Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

PHILIGHT BLUE EDITIONS

site littéraire d'auto-édition de Jean-Luc FLINES, auteur indépendant de romans, nouvelles et poésie. Grand admirateur des écrivains américains Paul Auster et Stephen King, Jean-Luc Flines est persuadé que L'imagination, en écriture, c'est l'art de donner vie à ce qui n'existe pas, de persuader les autres d'accepter un monde qui n'est pas vraiment là!

PHILIGHT BLUE EDITIONS

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 16)

présenté par

présenté par

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 16)

CHAPITRE 16

UNE ÂME AVEC UNE PROFONDEUR DE CHAMPS

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 16)

Haru venait de terminer le tableau du passage de Kira vers l’Au-delà et s’était retirée seule dans le fond du jardin, juste à côté de la cabane à papier. Tandis que tous ses amis, un peu moins recueillis, s’approchaient de l’œuvre accomplie et échangeaient des commentaires, Haru repensait à ses années passées, au cours desquelles elle avait rencontré Kira chez son maître unique et grandiose : Katsushika Hokusai. Il leur avait appris les bases mêmes de la gravure dont il était le plus grand de son époque. Hokusai était déjà le vieillard fou des dessins. Il avait réalisé des milliers de peintures, de croquis, d'estampes, de livres illustrés et de manuels didactiques. Haru et Kira avaient tout conservé de lui, de son art, de ses conseils et de ses notes d'évaluation à l'époque de leur apprentissage. Ce qui animait beaucoup les deux jeunes élèves c'était que leur maître changeait constamment de nom et de lieu de travail. Le nomadisme et la personnalité authentique de Hokusai leur plaisaient beaucoup.

Il restait totalement lui- même, toujours plongé dans des dessins et sa curiosité pour la vie séduisait ses élèves. Les mouches en gros plans, une immense vague, un coup de vent dans les arbres. Tout ce qui était vivant le subjuguait et il savait transmettre sa passion à ses fidèles adeptes. Son humilité séduisait les deux jeunes filles. C'était un artiste talentueux et accompli, mais il aimait raconter, pendant qu'il travaillait, qu'il était né dans le fossé, de parents inconnus. Une famille de polisseurs de miroirs l'avait recueilli. Donc il venait un peu de nulle part et se réjouissait de pouvoir exercer son art parmi les gens qu'il aimait. La jeune Asakaido racontait souvent à ses amis que le nomadisme de Hokusai était lié au déplacement de l'étoile polaire. Cette attitude le rendait étrange pour les autres artistes plus conformistes. Il était à la fois génie et fou ! Son oeuvre constituait la seule trace qu'il ait laissée et n'exprimait ses sentiments qu'à ses disciples de l'art mais ne se livrait ni dans des écrits, ni dans des confessions auxquelles il refusait systématiquement de participer. Il vivait comme un clochard et ça lui était totalement égal.

Un jour, il fut invité par Shogun, le gouverneur et le chef militaire du Japon. Il insista pour être accompagné d’Asakaido et de Shiryuki comme membres privilégiés de son école migratrice, tant il était fier de leur talent et de leur travail de création à l'aquarelle.

Le haut dignitaire nippon leur demanda de peindre quelque chose pour ses invités. Hokusai n'avait peur de rien. Il demanda à ses deux accompagnatrices d'aller chercher dans le bureau principal du Shogun un rouleau de papier et le déposer devant lui.

Il déroula le papier au pied de son hôte, demeura un moment immobile tout en observant autour de lui, désigna un pot d'encre rouge qui se trouvait sur la table basse et se le fit apporter. Il souffla à l'oreille de Haru d'aller capturer un petit coq qui se baladait dans la cour du seigneur. Avec agilité propre à sa jeunesse, la jeune fille l'attrapa presque immédiatement et le présenta à son maître, à la grande stupéfaction du Shogun et de ses convives. Le vieux fou trempa les pattes du volatile dans l'encre rouge et le posa ensuite sur le papier. Le coq se mit à courir sur la feuille étendue, s'enfuit en laissant derrière lui des empreintes régulières de pattes et Hokusai expliqua au Shogun que cela représentait des feuilles d'érable à l'automne sur une rivière.

Le noble nippon demeura un instant muet de perplexité et, face aux visages amusés des deux jeunes filles, se mit à sourire et s'inclina devant l'audace de ce génie. La maison retentit des rires des invités entraînés par la réaction de bonne humeur du maître des lieux.

Dans la ville d'Edo, les marins, les petits commerçants, les gens pauvres appréciaient l'art de Hokusai. Par la vie quotidienne de ces gens simples, le peintre avait été largement inspiré pour le plaisir des habitants eux-mêmes. Il laissait de côté les sujets traditionnels et classiques représentant des scènes qui se rattachaient à l'activité de ces petites gens.

Les conseils qu'il donnait à ses élèves reposaient sur la notion de travail, toujours le travail ! Haru et Kira se montraient fidèles à ce principe.

C'est dans une de ces petites maisons à la campagne que se rendaient les deux amies. En chemin, elles parlaient avec d'autres filles et racontaient le contenu habituel de leur occupation chez le vieillard fou de dessins. Curieusement, au printemps, avant toute chose, il s'épouillait. Haru et Kira l'aidaient dans cette entreprise de toilette sommaire. Venait ensuite le moment des étirements musculaires et il les invitait pendant ce temps-là à observer la lumière et tout ce qui se passait autour de la maison. Puis ils se saisissaient immédiatement d'un papier pour représenter, par exemple, le papillon qui venait de se poser sur une fleur.

Il obligeait ses élèves, autant que lui-même, à utiliser de l'encre, rien que de l'encre pour le dessin.

« Le principal de la vie, disait-il, c'est de voir, d'observer, de pouvoir transmettre cette vie ! Vous êtes, vénérables amies, une sorte de passerelle entre la vie et les êtres humains. Vous devez être capable de reproduire ce que vous voyez et de le faire voir aux autres. Il faut que votre art soit accessible à tous, tant dans le dessin que dans l'estampe ! Il est essentiel que vous sortiez de votre atelier et que vous exploriez la campagne pour votre inspiration, pour organiser vos impressions. »

En 1839, un incendie vint dévaster l'atelier de Hokusai, emportant avec lui les travaux accumulés durant les dernières décennies. C'est cette même année que Kira Shiryuki passa sur l'autre rive.

Le grand Hokusai l'apprit quelques mois plus tard, fit le déplacement jusque dans la vallée de Takase et se rendit au temple du monastère Shintô où le corps de l'artiste défunte reposait à flanc de montagne, enfoui parmi des arbres gigantesques et non pas incinéré comme la tradition le voulait. Le lieu était empreint de mystère. Le petit temple bouddhique se situait au-dessus de la maison et de l'atelier de Haru Asakaido. Il était consacré à Kannon, la divinité de la miséricorde. À L'origine, le site du temple était occupé par une villa privée, appartenant à Fiduwaja No Manamu, un riche commerçant du port d'Edo et bâtie en 997, à l'époque Heian. Manamu était peut-être le membre le plus influent du clan Fujiwara qui dominait la prestigieuse cour impériale de cette époque. Il avait réussi d'une façon subtile à obtenir les clés de la politique et, en réalité, c'était lui qui détenait le véritable pouvoir et non l'Empereur.

C'est son fils, Fiduwaja No Yushyushi, qui convertit cette villa rurale en un temple bouddhique. En 1804, le Hall du Phénix fut érigé. Il était flanqué de deux ailes en forme de « L » et d'un couloir à l'arrière. Dans ce grand hall, une statue du Bouddha de l'Infinie Lumière trônait et le sommet de son toit supportait deux statues de phénix chinois.

La terrasse du pavillon, défendue par deux lions de pierre, s'ouvrait sur le méandre de la rivière. Le jour des funérailles de Kira, après avoir invoqué Jizô, les moines brûlèrent de l'encens et récitèrent des prières, puis invoquèrent l'âme de la défunte pour qu'elle puisse écouter la lecture du texte sacré destructeur des enfers. L'âme fut ensuite invitée à renaître en Terre pure, guidée par Jizô. Haru tenait fermement une petite boîte en bambou et en papier blanc qui représentait les Enfers.

Elle y avait placé un petit pot de blanc de céruse, une mèche de cheveux de Kira et son plus vieux pinceau. À la fin de la prière, un moine costumé en Jizô détruisit ce coffret d'un coup de bâton, délivrant ainsi l'âme de la jeune artiste. Hokusai resta planté plus d'une heure devant la peinture de Haru. Il se prosterna et pria pour le repos de cette artiste dont la carrière fut brisée par le saturnisme qui avait eu insidieusement raison de ce corps rongé par les vapeurs et les sels de plomb. Si elle avait survécu à cette intoxication sournoise, elle aurait transmis la maladie à ses enfants. Le plomb, fixé d'abord dans le sang, s'était répandu après quelques années au niveau des os, des neurones et des reins.

Hokusai exécuta, au cours de cette longue visite, quelques croquis dont il se servit pendant les dix années qui furent les plus paisibles de sa carrière. Quelques temps après, il écrivit à Haru à qui il confia que, depuis l'âge de cinq ans, il avait la manie de recopier la forme des choses et que depuis près d'un demi-siècle, il exposait beaucoup de dessins, n'avait rien peint de notable avant d'avoir soixante-dix ans. À soixante-treize ans, il avait assimilé légèrement la forme des herbes et des arbres, la structure des oiseaux et d'autres animaux, insectes et poissons ; par conséquent, à quatre-vingts ans, il espérait qu'ils se serait amélioré et à quatre-vingt-dix ans qu'il aurait perçu l'essence même des choses, de telle sorte qu'à cent ans, il aurait atteint le divin mystère et qu'à cent dix ans, même un point ou une ligne seraient vivants !

Il priait afin que Haru vécût assez longtemps pour vérifier ses dires. Cependant il n’avait rien peint d’aussi notable, affirmait-il, que les paysages et les portraits blancs de Kira Shiryuli. »

Hokusai mourut le 10 mai 1849 et ses cendres furent ensevelies au temple Keikoji, dans le quartier populaire d’Asakusa, à Edo, où il avait passé la majeure partie de sa vie.

Sans doute alla-t-il rejoindre celle qu’il admirait tant ! Il laissa derrière lui une œuvre qui comprenait trente mille dessins. Ses dernières paroles furent : » Encore cinq ans et je serais devenu un grand artiste, mais jamais aussi sincère que notre petite Kira ! »

Une légende se répandit dans la vallée selon laquelle Haru Asakaido avait peint un vaste paysage sur le mur du temple où Kira fut inhumée, et le moine, venant le contempler, se serait perdu dans son admiration. Haru se souvenait de la légende que lui avait contée Hokusai. Elle voulait intégrer cette histoire dans un tableau. Évidemment le Mont Fuji y figurait en hommage à son maître qui l’avait représentée une quarantaine de fois dans ses estampes et à Kira pour qui le volcan tranquille de l’île d’Honshu était un véritable dieu. Tout rougeoyant à l’aube d’un été qui touchait à sa fin ou peut-être un automne encore doux, le Fujisan resplendissait dans le ciel moutonné bleu de Prusse.

Une jeune femme, servante d’un grand seigneur nippon, venait de casser une assiette précieuse en faïence de Delft. Elle s’appelait Okiku. Le seigneur la jeta dans un puits pour la punir de son méfait. Un beau soir, son fantôme remonta à la surface, entraînant derrière lui une pile d’assiettes qu’il recomptait sans cesse.

Haru s’était inspirée du tableau de son génie de maître «La Résidence aux assiettes, peint vers 1830 et qu’il avait signé « Zen Hokusai Hitsu ».

Ce conte se référait à une tradition rurale. Les gens du village se réunissaient la nuit et s’échangeaient d’horribles histoires de fantômes, s’éclairant uniquement avec des bougies. À chaque fois, on soufflait une des bougies qui s’éteignait et, lorsque toutes étaient mouchées, on attendait en frissonnant l’apparition de quelque spectre. Son tableau vous plongeait dans un surréalisme macabre au cœur d’un paysage à couper le souffle. Tout autour du Fuji, Haru avait dessiné des voyageurs ayant franchi le col de cette région montagneuse, au nord du volcan. Son regard s’était focalisé sur cette ribambelle de personnages ceinturant le puits incrusté dans le mont dont l’ouverture débouchait au sommet du cratère. Tous les visiteurs qui pénétraient dans le temple furent charmés par la qualité des dégradés subtils de couleurs et dans le rendu de la profondeur que parvint à lui inculquer Hokusai avec bonheur.

C’était peut-être l’œuvre la plus émouvante d’Asakaido. L’atmosphère étrange d’une solitude à peine meublée par ce groupe de voyageurs incongru dominait. Elle était en relation intime avec la nature et l’esprit de la jeune servante fortement estompée, laissant magistralement transparaître la montagne rougie. Axée sur un cône, le Fuji et un cylindre en spirale, le puits. Elle avait bien respecté la tradition sino-japonaise d’un étagement de plans pour construire sa profondeur de champ.

Alors Haru frappa des mains. Un abîme s’ouvrit dans le tableau, juste au cœur de la montagne. La jeune artiste pénétra dans sa peinture par le puits et jamais plus on ne la vit sur terre. Le moine, qui avait spirituellement assisté Kira, était effrayé et persuadé qu’il était coupable de cette disparition. Il creusa une petite pièce d’eau en face de la fresque et y cultiva d’admirables lotus qui furent le sujet d’une ardente contemplation, non pas comme attributs sacrés, mais comme gardiens d’une existence idéale. Cette anagogie était susceptible de ramener l’esprit de Kira et de Haru en les faisant jaillir de la boue et de la vase où elles se déploieraient dans la lumière du trésor de leur pureté naïve, bien au-dessus de l’eau.

**********

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 16)

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article