaux couverts de cette substance au goût de friandise.

Déjà, au Moyen-Âge, au Japon, bien avant la découverte des huiles à peindre, on liait la céruse à l’œuf et on la combinait sans hésiter au minium, parfois au réalgar, ce minerai composé de sulfure d'arsenic de couleur rouge, sans oublier d'y incorporer une miette de la cire qui se trouve dans les oreilles de l'homme, le cérumen. La jeune Shiryuki voulait garder cette tradition et maintes fois introduisit ce poison dans son propre conduit auditif sans y soupçonner un danger réel.

Elle était fine, douce, lumineuse, légère et suave. Elle effaçait les peines et l'usure du temps. Elle faisait disparaître l'âge. Dans son miroir magique, la jeune japonaise maquillée inconsciemment au blanc de céruse avait presque la beauté éternelle de la jeunesse.

La céruse, répandue dans l'Empire du Soleil Levant, aux temps des samouraïs, masquait de sa blancheur le visage et les mains des millions de femmes au service des grands seigneurs guerriers. Quant aux vêtements blancs de luxe, ils étaient réservés à la classe noble.

La prédiction affirmée de Kira pour le blanc avait souvent attiré l'attention des autres artistes nippons tout au long de sa brève mais fructueuse carrière artistique. Sa « White attitude » s’inspirait d'un certain nombre d'écrits de l'Ancien Japon, dont quelques-uns dataient de plusieurs siècles avant l'ère chrétienne. Ces textes faisaient allusion à cette caractéristique commune aux anciens royaumes des îles japonaises.

De nombreux Occidentaux qui s'étaient rendus au Japon à la fin du XIXe siècle avaient remarqué aussi, qu'effectivement, la primauté des vêtements blancs faisait que les mouvements de masse du peuple de ce pays ressemblaient à d'immenses vagues blanches balayant les rues.

Pour obtenir le blanc de céruse, comme un alchimiste diabolique, la jeune artiste fabriquait littéralement un carbonate de plomb obtenu par l'action du vinaigre tiède sur ce métal gris bleuâtre en présence de fumier ! Sentant qu'elle se dégradait physiquement et sous l'influence de Haru Asakaido qui l'incitait à abandonner cette chimie lourde et dangereuse, elle opta pour une poudre très pulvérulente blanche et composite obtenue à partir de plâtre, de blanc de plomb, de kaolin et de chaux. Diluée longuement dans l'eau ou l'huile, elle s'en servait pour masquer, maquiller, enluminer ou encore calmer les débauches de couleurs vives dans son œuvre artistique. Puisqu'elle était blanche, immaculée, cette pâte avait, selon Kira, des propriétés divines et beaucoup de vertus.

Grâce à ce mélange souverain, elle cachait les rougeurs, les points noirs, les marques propres à sa jeunesse. Elle s'en servait comme fond de teint comme le faisaient les prostituées, les dames de cour. Haru le reconnaissait : cette mixture éclairait et dotait son visage d'une intelligence lumineuse ! Mais ce qui l'enrageait, c'est que les médecins la recommandaient aussi en pommade et onguent pour calmer la douleur, les foulures, les irritations de la peau, notamment les gerçures et les crevasses !

La toxicité du blanc de plomb devenait de plus en plus évidente et pourtant Kira s'obstinait à l'utiliser, prétendant qu'il n'entrait qu'en proportion réduite dans la composition de la pâte.

Son argument pour utiliser cette couleur était d'ordre technique. Elle ne pouvait y résister. Le produit des affres de l'Enfer donnait un blanc qui jaunissait peu, qui résistait à l'humidité malsaine et salpêtreuse des murs, qu'à l'occasion, elle décorait pour le plus grand plaisir des nobles de la cité. Un blanc qui séchait vite, affirmait-elle, et qui avait du corps en cachant bien le fond. Elle respirait les effluves de ce pigment, comme d'autres se seraient laissés pénétrer les narines par les senteurs du thé vert ou des fleurs de cerisier à l'entrée des temples. Un blanc qui sentait bon et qui devait rendre l'atmosphère suave, puisque le goût y demeurait pendant de longs jours après l'application.

Kira discutait des heures entières avec Haru et ses amies sur la façon de se libérer de l'attraction du visible et de penser d'autres modes de figuration. Ainsi, elle leur démontrait avec passion que le sensoriel olfactif était très proche de l'affection. L'artiste prétendait que, du visuel, résultait une mise en scène à la représentation, tandis que l'olfactif façonnait l'ambiance, un certain climat. Sa perception nécessitait la présence de l'objet. Par contre, l'odeur subsistait, comme un sentiment, dans son absence. L'odeur devenait alors le signe de cet objet. Kira détenait d'une façon extraordinaire le pouvoir de maintenir la sensation en l'absence de la matière. Ce don lui offrait la faculté de réaliser un voyage symbolique, donnant à l'odeur une force d'évocation et le souvenir précis de l'objet ou de la substance. C'était vrai pour les différentes couleurs résultant d'une synthèse de plusieurs composants minéraux ou floraux. Autrement dit, l'odeur était favorable aux déplacements et à la saturation sensorielle. Kira croyait donc dur comme fer au rôle joué par les réminiscences dans la création picturale.

Les odeurs, les parfums constituaient, pour elle, des repères au réveil de scènes vécues dans lesquelles intervenaient des personnes aimées.

Une fois acquis, le souvenir olfactif perdurait à jamais. L'odeur faisait partie de son cadre émotionnel et constituait le fil conducteur qui lui permettait d'accéder à ce contexte.

Haru, au travers de ses discours à la limite de la psychanalyse, avait nettement assimilé les arguments que son amie mourante utilisait pour la convaincre. Elle prétendait que, lorsqu'elle aurait quitté ce bas monde et que son corps ne serait plus effectivement qu'un tas de cendres, seules les frêles mais vivaces odeurs d'atelier, de couleurs, d'encres, de papiers, de saveurs de mets subsisteraient, réminiscences des longues séances de poses et de création communes, toutes absolument immatérielles. Elles marqueraient, comme des âmes, l'espoir d'attendre, d'espérer un retour impalpable mais immense du souvenir de moments magiques !

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 10)

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