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LA PESTE, un auteur, un comédien

LA PESTE, un auteur, un comédien
LA PESTE, un auteur, un comédien
LA PESTE, un auteur, un comédien
LA PESTE, un auteur, un comédien

Le comédien est debout sur la scène. Il retient son souffle car, dans quelques instants, la représentation va commencer.

Vingt heures passées de trois minutes. Il fait chaud dans la salle, et, bien qu'il se sente en état de grâce, comme tous les soirs, autour de lui, le décor totalement nu, immense et âpre, semble différent. Le comédien est toujours debout, hiératique, enserrant fermement la poignée de son cartable en cuir de la main gauche.

Le fauteuil, la table, la petite sellette où est posé le poste de radio, tout cela n'existe déjà plus.

L'éclairagiste essaie ses jeux de lumières synchronisées avec la musique.

Soudain, le noir complet.

Quelque chose a changé, c'est certain. La lumière revient, mais cette fois, elle est froide.

Le décor s'est subitement transformé en un espace nouveau, fascinant. Il n'est pas rutilant mais cosmique par les contrastes d'ombre et de lumière. Les dégradés de plans vers des lointains nébuleux. Une sorte de vallée abrupte, inabordable, très angoissante et assez éthérée, renforcée par des bruns, des verts fluorescents aux reflets bleutés. Des constructions en blocs de volumes compacts marquent un certain esprit de démesure et d'orgueilleuse mégalomanie.

Cependant, il est clair que la Peste est bien là !

Le comédien se rappelle de la phrase de l'auteur du roman duquel cette pièce de théâtre est tirée : « Le bacille de la peste ne meurt, ni ne disparaît jamais et peut rester pendant des dizaines d'années endormi dans les meubles et le linge, qu'il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que peut-être le jour viendra où, pour le malheur et l'enseignement des hommes, la peste réveillera ses rats et les enverra mourir dans une cité heureuse. »

Le comédien voit le rideau se lever lentement, très lentement. Les spectateurs murmurent entre eux et sont étonnés de découvrir ce décor qui n'est pas celui annoncé dans la scénographie habituelle. Un moment de silence, un trop long moment de silence !

L'auditoire est figé comme un arrêt sur image. Plus un souffle, plus un toussotement, plus un froissement de vêtement contre les fauteuils. Le public est présent, mais il n'est pas là ! Il ne peut pas voir ce qui va se passer sur le plateau.

Le comédien regarde autour de lui et s'avance à l'avant-scène. Il est rasé par une lumière latérale qui accentue les ombres de son visage. Il est inquiétant. Il commence à réciter son texte, le texte que l'auteur a écrit et que le comédien a déjà dit trois cent soixante-trois fois sur le même plateau, dans le décor d'origine : « Les curieux événements qui font le sujet de cette chronique se sont produits en mille neuf cent quarante...à Oran... »

Son front le démange car il commence à transpirer, il sent la lourdeur de son cartable, l'étroitesse de son imperméable gris, de sa montre autour de son poignet. Il étouffe quelque peu dans ses vêtements, ses chaussures, son col de chemise, sa cravate trop serrée qu'il dénoue de sa main libre. Il fait quelques pas en face d'un énorme solide parallélépipédique auquel est accolée une drôle de maison de style maghrébin, sans toit, avec de petites fenêtres. Il hésite avant de parler, il doit improviser, il sait que ce ne sont pas ses mots habituels, ni ceux de l'auteur, alors il se lâche :

« Imaginez une ville, avec des corbeaux noirs qui virevoltent autour d'une main griffue, tendue vers le ciel au travers duquel passe un serpent de fumées cendrées... »

Et l'auteur, l'auteur penche la tête, les yeux sombres, la cigarettes au coin des lèvres, le visage barré par un arbre veiné de bleu ! Il a déjà saisi que le comédien est sous l'emprise de la peur ! Rien à voir avec le trac de l'acteur ! Le comédien est devenu quelconque, gris, terne, reflétant exactement l'écriture de l'auteur dont il croise le regard vide qui fixe un volatile noir. Le corbeau décrit des circonvolutions menaçantes. L'acteur a déposé son chapeau brun sur le sol. Des rats commencent à tourner autour et à s'approprier son odeur.

Mais quelle idée d'incarner à lui seul tous ces personnages contradictoires ! C'est un défi, son défi ! Mais aujourd'hui, ce soir, il se sent seul, réellement seul. Il se sent lui-même. Il bouge vers la gauche, s'écarte du mur et se retrouve face à deux droites de perspectives, deux rails, une voie de chemin de fer ! Du regard, il suit son tracé et ses yeux s'écarquillent lorsqu'il découvre la silhouette d'une construction qu'il connaît parfaitement !

Soudainement, il entend le bruit d'un train qui s'arrête au milieu de cette nuit en plein jour.

Les portes des wagons s'ouvrent. Du bâtiment en question, il entend, noyées dans un brouillard de cendre, les vociférations outrancières.

On dirait l'entrée du camp de Birkenau ! Le portail de Birkenau ! La porte par laquelle entraient les convois des déportés avant d'être triés ! Oui, c'est ça, le camp d'extermination de Birkenau ! Oh ! Misère ! De par sa forme et sa destination diabolique, cet édifice est un véritable oiseau de mort dont les ailes déployées entourent une gueule sombre, prête à engouffrer ses victimes !

Mais bon sang, quel rapport avec la peste ?

Il est docteur, un docteur pris au piège de l'absurde. À ses pieds, une forme indistincte, sortant d'un champ de coquelicots, se faufile en rampant entre les voies du chemin de fer. Un être frêle, à la peau jaunâtre, dressant péniblement la tête pour observer le docteur qui vient de loin.

Mais lui, l'homme au visage émacié et au regard insondable semble épuisé, agonisant, sous la volonté métaphorique de la négation de la personne humaine par des rats tortionnaires. Non, ce n'est pas la peste d'Oran, c'est une autre peste transmise par une bête immonde, fulminant dans des éructations haineuses et répétitives.

Le médecin se tourne vers le cadavre rampant et se penche doucement vers lui. Soudain, irruption d'un rat dodu et agressif. Le rat s'arque et s'ébouriffe, fait le gros dos, souffle, se frotte les côtés, le dessous du ventre, partout ! En gros, il fait son malin ! Il est nerveux, sursaute, crie quand le docteur s'incline un peu trop vers ce déporté décharné. Le médecin l'ignore. La queue du rongeur se tortille comme un serpent. Mais de sa voix étonnante et métallique, le comédien qui incarne le docteur ne contient plus son émotion et parle en libérant le texte de l'auteur, mêlant le symbole de la vérité et celui du mystère qui l'angoisse. Il s'adresse au rat gluant qui est venu s'interposer entre lui et celui qu'il s'apprêtait à secourir.

« Tous les soirs, des mères hurlent ainsi à cause de vous, avec cet air vide et abstrait devant les ventres offerts avec leurs signes mortels. Ce soir, des bras veulent agripper aux miens. Ce soir des paroles inutiles, des cris de pitié, des aboiements de chiens féroces, des bruits de bottes, des grondements de feux crématoires se mélangent dans ma tête ! J'entends les discours sans pitié de vos agressivités hormonales !

Le rat se redresse de plus belle, signe pour ses congénères de se regrouper autour de lui et affronte verbalement le médecin : « Ils sont dans le malheur, ils l’ont mérité, ils se sont opposés aux desseins de notre leader et notre peste à nous les fait tomber à genoux et pour longtemps ! Ils seront plongés dans les ténèbres de cette peste au point où les vivants ne suffiront plus à enterrer les morts ! »

D'un geste sobre mais efficace, le comédien, en se servant de son cartable comme de la lame frontale d'un bulldozer, éjecte la bête infâme en bas de son promontoire. Celle-ci valse au fond du précipice. Ses sbires détalent à travers les volumes labyrinthiques de l'espace scénique en couinant de peur.

Le déporté a rendu l'âme peu de temps après, empêtré dans les barbelés qui l'ont asservi dans l'enceinte de la rampe d'accès au camp de la mort. Le médecin a remarqué ce passage de vie à trépas par ses yeux révulsés et le léger filet de sang qui s'écoule du coin de sa bouche ouverte.

Déjà les corbeaux tournoient inlassablement. Et par la grâce des mots du comédien, l'auteur, interpellé par l'impact de l'actualité atroce de son propre texte, a bien saisi ce cri d'un acteur incarnant un médecin. Pour lui, l'enfer est devenu réalité et personnifie ainsi la nouvelle génération de jeunes qui entendent ce cri résonnant au milieu d'un vieux continent humilié et pourri dans son ventre.

L'écrivain réfléchit à cette instabilité permanente face à toutes les formes de la peste. À son air absorbé et songeur, il sait que la peste est en chacun de nous à cause de cette différence entre les hommes qui n'existe que dans notre esprit.

Le comédien aussi le sait qu'il ne faut pas transiger avec elle. La force de ses propres mots le dit clairement que nous n'avons plus le droit de nous taire, de ne rien faire, de ne rien dire et d'attendre. Ce soir, il s'est retrouvé dans un lieu, dans un temps où on ne peut prévoir ce qui va se passer. Il s'est cependant adapté, il a joué son rôle à fond, avec toute la crédibilité qui lui est propre.

Il a engagé une lutte de chaque instant avec une réalité qui a dépassé la fiction. Il a insufflé une espérance de vie dans la vigilance au milieu de cette impasse de violence inouïe. Alors, il écrit, il rédige comme l'auteur le ferait, sur des petits papiers de mémoires ! Oh ! La précieuse mémoire de papier !

Le comédien est bien installé dans le nouveau décor et évolue au gré des transformations de celui-ci. Il sait à présent de quelle peste il s'agit et aussi que ces prismes obscurs dissimulent l'horreur d'une mort industrielle que le monde entier tente d'étouffer pour prévenir une nouvelle épidémie menaçante. Il est conscient qu'il est trop tard pour occulter l'indicible offense à l'humanité. Le système est en route, propagé par des rats porteurs de l'épidémie. On a beau ramasser les morts et faire vivre les vivants, rien n'y change.

LA PESTE, un auteur, un comédien

Le syndrome se vrille dans le sol, dans le terreau de la haine qui a déjà réduit la condition humaine à un état aussi bas que celui-là. Les stigmates de la peste teutonne sont trop évidents : des formes squelettiques dont les yeux ne sont plus que des trous noirs, le corps recroquevillés par terre, rampant vers un espoir de survie.

Dans cet enfer, l'humain de l'homme semble avoir perdu la forme individuelle de l'humanité.

Et pourtant, le comédien joue, interprète, tient son rôle à merveille, celui du médecin ébahi par sa propre mise en scène qui lui échappe tant la vérité devant laquelle il est confronté est avant tout physique. Il s'en suit un ébranlement émotionnel. Il pénétré dans ce champ d'ignorance.

Il croyait savoir des choses sur ce profil particulier du fléau, juste avant de monter sur scène.

Mais dans l'enchaînement des séquences, tout ce qu'il découvre pose de nouvelles questions. Il renouvelle son champ d'ignorance tout en traversant les limbes de cette géhenne.

L'auteur est toujours là. Il ne tire pas les ficelles de ce jeu scénique soumis à un regard aiguisé. Cette attitude parvient à la fois à restituer une atmosphère de l'endroit où personne ne semblait savoir mais aussi, et surtout, à exposer dans un futur proche accessible les points de vue de tous ceux qui vont subir l'épidémie. Il a donc poussé l'acteur à s'introduire dans une brèche temporelle. Il l'oblige à se démultiplier pour attirer sur lui le regard des rats qui le hument, le tâtent en l'effleurant de leurs vibrisses obscènes. Les oiseaux noirs de mauvais augure sont également toujours présents. Ils tournoient inlassablement, égrenant leurs croassements aigres.

Mais pour l'auteur, ils sont surtout les sentinelles perspicaces du génocide, le symbole s'en allant vérifier si la terre réapparaît bien rincée, lessivée de toute trace de mort après le déluge !

Au travers de son texte déjà écrit, mais dans un lieu en mutation constante, comme dans un rêve, comme dans un cauchemar restitué sur le plateau de la scène, il rend compte de l'épaisseur kaléidoscopique de la réalité qu'un point de vue trop symbolique et métaphorique aurait tenté d'aplanir voire d'affadir.

Il focalise le phénomène totalitaire d'une façon nébuleuse. Il est à la fois individualisé en la personne du médecin mais demeure anonyme durant le déroulement de la pièce.

Le médecin incarne à merveille la « voix de la persécution humaine ». Il montre du doigt ce que personne n'a encore voulut soutenir du regard. C'est le coryphée de cette tragédie qui, dans la grande neutralité de son langage donne la parole à ceux qui souffrent contre ceux qui font souffrir.

Un des rats a adopté une apparence plus humaine, celle d'un officier bourreau, une espèce de führer obséquieux, vociférant les mêmes idées, comme un vieux disque rayé.

« Nous n'avons aucune intention d'être des antisémites sentimentaux désireux de susciter des pogroms, mais nos cœurs sont remplis d'une détermination inexorable d'attaquer le mal à la base et de l'extirper de sa racine à ses branches. Pour atteindre notre but, tous les moyens seront justifiés, même si nous nous allions avec le diable !

Dans ces paroles scandées comme une déclaration d'éradication d'un bouc émissaire, le fléau, en tant que rupture concrète avec l'ordre habituel des choses, devient une véritable intrusion surnaturelle, invraisemblable dans l'ordinaire du commun des mortels.

« Le joug meurtrier n’est pas à la mesure de l'homme, on se dit donc que la peste est irréelle, c'est un mauvais rêve qui va passer ! »

Or, dans l'atmosphère rendue affolante par la présence de ce chef de file caricaturé en dictateur, on entend sans cesse ce leitmotiv qui revient assombrir davantage ce lieu stupéfiant, toujours baigné dans une lumière crue et maladive.

« Les lois de la vie exigent que des meurtres soient commis de façon ininterrompue afin que les meilleurs vivent. Je procède en ces matières d'une façon glacée. Je me sens être seulement l'exécuteur de la volonté de l'histoire. »

L'égarement et le rejet du fléau par les peuples d'Europe remet fatalement en mémoire le refus de croire à l'authenticité absolue du nazisme, dans lequel les allés se sont fourvoyés en toute insouciance. Le combat des uns contre la peste et le profit criminogène des rats dans le fléau fait penser à l'opposition entre réseaux de la Résistance et collaboration. Cependant, le plus évident dans cette mise en scène demeure le traitement des cadavres qui, dans un premier temps, sont entassés dans des fosses, puis plus tard, inhumés à l'intensification maximale de l'épidémie. Elle doit aider à remémorer la crucifiante réalité des camps de concentration.

Parmi les rats avides de propager la peste, une forme indéfinie rampe, sans force, vidée de sa substance humaine !

Oui c'était un homme, pas de la race des rats, mais un homme quand même, un de ceux contraints de porter un pyjama à rayures bleues et tatoué sur l'avant-bras. Il symbolise à lui seul la catastrophe qui frappe ceux que les rats ont décidé d'éradiquer de la surface de l'Europe aujourd'hui. Ils leur font, ce soir, aux alentours de vingt heures trente, subir leur propre anéantissement.

Ils sont déterminés à accélérer ce processus avec une froide cruauté, prétextant un service inestimable à l'humanité souffrante qui a été torturée par les ennemis de la communauté des rats pendant des milliers d'années. Ils ont enfilé leurs masques de protection contre les émanations pathogènes de la maladie. Ces miasmes pestilentiels ont été volontairement propagés dans l'air sous forme de cristaux qui se subliment au contact de l'air et qui agissent instantanément en libérant du cyanure d'hydrogène hautement toxique.

Mais l'auteur insiste pour que le comédien réagisse, surmonte son émotion, sa tétanie devant cette infamie aux contours qui se précisent de plus en plus. Alors, il lui souffle à l'oreille dans ce cahot de feu, de cendre, de cris et de fumées distillatrices de néant :

« Tu es revenu de la mort pour parler aux générations futures. Parce que tu ne veux pas qu'on leur mente et qu'elles subissent ce que nous avons dû souffrir, comme un aboutissement logique ! »

Alors, le comédien s'est fait écrivain, soir après soir, dans sa loge. Il écrit ce que l'auteur lui a fait découvrir au travers de son roman, de sa personnalité et de toute l'horreur qu'il a mise en lumière, dans sa propre pénétration des pratiques innommables.

De représentation en représentation, le comédien se mute en auteur. Les spectateurs se sont fait à l'idée de découvrir l’œuvre de l'écrivain de « La Peste » sous la dimension symbolique de la mise en scène du comédien. Il leur est devenu aussi raisonnable de voir une espèce d'emprisonnement remplacé par une autre que de se représenter n'importe quelle chose qui existe réellement par quelque chose qui n'existe pas ! Mais cela reste malgré tout assez ambigu !

Toutefois, n'est-ce pas là tout le travail de cet artiste qui a dépassé les frontières de la simple représentation routinière ?

On pourrait imaginer que l’épidémie s'est atténuée et que l'ordre nouveau s'installe déjà ! Non, pas du tout ! Certes le jeu des fantômes a laissé place à l'action d'éradication ! Les rats sont partis, mais les corbeaux demeurent ! C'est que la mort est toujours présente ! La mort et l'émotion ! Le comédien a écrit, chaque soir, comme si c'était l'auteur qui rédigeait l’« Après Peste » !

Puis un jour, il joue ce qu'il a composé en mots d'émotions, en force dramatique. Ces textes sont un peu l'équivalent d'un filin de funambule, ensanglanté par l'horreur traversée et qui se balance à la verticale du plateau, un fil qu'il suffirait de couper pour que tout recommence, comme la pierre que l'on monte au sommet de la montagne et, une fois au haut, qui dégringole, entraînant avec elle, dans le vide, l'homme qui l'a poussée !

Et tout est recommencer, soir après soir ! Ce fil est pourtant le seul lien qui relie les humains si, petits à la puissance vitale qui les dépasse. Il a installé sur scène des personnages qu'ils jouent périlleusement à lui tout seul avec richesse, don de soi et grâce éblouissante !

Le comédien-auteur dénonce, tout compte fait, un être humain asservi quotidiennement à sa routine, incapable de réagir dans un premier temps à l'inconnu, incapable de faire un pas dans les ténèbres.

« Mais ce vertige ne tenait pas devant la raison. Il est vrai que le mot « peste » avait été prononcé, il est vrai qu'à la minute même le fléau secouait et jetait à terre une ou deux victimes. Mais quoi, cela pouvait s'arrêter. Ce qu'il fallait faire, c'était reconnaître clairement ce qui devait être reconnu, chasser enfin toutes ces ombres inutiles et prendre les mesures qui convenaient. Ensuite, la peste s'arrêterait, parce que la peste ne s'imaginait pas ou s'imaginait faussement. »

Le comédien a repris à son compte les phrases de « son auteur » qui, dans la lumière émanant d'une obscurité qu'on n'a jamais figée dans le temps et dans l'espace, est éclairé par la conviction de faire disparaître tous les profiteurs de « La Peste » ! Ceux-ci n'entretiennent pas une confiance indispensable en l'homme pour faire évoluer la vie vers la clarté, mais parce qu'ils ont découvert que leur propre existence est liée à la peste et ne peuvent donc que de s'éteindre avec elle.

LA PESTE, un auteur, un comédien

Le décor a encore muté ! « Halt Stoj ! »... « Stop Danger ! »... Une tête de mort surplombe cette indication. Pourtant tout est calme, la neige a recouvert les stigmates de la souffrance. Plus un homme à l'horizon ! Un arbre noir mort fige le paysage du bout de ses branches comme des griffes qui retiennent la nuit de l'horreur ! Le comédien joue toujours son texte et se demande s'il est déjà dans le lendemain. Il se demande s'il ferait mieux de rester à diriger les événements ou poursuivre son jeu de médecin post apocalypse. Il met un certain temps à se décider !

« Il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser ! »

On distingue sur un fond d'écran géant un groupe de prisonniers en pantalons rayés bleus et chemises dépareillées qui marchent, marchent, marchent inlassablement, parfaitement alignés. Une vois de vieux phonographe au disque rayé, hurle chacun de leur nom, renforçant l'atmosphère pesante d'une cité, d'un camp, d'un espace intemporel claquemuré par la peur et l'insupportable silence. Un lieu de douleur ceinturé de charniers obscènes que le temps a déjà trop vite effacé des mémoires. Le comédien prend cet air agacé de ne pas savoir s'il doit continuer inlassablement à témoigner en faveur des pestiférés ou se ranger dans le politiquement correct propre à ce siècle décadent une fois de plus ! Il tient dans ses mains tous les éléments qui font de lui quelqu'un qui ne peut pas se taire, qui doit être un Juste parmi les Justes. Les corbeaux rodent encore pour effacer les dernières traces des violences perpétrées par ceux qui se disaient les « Maîtres du Monde Sain » !

Il doit faire passer, de représentation en représentation, ce qu'on apprend au milieu des fléaux et, comme le dit l'auteur, de ce qui fut une simple chronique mais qui devient une incarnation sans exemplarité démonstrative d'un piège absurde !

Le comédien traverse le plateau, allant de l'arbre mort vers le bord de la falaise sombre en traversant dans la neige du chemin qui conduit à l'entrée du camp où tant d'êtres humains ont été réduits en cendres, humiliés dans leur corps et dans leur âme.

Il ouvre son cartable, en sort un stylo, celui de l'auteur, une sorte de relais témoin. L'encre est encore celle avec laquelle « l'Auteur » a rédigé son dernier texte « Le premier homme ».

Le comédien écrit nerveusement, on entend une musique qui vient du fin fond de l'immensité du décor ! Il est seul. Le premier mouvement de la 5e symphonie de Mahler débute comme une procession funèbre à laquelle il assiste depuis le début du spectacle. Pas de révolte contre la destinée ni contre une réalité tragique mais inévitable. Il y fait face avec une noble et fière résignation, il s'ensuit un ton pathétique mais impersonnel qui fait se relever le comédien. Il se retourne. Le volume sonore monte. Le comédien se souvient de la première fois qu'il a entendu cette musique ! Il se rappelle toutes les fois qu'il l'a entendue. Les mouvements, il les connaît par cœur, note par note, surtout le quatrième, l'adagietto, très lent. Il a examiné la partition de près, il sait avec quel soin, quel raffinement, quel amour dans chacune des mesures, le fin ciselé de chaque ligne mélodique en apesanteur. Il se rappelle les personnages avec lesquels il était : Gustav et Alma Mahler et leur fille Maria Anna... la petite Putzi, morte bien jeune ! La mort ! Toujours la mort ! On y revient encore !

Il pense à l'essentiel ! La mort, la crucifixion pour laquelle nous sommes tous coupables ! Mais là, pour l'instant, le décor de la vallée étrange et fossilisée, pétrifiée s'estompe peu à peu. Les masses gigantesques et rigides s'évanouissent dans un brouillard bleuté. La nature obséquieuse et toute puissante a de nouveau fait place à la grisaille du mur de fond du théâtre, de cette cage de scène surplombant un immense plateau vide. Il est seul donc, perdu dans ce vide absorbant.

Moment de silence. Le public se réanime. Des applaudissements s'ébranlent discrètement, dispersés dans la salle qui s'éclaire soudain. Ils s'amplifient, s'intensifient. Le comédien les entend mais feutrés, comme s'il avait des tampons d'ouate dans les oreilles. Il reste immobile. Un tonnerre d'acclamations éclate. Le comédien réalise ce qui lui arrive, les bouchons de ses tympans sautent !

Il vibre de tout son corps. Une salle qui se lève, une salle qui a eu peur, peur de croire que les loups, les rats étaient entrés dans Paris, une salle qui a accroché à ce roman chargé de théâtre, à ce comédien, à sa présence, à sa chimie intérieure. Il salue avec un sourire magnétique, convaincu qu'il a fait le bon choix. Et le narrateur repart comme il était venu et disparaît jusqu'au lendemain !

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À propos

Jean-Luc FLINES

Je suis auteur et illustrateur de mes textes d'écriture. Je m'adresse à mes contemporains pour leur faire partager des effets atmosphériques, des émotions, des vibrations, des éléments: eau, air, terre, des regards fixés, des histoires au bout d'un pinceau ou d'un clavier d'écriture.
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