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PHILIGHT BLUE EDITIONS

site littéraire d'auto-édition de Jean-Luc FLINES, auteur indépendant de romans, nouvelles et poésie. Grand admirateur des écrivains américains Paul Auster et Stephen King, Jean-Luc Flines est persuadé que L'imagination, en écriture, c'est l'art de donner vie à ce qui n'existe pas, de persuader les autres d'accepter un monde qui n'est pas vraiment là!

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 14)

présenté par

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 14)

CHAPITRE 14

KIRA ET LE TATAMI DU PROCHAIN RIVAGE

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 14)

« Kira et le tatami du prochain rivage ». C’était finalement le titre que Haru avait choisi pour le tableau qu’elle était en train de peindre. Les derniers instants de son amie ! Ou plutôt les premiers instants de sa nouvelle vie, le passage ! Une telle image devait-elle être exposée ?

Les amies de Haru et de Kira découvrirent dans un grand recueillement la genèse de cette peinture montrant Kira au seuil de la mort. Elles furent extrêmement touchées par la pudeur qui émanait du tableau. L’extrême délicatesse avec laquelle il était exécuté les subjuguait. La vision de tous ces spectateurs, conviés par Haru selon la volonté de son amie, demeura troublante tout au long de la réalisation de l’œuvre.

Le trait était la base unique de cette image comme le signe l’est au message. Haru calligraphiait littéralement le corps de Kira. Les gestes du peintre, l’attention profonde du spectateur, tout était ensorcelant. Une relation mystérieuse et inattendue entre tous les intervenants s’était établie et avait noué un lien sacré entre eux, effaçant toutes les différences d’âge, de classe sociale et de mentalité. Tous étaient recueillis, silencieux, le regard fixé sur le chevalet de Haru, véritable maîtresse de cérémonie. Avant cette solennité, le groupe s’était constitué dans le jardin où chacun avait pu entamer un dialogue discret sur l’artiste à l’agonie. La quotidienneté était mise entre parenthèses et les repères personnels raccrochés, le temps d’un hommage fervent. Dissimulés dans les replis de la mémoire, l’ordinaire de la vie s’était fait discret. Sur des bouts de papiers incrustés de fleurs, des haïkus de trois vers, cinq et sept syllabes à la mémoire de Kira se baladaient de main en main. Des artistes voisins, sur des quarts de feuilles esquissaient les moments remémorés de vie partagés avec elle. Riches en lumière et en pigments divers, ces scènes évocatrices étaient très émouvantes et l’excitation résultant de toute cette fièvre créatrice faisait presque oublier qu’on allait recueillir le dernier souffle d’une mourante.

Tous les fidèles qui entraient à leur tour dans la maison où reposait l’artiste alanguie ne laissaient pas transparaître quoi que ce fût de sa tristesse, mais tentaient de poser sur l’environnement de Kira un visage tourné vers l’espérance. Elles affrontaient, non pas une mourante mais une future « jardinière de l’au-delà ».

Il faisait trop chaud cet après-midi d’août pour que les artistes conviés pussent travailler avec la technique de peinture, pigments humides sur papier humide. Ils peignaient donc sur papier sec dans des successions de glacis avec la réserve des blancs en hommage à Kira. Sur chaque dessin, lié à la proximité des arbres, on pouvait y lire le sourire de la jeune fille bientôt disparue. De minuscules flaques colorées naissaient de petites apparitions aux quatre coins de la pièce où reposait l’amie de tous. Les papiers non tendus gondolaient. Les parties hautes séchaient trop vite tandis que l’eau stagnait dans les creux. Plusieurs les avaient préparés comme une sorte de tonnelle arquée, en relevant les bords et pensé à laisser des marges de papier sec autour des petites flaques. L’eau formait ainsi une série de ruisseaux qui se déplaçaient sur la surface voulue et l’humidification devenait constante. Tout ce petit monde était concentré pour réaliser cette offrande. Mais pouvait-on rester serein face à cette cérémonie macabre ? Les circonstances commandaient l’action et Haru, avec sa délicatesse habituelle, avait réussi à métamorphoser cette veillée funèbre en communion fervente et créative avec toute la fibre artistique des gens qui entouraient son amie.

La sensibilité d’Asakaido était connue au-delà de la plaine de Niigata et des collines de la vallée de Takase. Loin d’être mystique, son goût s’affirmait pour les couleurs douces et la sérénité des formes.

Son paysage, traité avec un grand souci de vérité n’était nullement surchargé. L’artiste avait intégré la couche de la jeune mourante dans un paysage ne finissant pas de s’estomper. Ses motifs et ses textures absorbaient étrangement le corps de Kira dans des souvenirs pas si lointains.

Par un jour de printemps ensoleillé, un bateau léger, s’étaient échoué sur la plage avec les six camarades poètes qui passaient la journée sur le rivage de Shinagawa. À marée basse, ils avaient trouvé des coquilles de « fleurs de cerises » et de divers autres coquillages qui les avaient stimulés pour chanter sur des paroles de quelques haïkus. Ils rédigèrent ensemble pleins de petits poèmes de trois lignes sur le thème des fruits de mer. Ensuite, dès leur retour dans la vallée, la jeune artiste accepta de créer six images pour accompagner les textes. Haru avait donc transporté Kira sur la plage, où des gens se baladaient en parlant entre eux pendant qu’ils recherchaient des coques.

Quelque fût leur sensibilité, ce tableau contenait une grande part d’étrangeté. Les artistes conviés au chevet de Kira, jetaient régulièrement un œil sur le tableau de Haru sans pour autant le copier dans leur aquarelle émotionnelle. Ils furent tous charmés par la ligne et la couleur, par des formes expressives et un travail raffiné.

Ils percevaient parfaitement qu’Haru avait toujours vécu en grande intimité avec la nature. Régulièrement la jeune artiste partait en excursion avec ses amis pour admirer traditionnellement l’éclosion des glycines, les cerisiers en fleurs ou la beauté automnale exceptionnelle des érables. Elle confectionnait très souvent des bouquets de fleurs. C’était pour elle une façon de méditer sur l’éphémère, le constant renouvellement de la vie, le respect des saisons, l’asymétrie, le vide et l’harmonie entre les différentes essences. Elle y puisait l’une de ses inspirations les plus raffinées de sa propre esthétique.

Élevée dans une région privilégiée par ses paysages, profondément enracinée, elle savait traduire sa fascination pour la subtilité des frémissements de la lumière sur les éléments les plus ordinaires : les arbres et leur écorce, les mille et une herbes folles, l’ocre de la terre, des rochers détachés de la montagne ou des talus aux formes étranges qui ponctuaient l’horizontalité des plaines campagnardes. On y sentait le souffle du vent à travers les bambous. Aucun doute, elle éprouvait un besoin intense de transcrire sur le papier toutes ses impressions qu’elle recevait en existant dans ce coin magnifique et presque irréel du Japon, dans les sites qu’elle traversait quotidiennement. Elle y mettait en valeur chaque détail qui lui était intime au cœur de cette lumière irremplaçable. La lumière était sa passion au milieu d’un lac d’eau envahissant son papier. Les couleurs s’y fondaient mais elle les contrôlait habilement, tentant de ne pas laisser prise aux aléas. Le plus souvent, elle utilisait l’eau, non pour ajouter la peinture, mais pour en prélever ; tout cela de sa main souple, avec une grande douceur dans les contours.

Cependant derrière toutes ces apparences, quelque chose demeurait caché et le petit cercle d’amies avait le désir d’en saisir le sens secret. Qu’y avait-il dans l’esprit de ce petit bout de femme qui créait ainsi ces chefs-d’œuvre ? Quelles aspirations cherchait-elle à satisfaire ? Quelle vision de la mort liée à la nature s’efforçait-elle de rendre ? Quelle idée fermentait sur l’art lui-même et sur son rôle dans la vie ?

La vitalité rythmique des chercheurs de coquillages, le mouvement vital de l’esprit par le rythme des choses et des gens face à l’immobilisme d’une mourante faisait bien saisir la volonté de Haru Asakaido. Le regard de ses amies fut pénétré par un éblouissement posé bien au-delà du simple aspect du monde. Envie aussi de saisir la grande cadence cosmique de l’esprit, ébranlant le cours de la vie en y mêlant la mort. Elle désirait qu’elles en fussent possédées, accaparées par le souci d’exprimer le plaisir ou le trouble sensuel qu’elles éprouvaient aux merveilles de la nature et à la répulsion de la mort.

Tout dans les traits de son pinceau, dans la peinture, révélait sa personnalité et trahissait l’indépendance et la noblesse de son cœur. Elle récitait, souvent en peignant de plusieurs manières selon son humeur, l’une ou l’autre des plus anciennes légendes japonaises et prenait un plaisir subtil à faire vivre l’histoire de la déesse du soleil. Irritée par la vulgarité du monde, cette déesse se retira dans une grotte où elle s’y cacha. La terre se trouva ainsi plongée dans les ténèbres. La nature toute entière s’affligea de cette situation catastrophique. Kira, qui adorait jouer avec Dame Nature, était désespérée ! Haru prenait un malin plaisir à feindre d’oublier la suite de l’histoire. Kira jouait à la belle Amenouzume et se mettait à chanter, à danser en serpentant entre les paravents, dans l’ombre.

Alors l’âme de la déesse s’apaisait. Kira tournait autour de Haru et lui apparaissait dans le rayonnement de son sourire. Tout l’atelier sortait de son mutisme admiratif et, à ce moment, c’était comme si la lumière du soleil fut rendue au monde. Pour faire éclater cette lumière, voulant éloigner la moindre souillure, Haru avait épousseté le papier blanc afin qu’il pût recevoir dans toute sa pureté l’image d’une enfant malade de trop aimer cette limpidité, toute frémissante de vie encore dans ses souvenirs heureux.

En esquissant ce geste, elle voulait symboliser l’effacement de l’esprit de tous les préjugés amoncelés afin que ce papier de fibres blanc fût prêt à recevoir le signe de la beauté dans toute sa fraîcheur et toute sa force. Haru ne doutait pas de cette marque salutaire au cours de sa préparation. C’était à la condition primordiale pour saisir la beauté dans sa complexité.

Elle ne souhaitait pas reproduire les parties du visage de Kira mais la beauté qui résidait dans ses traits, ses traits particuliers. Pour ses amies, l’idée de beauté ne s’associait pas volontiers au visage humain. Sous la grâce livide, presque transparente de la face existaient les rapports des traits entre eux avec le reste de son corps ravagé par le plomb, altéré minéralement.

Entretenir des relations d’ordre élevé avec la jeune Shiryuki, c’était reconnaître pour Haru et les autres peintres que, hors de cette moribonde tant aimée, l’humain demeurait éternellement présent. Dans sa main à peine levée, ses lèvres entrouvertes, ses paupières battant au ralenti se trouvait une source immortelle de beauté sans cesse renouvelée.

La lumière qui enveloppait le corps de Kira sur le papier rayonnait et rehaussait miraculeusement la beauté virginale des fleurs fraîchement écloses, le jaune safran du sable humecté de la plage, de l’obscur feuillage des quelques grands arbres inclinés vers la mer et du bleu cobalt dégageant les lointaines montagnes.

Les jeunes femmes, venues assister à la création d’une œuvre unique et empreinte de grâce infinie, admiraient quelque chose qui semblait complètement à l’extérieur d’elles-mêmes, une sorte de joie paisible. Les souffles légers des pinceaux respirant l’air de l’atelier étaient devenus des spasmes de désirs. Ils caressaient les nuages comme leurs propres pensées errantes, des aspirations solitaires effleurant les cimes des montagnes, glissant ses énergies sur des torrents. Comme chaque demoiselle conviée à cette cérémonie funèbre hors du commun, les fleurs ouvraient leur cœur le plus intime à la lumière, vibraient au souffle du vent léger donnant aux émotions à la fois de la profondeur et de la pudeur.

Loin de toute religiosité, ce petit comité souriant de plénitude et de grâce constituait un véritable foyer spirituel. Ces libellules aux visages radieux se trouvaient soudain dans cette vaste crypte où se tenait celle qui flottait déjà dans leur esprit, allongée en une forme immense, méditant profondément. Elles reconnaissaient en elle la Nature et recueillait son dernier souffle au sommet de la Montagne sacrée.

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 14)

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