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PHILIGHT BLUE EDITIONS

site littéraire d'auto-édition de Jean-Luc FLINES, auteur indépendant de romans, nouvelles et poésie. Grand admirateur des écrivains américains Paul Auster et Stephen King, Jean-Luc Flines est persuadé que L'imagination, en écriture, c'est l'art de donner vie à ce qui n'existe pas, de persuader les autres d'accepter un monde qui n'est pas vraiment là!

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 13)

présenté par

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 13)

CHAPITRE 13

PORTRAITS FÉMININS D’UNE GRANDE PURETÉ

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 13)

Depuis sa conversation autour d’une tasse de thé au jasmin d’un beau matin de printemps, Haru Asakaido était en proie à des méditations profondes sur son engagement d’artiste ! Elle ne considérait pas qu’elle faisait fausse route mais plutôt qu’elle labourait profondément tout en plantant superficiellement. Sa peinture la conduirait au désastre si elle ne parvenait pas à heurter ceux qui l’admiraient égoïstement. Il ne fallait pas qu’elle s’accrochât à ses propres connaissances. Même si elle ne comprenait pas toujours vers quoi elle devait se diriger. Si elle ne parvenait pas à résoudre l’une ou l’autre chose, elle avait saisi clairement qu’il existait un sens supérieur à ce qu’elle avait toujours représenter dans ses tableaux les plus élaborés ! L’exigence d’une transcendance esthétique l’avait aiguillonnée et devait être capable de projeter sur la toile des moments de vérité visuelle, dans un élan de clarté instantanée, indissociable de la nature.

Avec la force de Kira, elle pourrait parvenir sans peine à une création picturale s’écartant de la banale copie de la réalité objective. Elle souhaitait ardemment que son art devînt le plus pur produit possible de cette nature, allant jusqu’à réaliser l’existence même de la forme appréhendée.

Elle se souvenait d’une parole que son amie avait prononcée au cours d’une séance de peinture en commun, peu après « la » conversation : « Un point sur une peinture ne représente pas un faucon, une ligne courbe ne symbolise pas le mont Fuji. Le point est l’oiseau et la ligne est la montagne. »

Si Haru Asakaido voulait s’impliquer dans une esthétique originale, ce serait, comme lui avait fait comprendre la toute jeune Kira, dans la recherche du moi ultime à travers la perfection du geste.

Empreinte de la tradition, Haru peignait des variations d’Ukiyo dont l’inspiration trouvait son origine dans « ce bas monde de misères et de souffrances ». On n’y découvrait pourtant aucune scène de nus ou érotiques, mais essentiellement les saisons, les rythmes de la vie nocturne et diurne. Les jeux d’enfants, les cérémonies du thé ou les arrangements floraux, les séances de théâtre kabuki ou encore les concours de beauté féminine qui fleurissaient dans les quartiers de divertissement. En somme, des peintures de mœurs et des scènes de genre des citadins contemporains de l’ancienne capitale de l’Edo et des environs. Elle voulait à tout prix transformer cette illumination en la métamorphosant en pure jouissance des plaisirs de la vie dans ce monde éphémère, flottant et léger.

Comme elle aimait à le faire savoir à ses congénères, elle utilisait de multiples couleurs très diluées et son fameux papier épais de grande qualité à base d’écorce de mûrier. Ce support rendait donc sa peinture très diffuse aux effets fort harmonieux et sibyllins.

En un an, Haru réalisa des centaines de portraits de beautés féminines d’une grande pureté en utilisant cette technique et en imposant un nouveau style qui eut la bonne fortune de plaire à Kira. Ces visages s’ouvraient sur une grande intimité avec la nature.

Asakaido aurait pu pratiquer également l’art de l’estampe mais ses œuvres permettaient d’apprécier pleinement son talent, dans le tracé des lignes et l’arrangement des couleurs, bien mieux encore que les planches gravées pour lesquelles la jeune peintre ne réalisa jamais que le dessin préparatoire. Elle préférait s’amuser à peindre sur des rouleaux verticaux ou horizontaux, sur des paravents ou choisissait le support des éventails pliants. Elle en avait offert plusieurs dizaines à toutes ses amies qui se réunissaient dans on propre atelier.

Lorsqu’il restait de la cellulose perdue pour la réalisation du papier, il arrivait fréquemment aux deux jeunes femmes de confectionner des éventails soutenus par des baguettes de bois léger et souple. Soit l’ushiwa rigide et plat inspiré des anciens éventails, faits de papierS tendus sur une armature circulaire à la manière d’une peau de tambour, soit le sensu pliable, en arc de cercle.

Haru prenait un malin plaisir à reproduire le style de l’éventail de parure que toutes les femmes du quartier s’arrachaient, symbolisant, comme dans le passé, le rang social et intellectuel des aristocrates, alors que l’artiste les vendait à un prix dérisoire !

Durant la période chaude, les deux artisanes du papier se risquaient à fabriquer des petites ombrelles propres à la société japonaise traditionnelle comme celles qui protégeaient le haut clergé shinto du soleil aux abords des temples. Elles ajoutaient des pigments rouges pour rappeler son usage dans l’aristocratie. Haru montait l’armature de l’ombrelle avec soin et précision : un manche en bambou supportant un large anneau, sorte d’auréole mobile faite de membrures dans la même matière reliées par des fils de coton. Leurs extrémités flottantes étant maintenues séparément par un autre fil. Sur cette armature, elle collait un cercle de papier résistant en guise de bordure de l’ombrelle, puis elle terminait en appliquant des triangles de papier. Elle huilait la surface pour garantir son étanchéité après avoir passé les nervures à la laque. Toute cette petite entreprise animait le quartier et popularisait incontestablement le travail des deux jeunes artistes.

Haru, au milieu de ces jeunes filles en perpétuelle effervescence par la joie de peindre, avait le regard pétillant et les yeux généreux qui ensemençaient la vie, un enthousiasme communicatif et une belle carrière artistique déjà. Quant à Kira, partie de petits tableaux inspirés de Hokusai, elle fascinait l’atelier par de grandes toiles qui faisaient participer les admirateurs à la naissance du monde dans un dépouillement de couleurs et de formes. A la fois construite et légère, c’était une peinture très musicale qui avait le rythme d’une improvisation de musique zen. « Ses tableaux s’adressent à nos sens, à nos émotions et stimulent notre intelligence ! » affirmait Sana Shu, la plus petite femme peintre du cercle d’artistes.

L’atelier de Haru Asakaido était installé sur deux niveaux juste au bord du Shinano, fleuve très court, se caractérisant par une forte pente. C’est un fleuve particulièrement large, car il doit écouler un volume d’eau important en un laps de temps très bref. Long de 367 kilomètres, il prend sa source dans les monts Hido et draine la plaine de Niigata. Les jeunes filles appréciaient particulièrement les collines de la vallée de Takase d’où jaillissaient les eaux chaudes.

La petite entreprise était contiguë à une splendide maison familiale dont Haru était très fière. Quand on pénétrait dans la maison d’Asakaido, la première chose qu’on découvrait c’était la poutre symbolisant cent ans d’histoire, complètement noircie par la suie de l’irori, le foyer traditionnel. Mais le bois, au bout des siècles, était devenu solide et résistant, soutenant superbement la bâtisse. Les charpentiers avaient tiré parti de la forme des troncs d’arbres et le pilier central de la maison laissait dériver la silhouette d’une ébène souvent représentée dans les estampes japonaises. Sa « minka » présentait de larges ouvertures faites de bois et de torchis dissimulé par un bardage boisé résistant aux intempéries. Afin d’éviter les fréquentes remontées d’eau dans la campagne où Haru avait hérité de la môka de ses ancêtres et pour empêcher la putréfaction du bois, au niveau du sol, des poteaux étaient enfoncés à l’intérieur de blocs de granit taillés et enterrés à moitié dans le sol. Le toit de chaume, la partie la plus fragile de la môka, offrait à l’époque une prise facile au vent recouvrait le grenier dont la charpente à long pan sans entrait était soutenue par des poteaux à intervalles réguliers. L’absence de fleurs dans les jardins japonais surprenait le visiteur. Mais l’artiste avait aussi ses idées sur la conception de la beauté ! Ainsi prétendait-elle que l’esthétique devait, en effet, être indépendante de l’éclosion ou du fanage de fleurs, bien trop éphémère.

Quant au jardin, il devait symboliser le respect de la nature dans son état primitif. Un petit espace y était consacré au thé. D’ailleurs, l’atelier s’était développé à partir d’un pavillon de thé entouré de sentiers. On y trouvait des clôtures en bambou naturel, des pierres recouvertes de mousse aux verts tendres et lumineux, ainsi que de superbes lanternes de pierres sculptées.

Au cœur de la relation complexe qu’entretenait Haru avec la nature, son jardin constituait avant tout un mode d’expression charmante supplémentaire. Le climat japonais étant particulièrement chaud et moite en été, elle y avait adapté sa maison montée sur pilotis pour résister aux fortes pluies de juin et de septembre, conçu des parois coulissantes pour une aération optimale. Les cloisons aux armatures de bois étaient garnies de papier tendu sur des croisillons de bois. Elle adorait cette ambiance particulière qui donnait à la maison nipponne tout son cachet.

Au milieu de l’atelier de peinture ouvert vers l’extérieur, les multiples paravents permettaient à chaque artiste de pouvoir s’isoler du regard des autres, de protéger son intimité artistique et constituaient par la suite un excellent moyen d’exposer ses œuvres.

Sur le très particulier ga no byobu, l’écran de longévité, elle avait peint de magnifiques oiseaux et des fleurs des quatre saisons. La jeune Asakaido était particulièrement heureuse des séries de poèmes, calligraphiés par un écrivain local, dans un style personnel et inspiré, un vieux monsieur plein d’humour qui se nommait Yamada Inochi-ge.

Sa maison traditionnelle japonaise avait déjà fait couler beaucoup d’encre dans la vallée tant elle était visuellement exceptionnelle. Malgré son agrément optique, ce n’était pas un espace confortable au sens communément admis en occident : il y faisait froid l’hiver, on y vivait à même le sol sur des nattes. De même, elle n’avait pas en apparence un côté durable. Elle était en tout cas en étroite liaison avec la nature vu le bois utilisé pour sa construction et les transitions subtiles et successives qui en reliaient le dedans et le dehors. Remarquable aussi : son vaste toit de chaume et de tuiles, ses larges ouvrants, ses murs de torchis sur treillis de bambou et ses pilotis !...

Les assemblages de sa structure absorbaient en souplesse les secousses dues aux tremblements de terre. Elle était enfin, pour Haru Asakaido, artiste peintre de talent, l’expression spatiale d’une organisation socio corporative qui régissait de manière très souple les échanges entre ses collègues peintres !

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 13)

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