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PHILIGHT BLUE EDITIONS

site littéraire d'auto-édition de Jean-Luc FLINES, auteur indépendant de romans, nouvelles et poésie. Grand admirateur des écrivains américains Paul Auster et Stephen King, Jean-Luc Flines est persuadé que L'imagination, en écriture, c'est l'art de donner vie à ce qui n'existe pas, de persuader les autres d'accepter un monde qui n'est pas vraiment là!

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 05)

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 05)

CHAPITRE 5

LE PARADIS DE LA PEINTURE

HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 05)

Souvent, après une séance commune de peinture avec Haru, Kira entrait dans ce petit paradis en faisant coulisser le panneau de l’entrée. Elle se rechaussait et se promenait un temps infini, effleurant de ses doigts fins et légers les plantes le plus odoriférantes et suaves, se plongeait littéralement dans cet océan de parfums. Kira venait la rejoindre et les deux jeunes filles méditaient ensemble sur la beauté de la nature aromatique, établissant souvent des correspondances entre senteurs et images.

Puis elles rentraient de nouveaux dans la pièce de peinture, aux murs couverts d’estampes originales de Hokusai et de Hiroshige. Au milieu de ces merveilles, un tableau de Kira était mis en valeur par un éclairage naturel issu du toit en pente douce. Il était clair, presque transparent et représentait des musiciens dansant une ronde autour du Mont Fuji. Quant aux autres pièces, elles étaient complètement monacales, sans aucune décoration, comme si la passion de la peinture ne pouvait s’exercer que dans cette salle. Parfois, lorsque le ciel était clément et l’air tiède, Kira déployait son matériel au bord du cours d’eau.

« Les morts doivent traverser cette rivière » disait souvent Kira tout en la représentant dans son tableau. « Je sais que le Bien est capable de la passer sur un pont où défilent les dragons maléfiques. Les défunts doivent franchir ce cours d’eau sept jours après leur mort. Ils ont le choix entre trois passages : un pont, un gué ou alors un espace où l’eau est infestée de serpents. Moi, je sais aussi que ce choix est dicté par les actions que j’aurai accomplies durant mon vivant. Il en va de même pour toutes les femmes artistes. Toi, Haru, ton aura splendide me permet déjà de te révéler que tu emprunteras le pont orné des sept matières précieuses. Moi, dans ma maladie, j’ai déjà rencontré le couple de démons qui abrite un grand arbre. Ils m’ont révélé que je serai dépouillée de mes vêtements par Datsue-ba et c’est Keneô qui les accrochera sur une branche de l’arbre, ce qui permettra d’estimer le poids de mes offenses. C’est pourquoi, avant de passer vers l’au-delà, je dois me séparer le plus possible de mes biens afin de ne pas me noyer dans la rivière du passage. »

Cette rivière, Haru l’observait de longs moments. La jeune fille peignait sur la rive, à peine assise sur son rocher favori. Haru savait qu’il ne fallait pas déranger son amie lorsqu’elle était en plein travail. De temps à autre elle l’approchait dans le plus grand silence, dissimulait son corps svelte derrière un érable et attendait patiemment, admirative de l’évolution de son tableau.

Souvent aussi, elle se fondait dans la nature environnante du cours d’eau et s’immobilisait en lotus sur la natte de tresse végétales qu’elle avait emportée juste à côté de son matériel d’aquarelliste. Les deux artistes s’ignoraient alors et peignaient chacune l’émotion d’un coin sauvage ou alors fixaient le mont Fuji tout en lumière, se dégageant de la montagne.

Mais aujourd’hui, c’était Kira qui était spectatrice dans sa position d’agonie. Elle humait l’air, les senteurs de miel se dégageant des pruniers et des cerisiers fleuris, retroussait régulièrement son nez, prêtait encore vaguement l’oreille aux bourdonnements variables des abeilles que les coassements des grenouilles couvraient par moments. Haru avait fixé une feuille de papier torchon devant elle. Elle était déjà maculée de bleus légers et préfigurait un espace libre et léger.

Le secret, pour réussir une aquarelle telle qu’elle l’avait imaginée, c’était la sérénité, même devant la mort d’une amie ! Imaginez le fait extraordinaire de trouver cette sérénité à deux encablures spirituelles de la mort. L’exigence d’un art parfait orienté vers la persévérance défiait cet anéantissement. La peinture de Haru avait transformé son esprit et celle de son amie. Ensemble, elles avaient cheminé sur la route de l’apaisement et découvert la composition des choses à peindre, comme des rêves, des illusions dont elle percevait les bulles. Ces globules avaient chassé les ombres, les pénétrant d’une lumière telle la rosée du matin mélangée à l’éclair qui l’évapore instantanément par son dégagement de chaleur. Elles avaient ainsi aiguisé l’œil artistique en brisant toute résistance entre le mental et la matière, la vraie nature de leur art.

À l’unisson, elles pénétrèrent un jour de printemps dans la tour des forces méthodiques et fécondes. Les deux jeunes femmes arrivèrent au sommet après avoir franchi une infinité de portes de vérité. Elles y furent emplies de délicatesse, de fragilité universelle et s’élevèrent au plus haut sommet de l’agitation des phénomènes d’exaltation ubéreux. Très jeunes, trop jeune encore, elles n’avaient pas conscience des fondements de la vie et de la mort, éprouvant quelques difficultés à distinguer le faux du réel. Influencés par l’hérésie, elles avaient emprunté des habitudes artistiques répétitives et finissaient par s’ennuyer fermement, considérant leur propre esthétique comme un ennemi profond, une véritable misère. De concert, elles observaient autour d’elles, attendant que la nature originelle pût les pénétrer par tous les pores de leur imaginaire, elles, qui n’avaient qu’un corps éphémère, se laissaient envahir par les beautés impérissables des jardins, des vallées et surtout par la majesté du Mont Fuji.

Alors, après des heures de méditation, c’était le rêve, l’illusion, le reflet, l’écho de leurs visions porté par la vague intérieure qui avait assimilé les exceptions. Et puis, soudain, la maladie, la mort s’insinua dans le flot de l’océan inspirateur. Subitement, plus aucune vague levée par le vent de la révélation. Elle s’en était doutée, Kira, car même en l’absence de vent, il y avait partout des nébuleuses d’illumination pour la composition picturale des formes, des sons, des parfums, des mutations, des senteurs. Retour au vide universel ! Plus aucun objet, pinceau, papier, pigments de couleur, eau n’étaient pénétrés d’une manière spontanée. Ils avaient perdu leurs vibrations intuitives dans la création.

Le pinceau absorbait l’encre noire, rouge, bleue, l’eau allongeait l’encre noire, rouge, bleue, le papier captait l’encre noire, rouge, bleue. Sa feuille de papier était pareil à ses yeux profonds. Mais quel était ce phénomène qui faisait que la jeune artiste perdait, petit à petit, toute l’essence de son art ? Mais au-delà de cette réflexion stérile, elle distinguait déjà plus loin que la matière vide. C’était ce qui faisait qu’elle devenait un génie d’une grande sagesse pouvant échapper à la mort, compensant le son pur de la source d’inspiration qui s’en allait. Au seuil du trépas transparaissait encore l’absolu, clair comme un miroir et au travers duquel sourdait toute l’énergie d’une aurore issue de la nuit profonde. Silencieuse, Kira pénétrait dans le domaine des ombres bleues. À la fois cruel et prodigieux !

Les gestes venaient naturellement. On pouvait lire dans ses yeux sombres toute la passion de réussir un tableau unique. Sa robe de satin rouge se froissait légèrement à chaque mouvement dynamique du bras guidant le pinceau.

Ses mouvements amples reliaient deux mondes : celui où elle se tenait et la route d’espérance empruntée par son amie, juste au sommet du Fuji.

En brossant avec délicatesse le ciel d’un rose fondu dans le bleu, la jeune fille espérait que l’empereur des songes lui apporterait, pour son amie mourante, l’élixir d’immortalité qu’il détenait au sommet de ce volcan. Souvent Haru prétendait que la fumée qui continuait de s’échapper du Fuji était ce philtre qui se consumait !

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HARU ASAKAÏDO et le silence inaltérable du blanc de céruse (épisode 05)

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