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PHILIGHT BLUE EDITIONS

site littéraire d'auto-édition de Jean-Luc FLINES, auteur indépendant de romans, nouvelles et poésie. Grand admirateur des écrivains américains Paul Auster et Stephen King, Jean-Luc Flines est persuadé que L'imagination, en écriture, c'est l'art de donner vie à ce qui n'existe pas, de persuader les autres d'accepter un monde qui n'est pas vraiment là!

PHILIGHT BLUE EDITIONS

L'ACADÉMICHIEN DU PONT DES ARTS

L'ACADÉMICHIEN DU PONT DES ARTS

à Jean d'Ormesson de l'Académie Française

“C'est quand il y a quelque chose au-dessus de la vie que la vie devient belle.”

de Jean d'Ormesson

C’est un lundi matin que ça m'a pris ! J’ai commencé par ne plus lire correctement les noms des rues inscrites sur les plaques bleues fixées au coin des édifices parisiens. Pourtant mon maître avait consacré pas mal de son temps à m'apprendre la lecture de ces noms. Quelle patience il a eu ce bon Thierry Dujardin pour m'inculquer l'assemblage des syllabes entre l'Hôtel Régina et l’Institut.

C’est vrai que je ne suis qu’un chien et qui devient vieux au bout de mes treize ans d'existence. Il m'adore et je le lui rends bien ! Mon maitre est un homme célèbre qui vit à l’hôtel avec son West Highlands Terrier.

Je serais issu d’un croisement accidentel d’un bichon espagnol et d’un terrier fauve d’Écosse. Dans cette histoire, je tâcherai de donner simultanément un témoignage sur mon éducation en tant que chien d’académicien vivant à l’hôtel et ce que, concrètement mon maitre- écrivain représente pour moi au travers de ses écrits que je connais particulièrement par cœur. En effet, Thierry Dujardin, mon maître, me lit tout ce qu’il écrit depuis que je suis son compagnon canin.

J’ai une excellente mémoire, signe d’une intelligence supérieure. Et j’en suis conscient, c’est ce qui me motive à persévérer dans la connaissance littéraire de mon maître. Au début de notre " apprivoisement ", monsieur Dujardin associait lecture et nourriture comme si j’avais été un chien ordinaire. Que je sois surdoué, il ne pouvait pas le savoir au moment où j’ai intégré son foyer d’homme célibataire et fier de l’être. Il me versait le contenu d’une boîte de viande de luxe accompagnée de céréales de premier choix, juste avant de me lire le dernier chapitre écrit de son nouveau roman.

Très vite je lui fis comprendre qu’il pouvait me faire la lecture en dehors de mes heures de repas et que ma nourriture pouvait tout aussi bien être intellectuelle que charnelle. J'étais capable d’écouter et d’apprécier ses écrits à tout moment de la journée sans nécessairement associer cette lecture à une récompense ou à une motivation triviale, un repas. Mon maître a très vite compris que ma capacité à apprendre, penser et résoudre des problèmes était très développée, sans doute liée à ma race mais aussi à mon don exceptionnel dont l’origine pouvait être surnaturelle !

C’est vrai d’abord que les chiens sont, depuis pas mal de siècles, appréciés pour leur fidélité et leur loyauté, mais mon intelligence devrait retenir l’attention des scientifiques contemporains tant ma capacité à assimiler et à disserter intérieurement sur les textes littéraires est exceptionnelle. Cependant je reste très modeste et quiconque m’observe dans la rue de Rivoli ou sur le pont des Arts n’imaginerait pas mes aptitudes singulières tant mon air naturel et mon allure de "brave toutou " me banalisent dans cette cité des Lumières. Mon maître est fier de moi et encourage mon désir ardent d’apprendre en permanence de nouvelles choses correspondant à mon tempérament stable et à cet instrument de précision : mon nez ! Aujourd’hui, ma notoriété fait que j’attends mon maître rue de Rivoli, dans le hall de l’hôtel Regina, magnifique espace d’accueil des clients conjuguant marbres, boiseries de style, fer forgé et pierre de taille. J ’apprécie aussi la traversée du Pont Royal, face à l’hôtel vers le Musée d’Orsay. Je flâne dans le Jardin des Tuileries, interdits aux chiens ordinaires, je le précise !

J’arrive enfin en face de l’Orangerie où j’y rencontre des congénères aussi audacieux mais un peu moins doués que moi ! Mon maître, Thierry Dujardin, ne se lasse pas de répéter aux amis et connaissances qui viennent lui rendre visite au Lounge Club du Bar Anglais qu’un West Highlands White Terrier à l’hôtel, c’est un vrai rayon de soleil. Il ne rate jamais l’occasion de vanter ma bonne humeur et me qualifie parfois de petit clown blanc ! Et j’en suis fier. Mon maître est installé cet hôtel depuis si longtemps (27 ans, je crois !) dans sa chambre numéro trois cent quarante-deux, que la direction a décidé de la baptiser du nom de son célèbre locataire : "Suite Thierry Dujardin "Même si je ne suis pas dans ces confidences, je me doute que mon maitre-auteur doit bien gagner sa vie de sa plume !

C’est un homme célèbre, je le sais, car je le vois souvent à la télévision et sa photo figure souvent dans les encarts littéraires des journaux et fréquemment en première page ! Thierry m’a adopté parce qu’il est un solitaire par nature. On ne lui prête guère d’aventures amoureuses ! Je bénéficie d’une position privilégiée et cela m’aide à développer mon intelligence et ma capacité à jauger l’âme humaine ! Il me semble bien difficile de soutenir que cet intellectuel de maître ne possède pas un certain pouvoir sur son public autant que sur moi ! Thierry dit qu’il fait partie des auteurs assidus et non de la catégorie de ceux qui pondent un livre en quelques semaines en s’imposant un forcing stressant.

Lui il travaille quotidiennement dans sa belle suite du Régina ou à la terrasse du café de Nemours, place Colette, ou encore à la table du fameux Café Marly. Chez lui, ce sont des rites, qu’il s’impose naturellement et que je suis obligé de respecter, ce qui m’oblige à une vie très réglée. Ce n’est pas pour me déplaire. À travers toutes ces associations de rythmes et de repères stables, j’ai parfaitement intégré l'apprentissage du conditionnement. Moi, MacTabby, j’ai appris qu’il y avait une relation entre un certain signal extérieur émanant de lui et mon comportement. Dans la vie des humains, j’ai aussi compris que l’intérêt des auteurs est d’autant plus marqué que leur pérennité intellectuelle et donc sociale est fonction de leur présence dans l’espace médiatique. J’aide donc mon maître dans ses interventions télévisuelles ou radiophoniques.

Mi ange, mi démon, par ma personnalité hors du commun, je sais faire craquer même les journalistes et les présentateurs de la télévision les plus réticents à l’œuvre de mon maître et, très vite, ils deviennent de véritables inconditionnels. Je joue de mon charme, on me trouve plaisant, vif et, sur de moi, je crève l’écran. D'après ce que j’ai compris en écoutant discrètement les conversations sous la coupole, l’Académie en question se trouve bien embarrassée. Il n’y a pas d’immortels qui ne meurent et actuellement, une demi-douzaine de fauteuils sont libres. Belle affaire pour Thierry. L’ennui c’est qu’il n’a pas l’air de plaire à ces messieurs en habit vert. La dernière élection s’est soldée par un refus systématique de mon maître ! Mais d’après lui, une élection à l'Académie n’est jamais jouée d’avance. J'en ai une véritable fièvre verte quand je songe à tous ces brouillons de lettres que j'ai vu valser en boulettes dans la poubelle ! J’en ai compté trente-sept !

Combien de dîners dans la cité n’ai-je pas dû subir, tapi sous la chaise de mon maître, me résignant. Je ne tiens pas aujourd’hui, à ce que mon maitre devienne un mouton noir de la littérature. Je sais, je suis irrévérencieux pour cette institution. Il est évident, dans ce cas-ci, que mon charme écossais ne pèserait pas dans la balance pour convaincre ces respectables immortels de bien vouloir accepter que Thierry Dujardin, alias le maître de Mac Tabby, puisse s’asseoir gentiment auprès d’eux, tout de vert vêtu.

Tout compte fait, je me demande si réellement cette présence sous la sainte coupole apportera quelque chose de plus à mon maître écrivain ! Académie ou pas, un auteur disparaît à jamais si on n’en parle plus ! Comment puis-je imaginer mon maître, prononçant un discours, au milieu de ces gens de lettres, en grand apparat tout en convulsions, agitation fiévreuses et affectations dégoulinantes devant un auditoire dont il ignore pour la plupart ni leur œuvre ni leur nom. J’imagine un véritable jeu de massacre.

Il faut à tout prix éviter que Dujardin commette cet acte saugrenu, le plus burlesque, d’une vie exempte de compromis faciles ! Il ne doit pas brocanter son impertinente liberté pour une allégeance présomptueuse. Et puis le vert ne va pas du tout avec son teint rayonnant ! Ce soir, c’est décidé, il faut que je lui parle. Je suis crédible, vu mon grand âge. Thierry n’a pas l’air surpris de me voir assis devant le bar en train de siroter mon apéro à la paille. Il se tourne vers moi et engage la conversation comme s’il était assuré que j’allais lui répondre ! Voilà qui me met en confiance pour enfin jacter avec lui dans un langage ad hoc. « Tu sais Thierry, bon nombre d’écrivains ont été approchés en vain par l’Académie Française considérant qu’elle n’était pas indispensable à la notoriété d’un écrivain. Pourquoi, devenir quelque chose, quand on est quelqu’un ? » Le regard de mon maître s’illumine en m’entendant exprimer cet avis opportun.

Son Visage rayonne d’admiration. Il m’écoute avec beaucoup d’attention. J’arrive parfaitement à focaliser le sujet afin qu’il comprenne le sens réel de ce que j’exprime par rapport à ses propres préoccupations concernant son rêve littéraire. Je m’efforce de gérer les mots, le ton de ma voix et mon langage corporel assez, réduit, je le concède sur cette sellette instable de bar. Tout est dans les mouvements de la tête, la mobilité de mes yeux d’un brun profond. Soudain, le regard assombri, il me sort enfin une de ces réflexions qui pourrait clouer sur place le plus avertis des intellectuels : "Je te ferai remarquer, Mac Tabby que l’Académie Française est le repaire des derniers boucaniers de la plume et de l’esprit artistique contre l’efficience, mais tout cet équipage de vieux pirates, ne partage pas cette optique ! " A cela, je lui rétorque que l’Académie n’est plus un lieu de promotion que pour ceux qui n’ont pas écrit de véritables œuvres, une réserve de médiocres dont l’empreinte sera bien trop pâle pour qu’on la remarque. Je suis décidément en verve mais peut-être que j’exagère mes propos ! Pourtant, ils me viennent du cœur.

Lui est surtout heureux de dialoguer avec son chien, son compagnon de vie. Son visage se détend de nouveau. Mon propos le stupéfie, je le vois, mais je commence à fatiguer et mon arrière- train est esquinté sur ce siège pourtant bien rembourré ! Peu importe, ça vaut le coup d’avoir mal aux fesses pour dialoguer avec le plus grand écrivain vivant à l’hôtel.

Je sens que Thierry m’écoute avec attention et que mes arguments commencent à peser du bon côté de la balance de sa raison ! " Sous les pavés, la fange ! " ça c’est ma conclusion ! Moi, Mac Tabby, Westie des Highlands, je leur dirais à tous ces vieux briscards du quai Conti : Thierry Dujardin est passé maitre dans l’usage de la satire. Lisez, Messieurs les Académiciens, la galerie de portraits sans complaisance ni pitié de tous ces gens de pouvoir grandiloquents et pédantesques dont vous faites partie d’ailleurs ! Mon maitre n’est pas grotesque comme le sont certains d’entre vous avec vos plumes et vos airs de paon ! Je sais, Messieurs, que je ne suis qu’un chien qui pète les plombs à vos yeux ! Certes ma place n’est nullement parmi vous mais je sais que vous lorgner vers mon maitre, pimpant cinquantenaire qui serait le candidat idéal pour renouveler un peu votre galerie de patriarches séniles ! Non, Messieurs, vous n’enfermerez pas mon maître dans votre sérail poussiéreux. Son itinéraire est celui d’un électron libre ! Je vous le dis, Messieurs, Thierry Dujardin n’est pas coulé dans le moule qui fait les académiciens, sa vie est une résistance permanente ou, au travers de son écriture, il concilie poésie et idéologie, passion et raison. La résistance est la transgression de l’intelligence ! De la résistance, j’en fais aussi !"

Lorsque le chien est heureux, il remue volontiers la queue ! C’est le cas en ce moment. Une véritable jouissance dans le fait de m’exprimer comme un être humain me gagne soudain. Je vois autour de moi tous ces gens qui me regardent dans le salon mais surtout qui m’écoutent attentivement.

« Oui, je suis un chien, Mesdames, Messieurs, oui j’ai le pouvoir de pisser sur les murs et les arbres si j’en ressens le besoin, de rester dans mon panier à dormir toute la journée ou de me planter devant la télé et obtenir mon souper sans avoir à le préparer, rien qu’en salivant une ou deux fois ! J ’ai besoin de votre oreille attentive, de votre tolérance, de votre patience. Je remercie ici mon maître de m’écouter, d’être au plus proche de moi, d’accueillir ce que je tente de lui dire. Il ne m’interrompt pas dans mes jappements, il n’a pas peur dans mes tâtonnements ou mes exécrations à n’être qu’un rampant à quatre pattes. Par son écoute, j’essaie de dire ma différence, j’accède avec lui à une parole, un langage à la fois propre et commun et ainsi tisser l’écoute de ma vie. »

Ils m’écoutent sans bailler, la petite assemblée applaudit chaleureusement et parmi ces gens bien intentionnés, je remarque la présence de Jean d'Ormesson, un académicien qui a du chien et que je trouve truculent, le seul parmi tous ces hommes en habit vert qui me soit sympathique. Mon maître l’apprécie aussi, je crois, pour son esprit brillant et son sens de la pirouette lorsqu’il se raconte. Il arrive juste devant moi, son regard est pénétrant, sons sourire chaleureux s’ouvre en me remarquant. Le plaisir de me croiser sur sa route est irrésistible.

Il s’assied sur le divan en cuir, je me dirige vers lui car j’observe qu’il tend la main pour me caresser. Je saute sur le canapé et m’assieds à mon tour, humblement, pas tout à fait contre lui. Nous restons immobiles un long moment. Puis, à ma grande surprise, il engage la conversation en me confiant : « Il y a de l’esprit en vous, mon petit chien. Cela me réjouis qu’il y en ait ailleurs que dans la pensée humaine. Rien n’est plus proche de l’absolu que l’amour d’un chien pour son maître et réciproquement ! Tu es un être léger, mon brave toutou, mais ça demande de ta part beaucoup plus d’effort que la pesanteur, à toutes les leçons de morale et à l’ennui qui s’en dégage. Toi, charmante boule de poils, ta légèreté est liée à la grâce, à ton charme et au plaisir qu’on doit avoir quand on vit avec toi ! .... Crois-moi, c’est lorsqu’il y a quelque chose au-dessus de la vie que la vie devient belle ! »

Monsieur d’Ormesson se lève, et poursuit son chemin, le pas léger. Et moi je soliloque au milieu de la passerelle des Arts.

L'ACADÉMICHIEN DU PONT DES ARTS

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