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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 11)

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 11)

CHAPITRE 11

L'ÉLAN DU GESTE

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 11)

Les ombres dans la peinture de Haru émanaient des formes comme les échos viennent des sons. Projection du noir sur le blanc, jeux d'ombres et de lumière, tous ces contrastes fantastiques soulignaient la finesse de la peinture de Haru. La qualité, l’élégance et la précision de des traits. Durant ses promenades dans les jardins ou dans la campagne, elle ramassait des éléments naturels tels que feuillage ou branches et, sur place, les testait en les exposant au soleil, observant leur ombre sur le sol. Ensuite, lorsqu'elle rentrait à l'atelier, elle fermait les persiennes et les volets pour se retrouver dans l'obscurité avec une bougie au milieu de la pièce. Haru piquait l'élément choisi dans un vase contenant du sable, de telle façon que son ombre pût être projetée sur une feuille de papier blanche fixée au mur. L'artiste peignait alors directement sur la feuille à l'aide d'encre de Chine plus ou moins diluée en suivant les formes de l'ombre. Cependant, la jeune fille ne traçait pas les contours mais avait réussi à maîtriser ses gestes en affinant la position et le mouvement du pinceau. Elle montait et descendait les lignes, décrivait d'admirables courbes et tirait le trait jusqu'à une pointe, la plus fine possible. Après séchage, elle détachait la feuille, la reposait sur sa table de travail, laissait de nouveau la lumière envahir son atelier et enfin ajoutait les détails colorés pour compléter son tableau.

Une fois terminé, on pouvait se dire que, si la peinture existait grâce à la lumière, chez Asakaido, l'ombre elle-même était la lumière. D'ailleurs, en Japonais, il existe un seul mot « Kague » pour désigner la luminescence, la brillance de la lune et le reflet d'une silhouette ou l'ombre d'un arbre. Le tracé des plumes sur ses papiers permettait d'apprécier des contrastes éblouissants de couleurs où l'ombre et la lumière s'harmonisaient. Dans cet univers magique, la dimension temporelle n'existait plus. Haru se laissait guider par la clarté et la transparence de ses encres de qualité pouvant atteindre cent ans d'âge. Là, reposait toute la fluidité.

Elle considérait que les formes étaient les racines des ombres. La notion d'ombre et de lumière interférait fortement dans sa peinture. C'était pour elle l'occasion de réaliser une comparaison et une harmonisation des éléments. D'un regard affûté, elle déterminait, en observant le sujet, de quelle direction provenait la source de lumière, son côté opposé et son étendue ombragée. Haru observait la couleur existante et ses nuances sur la surface afin de les comparer et par la suite choisir une nuance plus sombre ou plus claire. Un énorme cercle chromatique était suspendu au mur le plus large de son atelier. Avisée et dans un souci constant d'harmonie, à l'aide d'une épingle et d'un fil tendu, elle faisait correspondre la couleur complémentaire, opposée sur la roue colorée. Ce choix éclairé augmentait les effets de contrastes dans la création de son tableau et mettait en valeur toute sa composition en lui donnant un étonnant effet de volume et de profondeur.

Elle avait saisi le secret de Kira quant au choix de couleurs pour obtenir la lumière sur un motif quasiment blanc ! Haru avait appris de son amie que, pour favoriser les contrastes et faire ressortir un jeu de luminosité lorsqu'elle peignait, par exemple, la neige, elle appliquait une tonalité foncée sous le blanc. Son choix de la couleur contrastante était intimement conditionné par les pigments périphériques. Pour choisir une ombre ou une lumière, il faut pouvoir la comparer avec une autre couleur contrastante étant intimement conditionnée par les pigments périphériques. Le blanc est influencé, tel un miroir, par les nuances voisines avec lesquelles il se trouve en interaction.

Haru admirait la magie avec laquelle Kira rendait aux couleurs leur transparence ou combinait des couleurs humides l'une à côté de l'autre en créant, comme elle l'appelait, l'effet de « nijimi », « lavis en couleur » d'un charmant rendu. Dessins de fleurs, d'insectes, d'oiseaux et d'animaux, elle maîtrisait tout, avait eu beaucoup d'élèves et son style était très apprécié bien au-delà de sa région. Le public ne se trompait pas en admirant la finesse et la justesse de ses reproductions de bambous associés à des tigres copiés d'après nature, du côté de Nagasaki.

Elle recherchait, dans son dernier portrait de Kira, à la fois l'illusion et l'illumination sous le masque d'agonie de son amie. Ce corps devenu illusoire faisait face au miroir de la toile, sa forme était réfléchie et pas différente de cette personne déjà éloignée de la beauté utopique de la mort. Haru haïssait l'ordinaire et recherchait toujours le sacré dans les corps et la nature qu'elle peignait. Elle voulait prolonger Kira dans l'océan de la naissance qui expurgerait celui de la mort.

Haru avait esquissé la silhouette de la mourante dont le physique et le mental étaient sereins et calmes. Sur la toile, ce corps ostentatoire donnait l'illusion de flotter comme s'il n'avait déjà plus d'emplacement !

Un instant sublime immobilisé dans le temps ; des hommes et des femmes attachés à leur terre prennent de la hauteur, se détachaient du quotidien en quête d'une sérénité. Des voyageurs qui avaient compris qu'il est difficile de vivre quand on n'est que terre à terre. Mais en peignant, Haru réalisait l'acte qui démontrait qu'il pouvait n'y avoir plus aucune souffrance. Pour cela, il suffisait de se détacher, de prendre de la hauteur pour voir plus loin. Ses corps étaient en apesanteur même à quelques centimètres du sol. Un espace calme et mélancolique racontant un récit oblique qu'elle illustrait en essayant de découvrir sa forme. Haru saisissait la lumière au plus près, le mouvement, les émotions et les tensions entre les êtres et la nature poétique et fictionnelle.

Chaque personnage représenté était un artiste. Cette femme peintre avait su mêler les concepts bouddhistes à sa création picturale. Un monde d'affliction trop douloureux se métamorphosait en une sublime métaphore évanescente. Une fugacité saisie et étirée dans le temps immobilisé où cette magie transmuait toutes ces tribulations en divertissements. Haru vivait seulement pour ces instants de création où elle pouvait contempler la lune, la neige, les cerisiers en fleurs ou les érables rouges et se laissait flotter comme un bouchon de liège au fil de l'eau. Son attitude existentielle vouée au culte du beau et des plaisirs avait plu à Kira toute imprégnée elle-même de valeurs non confucéennes. Les deux artistes avaient uni leur talent pour exprimer la sensibilité de ce monde flottant empreint de frivolité et de légèreté mais baignant dans une mélancolie sensuelle. Ensemble, elles peignirent des dizaines de rouleaux pouvant atteindre parfois une vingtaine de mètres de long et qui représentaient des centaines de saynètes flottantes. Curieusement, on pouvait retrouver certaines variations de ces scènes sur des paravents. Dans son style, Haru modifiait parfois les rapports entre paysage et personnages qu'elle faisait figurer au premier plan. Elle les plaçait sur une ligne qui les isolait en fond léger proche du blanc pur. Kira lui avait appris comment mettre l'accent sur la sensualité des femmes en les enveloppant dans des kimonos luxuriants assez exubérants, aux larges manches qui symbolisaient la mélancolie sentimentale et amoureuse.

C'est vrai que les êtres illuminés n'ont pas d'entrave et qu'ils agissent spirituellement. Haru imprégnait cette chair d'une conscience sublime.

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À propos

Jean-Luc FLINES

Je suis auteur et illustrateur de mes textes d'écriture. Je m'adresse à mes contemporains pour leur faire partager des effets atmosphériques, des émotions, des vibrations, des éléments: eau, air, terre, des regards fixés, des histoires au bout d'un pinceau ou d'un clavier d'écriture.
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