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PHILIGHT BLUE EDITIONS

site littéraire d'auto-édition de Jean-Luc FLINES, auteur indépendant de romans, nouvelles et poésie. Grand admirateur des écrivains américains Paul Auster et Stephen King, Jean-Luc Flines est persuadé que L'imagination, en écriture, c'est l'art de donner vie à ce qui n'existe pas, de persuader les autres d'accepter un monde qui n'est pas vraiment là!

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 12)

présenté par

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 12)

CHAPITRE 12

PÉNÉTREZ À FOND LA LUMIÈRE

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 12)

Qu'elle était belle Kira détachée de sa couche, flottant et traversée de picotements euphoriques ! Sur sa toile, tout ce qui attirait le regard n'était que de l'éveil et pas la mort. Les objets qui entouraient Kira semblaient vides et nuls alors que c'est elle qui s'éteignait ! Haru avait idéalisé Kira à l'extrême avec ce corps très grand et mince, sa nuque fine, son visage allongé, entouré d'une longue chevelure couleur de jais. Celle-ci contrastait avec la couleur pâle et l'arrière- plan de la peinture. Le nez de Kira, Haru le voulait long comme si elle avait souhaité qu'elle humât toutes les senteurs de l'univers, allant de son jardin jusqu'aux célestes horizons de l'au-delà. Par contre, la bouche était représentée par une petite fente à peine décelable. Les autres formes, exaltées, elles aussi, n'auraient pas pu être plus élancées ni graciles. Même sur sa couche mortuaire, Haru avait réussi à valoriser la sensualité dégagée par son amie, cela révélait en elle son habileté à rendre avec élégance et raffinement les scènes quotidiennes de la vie en les sublimant dans des détails qui défiaient l'observateur le plus attentif.

C'était ahurissant ! Les gens ordinaires se fixent arbitrairement à ce qu'ils sont matériellement attachés ! Ici, artistiquement, cet être qui s'évadait de la vie limitée du commun des mortels essayait de représenter la lumière qui brisait les entraves. Avec sa couleur, elle agissait spirituellement. Et sa tendre clarté douce, sublime, magique, fascinante était le fruit de ses subtils mélanges de gris, mauve, jaune pâle, révélant la grâce discrète et l'amertume, tandis qu'un soupçon de rouge aux lèvres et aux bords des manches suggérait la passion à fleur de peau de Kira dont l'affliction s'évaporait par les yeux mi-clos. Sans surcharge picturale, sans lyrisme appuyé, tout le ressenti de l'amour de son amie pour l'art de l'aquarelle était sublimé par un langage fin, précis et concis malgré le souci du détail, mais des précisions inévitables qui se justifiaient par l'univers dense et généreux de Kira Shiryuki.

Quand les artistes rejettent le cri, l'élan du geste pour chercher le confort du beau, c'est comme s'ils délaissaient la couleur pour ne s'intéresser qu'à l'apparence et à la richesse du cadre. La couleur est alors source de vie à la base, elle s'intensifie ou perd de son éclat et de son impact si le peintre la triture indélicatement !

Haru ne voyait pas la souffrance muette de Kira comme une affliction mais comme une illumination pour l'artiste à qui elle était renvoyée. Mais Haru était aussi en colère et le faisait sentir sur sa toile. Un corps dans les flammes, un corps avec des ombres ! Cependant ce feu était frais !

En peignant Kira sur son lit de trépas, Haru Asakaido voulait faire face à une fin annoncée depuis les premiers symptômes du saturnisme. Et souvent, lorsqu'on veut s'opposer à une réalité mortelle, on s'efforce de se remémorer les belles scènes d'une vie en commun. De plus, Haru ne peignait que de belles choses, pas d'horreur, pas de morbide, rien que de la lumière ! Alors aucune vision déplaisante ne pût surgir ! Kira, quant à elle, était en train de réussir son agonie. Elle n'était nullement folle de terreur et trouvait au contraire une liberté absolue de se laisser représenter dans ce passage difficile vers d'autres horizons.

Celle dont le prénom signifiait « Printemps » en Japonais avait très bien saisi le fait qu'en peignant ses toiles, presque entièrement avec du blanc de céruse, la jeune Shiryuki prétendait donc nettoyer ses sujets, ses paysages du vêtement sale, cette saleté qui venait de l'extérieur.

Déjà, dans le travail préparatoire à la réalisation du tableau, Haru et Kira recherchaient la pureté absolue, jusque dans l'utilisation de pigments les plus fins et au soin minutieux qu'elles consacraient à leur confection. À l'époque, les chimistes ne disposaient pas d'un nombre important de couleurs et étaient incapables de fournir aux artistes toutes les nuances qu'ils auraient souhaitées.

Les peintres savaient préparer et arranger celles qu'ils possédaient et étaient passés maîtres dans l'art de combiner les éléments minéraux et végétaux bien mieux que le plus expert des chimistes. Les deux aquarellistes, par souci de pureté intégrale, préparaient elles-mêmes leur papier en fibres de chanvre, absorbant et peu rugueux.

Il fallait les voir virevolter dans le petit atelier de fabrication installé dans une minuscule cabane au fond du jardin de Kira. On les apercevait parfois émanant de la vapeur, se dégageant des cuves de trempage où baignait la partie interne de l'écorce découpée en lanières. La préparation des fibres commençait par une ébullition dans une eau à laquelle on avait ajouté des cendres de bois ce qui favorisait la dissociation des fibres de cellulose.

Haru et Kira se rendait au torrent pour laver longuement les fibres dans son eau très claire et très froide. Elles les faisaient de nouveau bouillir puis les martelait au pilon jusqu'au moment où les fibres se dissociaient en fibrilles. La matière avait alors l'aspect d'une pâte que Haru étalait sur un tamis en bambou. L'eau s'écoulait par ses mailles. Kira venait chercher chaque tamis et faisait sécher chaque feuille pendant des heures. Une fois l'eau évaporée, Haru désolidarisait le papier de son teillage et l'encollait joyeusement en le recouvrant d'amidon pour le rendre imperméable sans empêcher l'encre des futures compositions d'être bues comme sur un buvard. Elles avaient alors une réserve de « washi » pour plusieurs semaines.

Sur ce papier de luxe traditionnel, Kira se réjouissait de tester leur propre production en réalisant des petites compositions, sortes de variations autour d’un thème, les plus dépouillées possible. Encore une fois, ayant entendu de ces ancêtres artistes que toute ligne, toute couleur, toute forme inventée, réelle ou non n’étaient que souillures et que le mental devait les ignorer, elle évitait de surcharger chaque petit tableau. Elle voulait s’isoler du flot de lignes, de couleurs et peindre dans l’espace. Kira croyait dur comme fer que cette démarche l’aiderait à être mieux accueillie là où elle serait conviée quand arriverait la fin de sa vie. La jeune fille s’entretenait souvent de cette conception de l’art avec Haru.

« La nature des choses n’a pas de couleur mais, nous les artistes, nous nous sentons obligés d’ajouter avec négligence des ornements inutiles dans nos tableaux ! » affirmait-elle devant sa tasse de thé au jasmin. Si vous faites passer votre contemplation par votre égocentrisme de peintre confortable, votre esprit d’artiste est troublé et déséquilibré. Pénétrez à fond la lumière qui enveloppe vos sujets, vos objets et vous comprendrez l’éternité. Mais seul le blanc qui rassemble toutes les autres couleurs est digne d’être travaillé sur la toile. »

Haru lui faisait remarquer : » Mais ta peinture semble ne venir de nulle part !

- Oh ! Haru, il faut te libérer des pratiques dépendantes, il faut te détacher des doctrines de nos pères en matière d’art. Il faut te libérer de l’existence passée qui ne va nulle part !

- Mais en quoi consiste ce détachement vis-à-vis de l’existence présente ?

- Haru, si tu penses que tu peux devenir une artiste illuminée juste en te contentant de l’adoration des autres pour tes images et tes scènes de vie, tu renies l’essence même de la pureté !

-Cependant, Kira, je suis heureuse lorsqu’une de mes aquarelles réjouit celui qui retrouve les éléments de notre milieu de vie, de nos racines dans ces représentations !

- Erreur, ma chère ! Tu aimes lorsque les autres prennent conscience que tu as fait de belles choses ! Si moi, je casse cette recherche et que je leur présente des choses auxquelles ils ne s’attendent pas, alors ils considèreront que je suis un mauvais peintre ! Ce sont là des sentiments mondains !

- Toi, tu te laisserais démolir…par plaisir ?

- Éprouve de la compassion pour ceux qui te critiques car il faut que tu sois imprégnée de l’esprit de la Voie ! Il n’y aucune gêne à être critiqué, voire insulté par des ignorants ! Ne considère que l’avis de ceux qui ont choisi la même Voie que toi !

- Mais es-tu certaine, Kira, d’être sur la bonne « Voie » comme tu dis ?...

- Arrête, Haru, si tu penses en toi-même que tu es bonne, où que les gens pensent être bons, ce sera nécessairement bon ! Crois-moi encore, Haru, tu ne pourras être estimée par tes semblables si tu n’as aucune véritable vertu intérieure. Les Japonais d’ici considèrent les autres sur des apparences extérieures, en méconnaissant les vertus internes des artistes. Ils sont entraînés directement vers le mauvais goût et deviennent sujets à des tentations.

- Tu ne te vexes donc jamais quand les autres pensent du mal de toi en te considérant comme une ignorante parce que ton inspiration ne correspond pas à ce qu’ils attendent d’une artiste dans la droite ligne de la tradition ?

- Grave erreur, ma petite ! Il te faut « quitter ce monde » en évitant que les sentiments des mondains ne s’agrippent à ton mental.

- Mais où est la vérité, alors ?

- Tu dois réfléchir au fait que tu vas certainement mourir. Cette vérité est absolument irréfutable.

- Je ne dois donc pas perdre de temps à représenter des choses inutiles que chacun peut admirer en mieux dans la nature !

- Voilà…tu as tout compris, Haru ! Et même si les anciens contesteront ton choix, reste indépendante de leurs paroles mais fais ce qui est réellement vrai ! Ils ne doivent pas te tourmenter ou te briser des anciens ! Reste forte ! Tiens bon, et tu verras, les nuages flottants que tu peins en noir ou en mauve disparaîtront et le vent tourbillonnant des tempêtes aura tôt fait de se calmer.

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 12)

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