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PHILIGHT BLUE EDITIONS

site littéraire d'auto-édition de Jean-Luc FLINES, auteur indépendant de romans, nouvelles et poésie. Grand admirateur des écrivains américains Paul Auster et Stephen King, Jean-Luc Flines est persuadé que L'imagination, en écriture, c'est l'art de donner vie à ce qui n'existe pas, de persuader les autres d'accepter un monde qui n'est pas vraiment là!

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 15)

présenté par

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 15)

CHAPITRE 15

AVEC LE GRAND HOKUSAI

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 15)

Haru et ses amies récitaient un long poème sur la mort en frappant contre une planche en bois avec leur pinceau. Kira lui confia sa dernière parole :

« Elle vole sur la douceur du coton mouillé.

Nulle part où se fixer, rien à manger.

Le ciel pourpre de l’aube d’aujourd’hui

Reçoit son esprit transparent

Plus rien d’autre,

Que mourir et passer dans la rosée des esprits

Les montagnes dans la brume lèvent son corps blanc

Le calme de la mort remplace la souffrance

Beau temps pour toutes les couleurs

Les arbres sans feuilles tendent leurs branches

Aux prises avec la mort

Le piment rouge vif ne brûle plus la langue

Kira, la mort devant moi

N’est qu’un petit vent frais

Aujourd’hui encore en vie

J’allonge les bras vers la toile

Et le vent des montagnes

Envoie un puissant désir de vivre

Calme et pénétrant

Ton corps de poussière

Sur l’autel du passage

Et la vie reprend son cours

J’ai du blanc

J’ai du Bleu

J’ai même du rouge

J’ouvre la fenêtre de tes pensées

La fenêtre pleine de printemps

Sur le paravent inondé de soleil

Je dessine un long visage

Celui de la montagne

Des fleurs blanches

Sur la table

Kira, éblouissante dans le soleil

Saveur d’éternité

Le ciel bleu est assis dans les herbes d’automne

Sur ma robe de travail toute déchirée

Des graines d’herbes me chantent

Que le voyage continue

Kira, le voyage continue…

Ta silhouette vue de dos s’éloigne

Dans la pluie d’automne. »

Les jeunes filles du jardin du thé avaient composé ce poème avec un ardent désir de vivre. Rien de lugubre pour Kira. Le rituel funéraire prévoyait de laver le corps défunt, le maquiller et lui changer ses vêtements. Le sens de ce cérémonial rappelait que ce corps d’artiste était autrefois en pleine vie.

Ce jour-là, les membres de la famille et les amis venus accueillir le dernier souffle de la jeune fille exprimaient des émotions différentes pendant cette cérémonie. Certaines souriaient, d’autres témoignaient leur gratitude d’avoir pu rencontrer la personne décédée. « Respectueusement, suivant sa volonté souveraine, obéissant à ses désirs, affirmait la calligraphe Shisa Koboruru, nous avons, pour la vénérable Kira, rassemblé à la suite de recherches minutieuses l’essence même des anciennes légendes. Cependant, les mots et les pensées d’autrefois assez simples, ont été adaptées en poésie afin de correspondre à la métaphore vivante qu’était notre amie peintre. »

Après la cérémonie funèbre et artistique, un vieux moine « Chi », de l’école de la voie intérieure et de l’énergie, s’étant introduit dans le groupe d’artistes, se dirigea discrètement vers l’autel. C’était Sôsho Mana qui avait appris à Kira la perception du concept de volonté et de force vitale au travers de sa maladie mais aussi la manipulation dans le corps afin qu’il devînt un instrument au service de la santé et du bien-être. La femme Shyriuki avait pratiqué ses exercices tout au long de sa longue épreuve physique, depuis les premiers symptômes jusqu’à son immobilisation totale sur sa couche : exercices d’assouplissement, de relaxation, de respiration, de sensibilisation aux perceptions du « Chi » et de mise en évidence du Tan Tien, au sol, en position assise ou couchée. Les vibrations engendrées par les manipulations appropriées de Mana avaient produit des effets spécifiques en des endroits déterminés du corps de Kira et rendu supportable les douleurs de ce mal insidieux.

Vraisemblablement, comme tout être qui subit la loi de la pesanteur, l’artiste possédait un centre de gravité. Mais, tout ce qui agissait s’opposait à cette attraction : l’eau qui était absorbée par le papier fibreux et le bras qui étalait la couleur vers le ciel ; la tête qui fixait les détails du tableau, tout cela se redressait et bougeait… Or, son Tantien, sorte de point d’appui bien physique, indispensable pour agir dans la création artistique, évitait que le sol ne s’éclipsât sous ses pieds. Tel était son but : progresser vers l’intérieur du monde afin d’intervenir et d’agir avec le Chi. D’après le moine Sôsho, Kira avait dû s’appuyer sur le Tantien qui se trouvait au même endroit que son centre de gravité ! Elle avait donc travaillé le sien, situé dans le bas ventre et découvert une autre relation avec les miasmes infectieux qui l’envahissaient petit à petit. Cette pratique de l’effort musculaire avait maintenu son corps dans un état exceptionnel de beauté et permit ainsi de réaliser des œuvres exceptionnelles pleines d’espérance, de vie et de splendeur. Tout un chacun avait pu admirer le plaisir qu’elle éprouvait à jouer avec cette pesanteur, lui donnant un équilibre euphorique mutant systématiquement ses relations avec son environnement. Le Moine bouddhiste s’était immobilisé devant le corps de Kira, recouvert d’un voile blanc posé juste devant la toile « Kira et le tatami du prochain rivage », le tableau du dernier souffle encadré de bambous. Il tendit la main et s’adressa à Haru : » Vois-tu, jeune fille des aquarelles, la main est l’instrument de l’action. C’est une main qui a créé la vie, c’est aussi elle qui lui a ôtée. »

Effectivement, sa main semblait rayonner de douceur et de souplesse. Il la déplaçait dans des circonvolutions ondoyantes. Ses doigts, ses poignets ne détenaient aucune tension. Haru suivait du regard cette gestuelle apaisante. Elle détectait nettement les vibrations et les courants énergétiques qu’induisait Sôsho Mana.

« Ce n’est pas une procession de mort pour un seul vivant ! reprit-il. Nous conduisons notre amie au bout du chemin afin qu’elle choisisse elle-même la route de la légèreté éternelle ! » Le moine sourit et admira longuement la toile peinte par Haru !

« Beaucoup de lumière !... Elle doit être heureuse…sa mort n’est pas un problème… Ton talent, Haru a sublimé sa propre mort ! La vie et la mort appartiennent à l’essence de la vie humaine. Si tu méprises la vie, tu n’avances pas, mais tu ne progresses pas non plus si tu ne prends pas la mort au sérieux ! »

Grâce à ce petit moine radieux, la vraie liberté et la joie de vivre au-delà de la mort avaient réconforté le cercle des jeunes artistes. Elles avaient pris conscience de cette réalité, de naître et de mourir. Kira Shiryuki, maîtresse du blanc de céruse, avait atteint la maturité sur ce chemin, expérimenté la joie de la vie sans vouloir s’y cramponner. Une expérience semblable était conçue pour la beauté de l’art. Pendant sa courte vie, elle avait voulu aller au dépouillement le plus noble ! Cette cérémonie improvisée était un cadeau merveilleux que l’on ne verrait peut-être plus jamais ! La mort de la petite Shiryuki n’était pas un tremplin pour atteindre un autre lieu, dans une sorte de paradis où il n’y aurait ni mort ni souffrance, mais plutôt la vraie liberté du petit « moi » et l’arrivée sur l’autre rive dans le silence inaltérable du blanc de céruse. Le bonheur de peindre l’avait amenée à être ici et maintenant, au milieu de cette vie, détaché de l’existence. L’homme qui descendait jusqu’au plus profond de cette grande mort, était appelé daishitei no hito, homme de la grande mort. De là, jaillirait la vraie vie !

A la question de savoir si l’âme était immortelle ou non, le petit moine souriant ne répondit pas. Il signifia simplement que l’immortalité physique n’impliquait pas qu’on pouvait vivre mille ans. Cela précisait le sens de la fin du cycle des incarnations pour Kira. Pour l’instant, elle avait toujours le pouvoir de matérialiser et dématérialiser son corps à volonté.

« Figurez-vous, Haru, que nous déambulons dans un monde ou la mort est dominante et que nous n’en n’avons même pas conscience dans un premier temps. Il en fut ainsi pour votre amie en ignorant les effets de l’absorption du blanc de céruse, ajouta le religieux. Pour accéder à l’immortalité, il n’était pas question de prendre un contre poison, c’était inutile ! Cette alchimie interne n’atteint que le corps, pas l’âme ! Kira, grâce à vous, savait réellement qui elle était : un être divin ! La mort, chère Haru, la mort n’existe pas ! Elle ne rôde que dans cet espace limité dans lequel nous évoluons et qu’on appelle « le monde ». N’oublie jamais, Haru, chère Haru que, toi aussi, tu es immortelle. Tu n’es pas une frêle brebis qui a peur de tout et qui est malléable par n’importe quel maléfique. Ce qui est essentiel, ce n’est pas que ton corps soit voué à l’immortalité, mais que ta lucidité de femme artiste gagne cette immuabilité en transcendant la mort chimérique. »

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 15)

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