Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

BOWLING HOLLYWOOD SUGARLAND- 2e époque : « FITZ BOWLING’S HOLLYWOOD »

présenté par

présenté par

BOWLING HOLLYWOOD SUGARLAND- 2e époque : « FITZ BOWLING’S HOLLYWOOD »

2e époque : « FITZ BOWLING’S HOLLYWOOD »

 

En 1920 du côté de New York, un personnage atypique et métaphorique se préparait sans le savoir à croiser la route de Charlie Chaplin et forcément la mienne aussi. J’avais effectué un déplacement à New York pour régler différentes affaires avec des banques et des distributeurs de films pour le Nord des États-Unis.

Est-ce que quelqu’un qui a ingurgité cinq bâtons de chocolat, une dizaine de nougats et autres sucreries sur un après-midi peut, le soir, jouer dans une pièce de Shakespeare !?

C’est une question existentielle que Fitz Bowling se posait tous les matins avant de se rendre au théâtre Wessley situé non loin de la confiserie Adam’s and sun, au coin de la 7ème et de la 15ème avenue. Avant d’entrer dans sa loge, il ne manquait jamais d’acheter des nougats, du popcorn, de délicieux bâtons d’anis ou de croustillantes barres au tendre caramel fourrées de noisettes et enrobées de chocolat au lait !

De l’humour… !? Il faut vraiment avoir un drôle de sens de l’humour et un esprit indéfinissable pour se poser de telles inepties. Et pourtant Fitz, mon ami Fitz se gonflait la tête : « Dévorés des sucreries ou se concentrer avant d’entrer en scène !"

 

Je l’avais retrouvé par hasard en marchant sur la 15e avenue dans le quartier de Broadway

Certains acteurs boivent un ou plusieurs verres de whisky avant de se lancer au- devant de la scène ! Fitz, lui, il mâchonnait, il croquait, il s’enfilait des friandises en fermant les yeux, absolument ravi par la douceur de ses gâteries quotidiennes !

Quand on joue Othello depuis six mois et qu’Ophélie vous repousse parce que vous avez les mains collantes lorsque vous lui serrez les siennes, c’est humiliant et à vomir ! Mais sa gourmandise était à ce prix !

Ce soir-là, ce fut un comble ! Fitz ne jouerait pas ! Sa femme allait accoucher de son septième garçon et il commençait à se sentir sérieusement décalé par rapport à sa vie artistique. Il étudiait ses textes en donnant le biberon au sixième qui n’avait que trois semaines ! On se demandait d’ailleurs comment c’était possible que sa femme Alexina fût sur le point d’accoucher du suivant qui ne serait, sans doute pas le dernier !

A mon avis, je ne voyais pas du tout ce que l’histoire du septième enfant venait faire dans cette aventure ! Il n’y aurait pas de septième enfant ! C’était pour le faire marcher et le ballonnement, de l’aérophagie ! J’en étais certain ! Il fallait que j’en souffle un mot à Fitz !

Fitz était spécial, sans aucun doute, mais elle, elle lui avait menti, Alexina, histoire de l’obliger à s’occuper d’elle et de ses moutards !

Oui, mais, alors qui allait jouer Othello ce soir-là ? Notez bien que Fitz aurait préféré cent fois rester à la maison pour s’occuper de sa femme !

Oui, mais, bon il faut quand même bien penser qu’un artiste, aussi doué que lui, avait autre chose à faire de plus épanouissant que de s’occuper d’une marmaille dont il n’était même pas sûr que la moitié fût de lui !

N’empêche que le Wessley Theater était un trou minable et que dans cette épave, il s’épuisait, il gaspillait son talent avec une Norma qui ne ressemblait pas plus à Ophélie qu’à……mais bon ! Restons poli, car Fitz n’aurait pas approuvé mon jugement !

Il la trouvait jolie sa Norma ! Pas belle, non…jolie ! …mouais ! … mais assez imbue d’elle-même et avec ça qu’elle vous lançait la troisième personne du singulier quand elle parlait d’elle : « Norma, elle a failli attendre son petit Fitz, l’autre soir… ! Faudrait qu’ça change ou, si ça se trouve, Norma elle va se coltiner un autre Othello plus génial et moins collant ! » ou bien « Alors boule de Bowling, Norma, elle va pouvoir jouer sans qu’elle glisse sur une flaque de nougat mou d’son pouilleux d’Othello et se prendre son cadavre exquis dans les quilles ! …elle préférerait Rudolph Valentino, tu sais mon p’tit ramier des combles ! »

Là je ne crois pas que ça tînt la route ce qu’elle venait de dire la Norma, la blonde platinée ! Parce que Valentino il n’serait pas tellement pour ! Dans le sens où c’était Norma qui l’aurait cherché et pas le contraire ! C’est vrai que Rudolph Valentino en Othello ça aurait dû coincer quelque part ! …c’est bien pour ça qu’elle n’y songeait pas trop non plus ! Mais quand elle disait ça c’était pour se moquer de son partenaire ! Dans le fond elle l’aimait bien, sa palombe des îles Gogo ! …

Pour vous le situer, l’ami Fitz : prenez un tiers de Fatty Arbuckle, avec sa tête ronde surmontée d’une casquette, un tiers de Graucho Marx lorsqu’il était au sommet de sa loufoquerie et un tiers de Harold Loyd, un jour de névrose impsychanalisable et vous aurez le portrait le plus saisissant de mon autre ami d’enfance Fitz Bowling ! D’après les photos que j’ai pu découvrir dans sa loge personnelle, ce fut d’abord un gros bébé qui devint un enfant assez corpulent. D’après ses tantes qui l’avait élevé dans le Queens, après la mort de ses parents dans un accident de train en Pennsylvanie, il marcha dès l’âge de dix mois et commença à s’exprimer correctement peu avant son deuxième anniversaire. A l’école il était d’un très beau niveau et à douze ans il avait pris l’habitude de répondre à son professeur d’Anglais en faisant rimer spontanément ses phrases. Il récitait ses leçons avec aisance ! Il quitta le City College lorsqu’il eut seize ans pour s’inscrire dans un cours de théâtre où il joua des personnages qui lui ressemblaient et c’est à ce moment-là qu’il a commencé à flirter avec les embrouilles.

Alicia et Carmela, ses deux tantes étaient serveuses à Algonquin Hotel, au 59, West de la 44e rue, authentique écrin de l’Amérique lettrée où les esprits inspirés se réunissaient pour rire entre eux et refaire le monde ! Il passait des soirées entières dans la lumière tamisée et l’atmosphère feutrée, où l’on parlait bas sous les moulures du plafond, les abat- jour, les lambris de bois foncé, les larges fauteuils et divans en cuir, côtoyant les velours des sièges à larges dos du lobby. Fitz y avait rencontré, bien avant Norma et Alexina, la femme la plus spirituelle d’Amérique : Dorothy Parker. On la surnommait « The Wit » (l’esprit) et se joignait aux écrivains de la célèbre table ronde de l’hôtel. Elle menait une vie tumultueuse au cœur du New York des nantis et des snobs. Une mondaine misanthrope à la plume acerbe ! Par son ironie destructrice et son sens de l’humour corrosif, elle surprenait ses contemporains avec toute la barbarie qu’on lui connaissait.

 

Elle buvait, éclusait pas mal et l’effet de l’alcool produisait chez elle un désenchantement maladif. Elle tournait sans cesse en rond au Blue bar ou dans l’Oak Room !

Cela amusait Fitz qui trouvait son jeu de scène plutôt cocasse et osé ! Ses tantes, durant leur service, jetaient de temps en temps un regard discret sur leur neveu qui côtoyait, sans le savoir, le pas encore trop célèbre William Faulkner venu fraîchement de sa Nouvelle-Orléans natale où il n’était encore que journaliste. Il sirotait des cocktails colorés dans des verres de formes bizarres. Dorothy avait remarqué le jeune Fitz qui vidait les fonds de verre de Faulkner, ce qui l’avait quelque peu rendu léger et béatement souriant comme s’il voyait un ange adorable. Elle se pavanait devant lui en le fixant dans les yeux avec son bibi à plumes et son renard sur l’épaule. Elle resta longtemps immobile interrompant son balancement séducteur. Lui, il souriait de plus belle tenant à peine assis sur les fauteuils de velours aspergés de Curaçao bleu. Elle plongea au fond de son regard aux paupières déjà lourdes, lui jeta à la figure un « Plus je vois des hommes et plus j’aime mon chien ! ». Fitz élargissait encore son léger mouvement de la bouche et ne saisit pas très bien le sens de ce sarcasme qui lui était directement destiné .

Il ne savait quoi dire et lui posa une question incongrue :

« Appréciez-vous le goût exquis de la salade que mes tantes Alicia et Carmela préparent avec amour pour nourrir votre petite gueule d’amour !? »

− Ecoute, gamin ! Lui répondit-elle en décollant son visage du sien, si tu me fais un cours sur les légumineuses de tes deux bourgeoises guindées tu vas te prendre une bonne claque dans ton minois de petit lardon ! Que ça te plaise ou pas, c’est pareil ! T’as compris !?

− Oh ! m’dame vous êtes pathétique et férocement drôle ! Je vous aime déjà b…

Et il n’acheva pas. Il avait désespérément glissé sous la table complètement désarticulé et définitivement inconscient pour le reste de la soirée. Dans son extravagance, Dorothy tourna les talons et rejoignit, au bord de la crise de nerf, les élites du tout New York autour de la table du Blue bar !

On ne revit jamais plus Fritz Bowling à l’Algonquin ! Ses tantes non plus, d’ailleurs ! Elles furent virées dès le lendemain matin ! Le scandale de leur neveu, certes provoqué par miss Parker, avait désormais brisé la vie d’Alicia et de Carmela qui décidèrent qu’il était temps pour Fitz de quitter le nid, jusque- là douillet et sécurisant, pour une vie autonome. Il devait enfin assumer à lui tout seul sa carrière de comédien et supporter pleinement la responsabilité de ses frasques et ses écarts de comportement ! Quant aux deux sœurs célibataires, inconsolables de la disparition du petit Fitz, elles végétèrent de cafés en bistros, de restos minables en tavernes glauques et finirent quelques années plus tard dans un asile psychiatrique, curieusement atteintes ensemble de la maladie d’Alzheimer.

Ce sevrage brutal bouleversa complètement la vie du jeune comédien qui chercha, en Alexina, plus une mère qu’une femme. Il lui fit quand même quelques enfants. Il l’avait connue comme serveuse au bar du théâtre où elle l’attendait jusque très tard dans la nuit, après le spectacle. Elle-même était une suffragette qui militait dans les rues de New York et considérait toute œuvre littéraire comme une affaire de snobisme. Alors du théâtre, elle n’en n’avait rien à cirer. Elle travaillait, au bar du Wessley, certes, mais elle aurait bien pu vendre des sodas dans une petite échoppe de bois à l’entrée de Central Park.

Alexina Roverside faisait partie du « Pot Belly Free Club ». Elle luttait avec passion contre tout le folklore intello qui tournait autour du thé et de la littérature !

Elle avait un jour rencontré, lors d’une présentation d’auteur au club, la fameuse Elsa Brady qui devait les entretenir à propos de son dernier ouvrage « Les roulettes de la mort »

Alors que tout le monde s’accordait pour dire qu’il fallait avoir tout lu d’elle, Alexina avoua ne connaître absolument rien de cet auteur ! Dès son arrivée, elle ironisa sur le microcosme pseudo érudit de ses amies qui polluait le monde puant de l’art et de la culture en général. La suffragette militante tourna en ridicule toutes ses compagnes du « Pot Belly Free Club » en décapant le vernis de leur culture de surface. Elle était régalante, et sur les planches du Wessley elle aurait fait un tabac dans un numéro dans lequel elle invectivait ses congénères en leur reprochant ouvertement et avec véhémence de faire partie d’une société de femmes, se prétendant culturellement supérieure, alors que celles-ci avaient du mal à dissimuler leur ignorance. Sans grande psychologie elle ruait sans avoir peur du ridicule. Elle fut exclue du club, car elle était devenue carnivore pour les gens sans personnalité qui essayaient de s’en donner une par le snobisme intellectuel ultra développé. Alexina, au bout de sa révolte, en avait marre de se battre comme une indomptable chasseresse trucidant l’érudition affectée à coup de calicots ! Elle s’était rangée, avait fait quelques enfants à Fitz et devenait de plus en plus insipide et inodore ! Son grand artiste de Fitz qui ne se prenait pas trop au sérieux l’amusait tout simplement !

 

 

Elle passait des heures à le réconforter et à le consoler dans sa loge ! Son anxiété, l’angoisse du trou de mémoire le ravageait. Elle se traduisait par un sentiment d’inquiétude et de désarroi profond. Ce sentiment commençait à altérer sa pensée et faisait souffrir son entourage à commencer par la mère de ses enfants.

Son stress s’était développé au détriment de son talent. Ce qui l’avait obligé à ingurgiter des sucreries pour atténuer ses troubles psychiques. A 21 ans, il était devenu boulimique vomisseur. Dès lors, sa vie était rythmée par des intrusions incessantes dans les confiseries. Chaque matin, il se promettait d’arrêter, et l’après- midi, il recommençait jusqu’au moment où il devait rentrer en scène. Une fois sur le plateau, il était le plus à l’aise des hommes, plus rien ne paraissait de son angoisse du trou de mémoire !

Moi, son ami, je ne savais plus comment faire. C’était comme si quelqu’un lui soufflait des noms de gâteaux ou de friandises à l’oreille et il n’arrivait pas à l’ignorer.

J’aimerais tellement revenir à l’époque où il ne pensait à la nourriture juste lorsqu’il fallait passer à table. Il ne savait même pas s’il le pourrait encore un jour. Il se goinfrait si fort qu’il avait l’impression que son ventre gonflait sans cesse au bord de l’explosion.

Fritz ne comprenait pas réellement les causes de ces envies, de ces véritables rages de sucres et ignorait totalement le moyen de les contrôler. Il était moins attiré par leur bon goût que parce qu’elles lui permettaient de se sentir bien. La quantité de glucides absorbée améliorait son humeur liée à la sa sérotonine ainsi produite dans le cerveau. Donc le soir, au moment de la représentation, il planait littéralement, saturé de cette hormone qui l’aidait à la fois à se calmer et à atténuer le sentiment de dépression.

Oui, je suis le pote de Fitz ! …et j’vous jure ! Fois d’ Igor Boudjaki, ce gars-là, il a intérêt à être connu…et pas seulement sur les affiches miteuses du Wessley Theater! Ni pour ses caprices glucidiques.

Je lui ai déjà dit : « Toi, Fitz, tu as la carrure pour tenir quatre ans à Broadway dans une comédie musical du genre « Tip top » ou « Goodtimes » de Charles Dillingham

Oh oui ! Je le vois bien dans les Ziegfeld Follies ! Il serait GE-NIAL ! ! !

 

 

La Norma elle dirait seulement qu’il est tout juste bon à jouer le vieux cheval du général Custer ! Elle ne peut pas supporter qu’un homme lui vole le haut de l’affiche. Elle est une vraie teigne dans ces cas- là … !

Mais finalement, on se ressemble, Fitz et moi ! On est des artistes ! Et des vrais !

Lui il est acteur à New York, moi, Igor Boudjaki, je suis agent artistique à Hollywood ! …enfin à Sunnyfalls, une gran…. une ville moyenne dans la banlieue de Los Angeles…

J’ai bien connu Chaplin à ses débuts… enfin j’ai bien connu un ami qui avait un copain dont le cousin était un assistant de Monsieur Charlie Chaplin…Là je reste discret sur mes rapports avec mon ami Charlie ! Restons modeste par un mensonge de complaisance !

Eh bien j’vous jure, si l’ami Fitz, il travaillait un peu son art…. Il aurait quelque chose à voir avec Chaplin ! …

D’ailleurs je vais lui en parler…pas à Chaplin hein ! … mais à Fitz et vous verrez ce que vous verrez ! …On en reparlera de Fitz Bowling ! ! …. J’ai du flair moi !

Igor Boudjaki and Co Paramount Picture

sole agent of the genial Fitz Bowling” !

Wouah ! Quelle belle affiche ça ferait ! 

 

 

5 février 1931

 

Décidément Fitz Bowling n’était pas fait pour jouer dans ce théâtre miteux avec cette Norma Allison qui l’humiliait à chaque représentation. La façade du théâtre était assez étroite comparé aux autres établissements de la rue. Coincé entre une bijouterie et une confiserie délicieuse déjà de par sa vitrine multicolore. Le porche fait un peu moins de sept mètres de large avec un espace sur le côté pour la billetterie. Cette devanture était toujours recouverte de grandes publicités pour les productions qui s’échelonnaient régulièrement toute l’année. Venait ensuite un couloir d’environ vingt-cinq mètres de long qui permettait de rejoindre la salle. Le lobby comprenait des panneaux de faux marbre masqués en partie par des miroirs piqués de points noirs tout autour des cadres. Quelques bas- reliefs reproduisaient maladroitement des scènes de vie et des masques « à la grecque ». Dans le foyer, des peintures et des décors de style pseudo art nouveau recouverte d’une horrible peinture noire qui s’écaillait à plusieurs places. Il y avait eu à l’époque un dôme de verre et quelques vitraux préservés par une couche de crasse ancestrale. Après avoir franchi le foyer, les spectateurs entraient dans ce qu’on appelait « la promenade », un couloir cintré communiquant avec la salle parallèle à la rue et dont le sol était recouvert d’une moquette qui hésitait entre le brun et le rouge grenat. L’auditorium était constitué d’une fosse d’orchestre très sombre, d’une mezzanine et d’un balcon flanqué d’une douzaine de loges très étroites qui ressemblaient plus à des confessionnaux d’église. L’arche au- dessus de la scène comportait une grande fresque représentant curieusement des scènes de la guerre d’Indépendance ! Il réussissait parfois à se morfondre et c’était mauvais pour la qualité de son jeu.

   C’est vrai que le défaut de Fitz n’arrangeait rien ! Les sucreries lui collaient à la peau, c’était une évidence, au sens propre comme au sens figuré. La boutique du confiseur était devenue son port d’attache. Mais le vendredi, juste avant la dernière d’Othello, ce fut le paroxysme de la déconfiture ! En fait, « Othello » c’est la pièce la plus triste de William…mais pas au théâtre Wessley de New York !

   Moi, je dis qu’il y a deux manières de passionner la foule au théâtre : par le grand et par le vrai. Le grand prend les masses, le vrai saisit l’individu et là, vous allez comprendre ce que signifie « saisir » quand l’ami Fitz a décidé de péter un câble et de saboter le jeu de la Norma. Leurs relations se détérioraient de soir en soir. Et ce fut là le plus haut sommet où l’on monta le génie comme des œufs en neige : atteindre tout à la fois le grand et le vrai, le grand dans le vrai, le vrai dans le grand, comme

   Shakespeare, quoi ! C’est là, dans le dernier acte de la pièce, que le destin de Fitz Bowling allait changer du tout au tout et la carrière de Norma Allison sombrer dans les derniers dessous de la déchéance artistique. Vous parlez d’un déboulonnage ! Elle était décidée à soumettre une motion dérogatoire à la direction du théâtre pour ne plus devoir jouer avec cet enfoiré de Fitz ! Il ne pouvait que la desservir en la ridiculisant. Pour elle, il était nul et juste bon à jouer de l’épinette dans les couloirs du métro ! Deux minutes, il ne fallut que deux minutes pour envoyer William aux confins du burlesque ! Amalgamer deux qualités aussi énormes, il n’y avait qu’une personne pour le faire : mon ami Fitz qui démontra au monde du théâtre qu’il était possible d’atteindre tout à la fois le grand et le rire, le vrai rire, celui qui vous tient aux tripes et qui vous remonte à la gorge chaque fois que vous repenser à la scène délirante qui l’a déclenché. Et là où les choses grandes et les choses burlesques se croisent, l’art est complet et prend son essor !

 

 

    Avant sa rentrée dans l’ultime scène du dernier acte, Othello, alias Bowling doit remettre une couche de fond de teint pour réajuster son maquillage mauresque. Trop pressé d’engouffrer une poignée de popcorn au miel, il trempe la paume de la main droite dans le pot de grimage et se l’étend dare-dare sur la tronche tandis que, de l’autre main, il plonge dans le sac de maïs soufflé et déboule sur le plateau les joues gonflées par les grains de popcorn dont certains lui collent encore à la main. Des-démone, alias Norma Allison pouvait s’attendre au pire !

− Qui est là ? Othello ? demanda Desdémone les yeux rivés sur les traînées blanches barrant le visage de son partenaire ! Déjà elle haussait les sourcils.

− Qui est là ? … (silence)… Othello ? …

   Rien, pas un son ne sortait de la bouche de Fitz… les grains de maïs l’étouffaient ! C’est qu’il en avait enfourné ce bon Fitz ! Il essayait de mastiquer, mais n’y parvenait pas !

Il ne dit rien et fit un signe de la tête que c’était bien lui, Othello !

− Voulez-vous venir au lit, monseigneur ? Lui demanda Desdémone qui se dirigea vers son amant de scène qui n’avait toujours pas pipé un son ! Elle lui tapa une bonne fois dans le dos pour essayer de le dégager de la gorge, mais elle frappa si fort qu’elle le fit valser directement sur le lit dont les pieds s’affaissèrent tout d’un coup sous le choc inattendu ! Ce plumard n’était pas conçu pour recevoir aussi âprement un tel plaquage ! Sur le coup Desdémone ne put se mouvoir, recracha tous les grains de maïs sur le couvre-lit bleu ciel et macula les draps roses du fond de teint en question ! Les spectateurs ne savaient pas s’il devait rire ou pas ! Aucun murmure ne se répandit dans la salle. Seule Norma fulminait, lui jetant des regards crapuleux et électriques !

− Avez-vous prié ce soir, Desdémone ? Lança Othello d’une voix rauque, encore sous le choc et balayant les particules de bouillie alimentaire qui recouvrait son pourpoint noir !

− Oui, monseigneur ! … lui répondit Norma d’un ton tranchant, outrée et humiliée par l’attitude inqualifiable de son partenaire.

− Si vous vous souvenez de quelque friandise que la grâce du ciel n’ait pas encore absoute, implorez- la vite !

Clairement il s’était fourvoyé dans son texte, encore troublé par la scène précédente !

− Hélas ! Monseigneur, que voulez-vous dire par là ?

C’était effectivement dans le texte, mais cette phrase prenait un tout autre sens à la vue de la situation et là on entendit quelques rires encore discrets mais qui se communiquaient très vite à l’assistance !

− Heu ! …heu ! … heu ! … là notre Fitz était coincé…allait-il redonner le texte original ou embrayer sur une improvisation qui l’aurait condamné aux yeux de Miss Allison ou bien continuer à gagner le rire des gens ?

Au point où il en était, valait mieux continuer dans la pochade ! C’est en tout cas ce que, moi, Igor Boudjaki j’aurais fait !

− Allons ! Faites et soyez brève, vous voyez bien que j’étouffe et que si je ne bois pas un verre d’eau je vais y passer ! Alors, Desdémone, je ne voudrais pas tuer ton âme sans qu’elle fût préparée. Non ! Le ciel m’en préserve ! Je ne voudrais pas tuer ton âme.

− Vous parlez de crever, Fit…Othello ! …

− Oui, j’en parle et difficilement encore ! Ces flocons de maïs m’ont ravagé la trachée !

− Alors que le ciel ait pitié de moi !

− Amen ! De tout mon cœur !

− Si vous parlez ainsi, j’espère que vous ne me tuerez pas car je vais passer dans la minute qui suit si on ne ferme pas ce fichu rideau de scène !

− Et pourtant, j’ai peur de vous et en même temps vous me faites gerber ; car vous êtes fatal quand vos yeux roulent ainsi. Pourquoi aurais-je peur ? Je voudrais rentrer en coulisses et ignorer cette faute !

− Pense à tes péchés, espèce de garce !

− Ce sont les tendresses que j’ai pour vous … Mais ôtez- vous de ma vue, espèce d’abruti, vous puez la guimauve, flairez la pastille de menthe et transpirez du sirop de groseille ! Je pars puisque je ne peux plus blairer votre face de mioche caramélisé… !

Et là ce fut la fin, le rideau s’abaissa comme une guillotine ! La foule hurlait de rire. Elle lançait çà et là des programmes, des bonnets, des chapeaux !

 

    La salle se vida. Il ne restait plus qu’un seul spectateur, un homme élégant, pas très grand, le sourire qui laissait entrevoir des dents blanches, les cheveux poivre et sel.

    Quand tout le monde fut parti, il se leva calmement en sifflotant, monta sur le plateau, passa par la coulisse côté jardin, se dirigea vers Fitz désolé et en pleine déconfiture, appuyé contre le montant du cadre de scène. Le petit homme endimanché lui tendit la main et serra la sienne très chaleureusement comme s’il voulait lui faire passer toute son amitié et lui dit enfin :

« Monsieur Bowling, c’est bien dommage pour ce cher Shakespeare, mais vous m’avez fait beaucoup rire ! … Si vous êtes libre, je vous engage pour mon prochain film que je prépare en ce moment ! »Fitz Bowling n’en revenait pas ! Cet homme avisé qu’il avait fait rire en assassinant ce brave William n’était autre que Charlie Chaplin ! Il était venu à Londres pour la première des « Lumières de la ville » Il allait défier le tout Hollywood ! Sa carrière prendrait un tournant décisif.

 

Los Angeles 7 avril 1931

 

À l’automne 1917, Chaplin fit donc construire son studio à l’angle de Sunset Boulevard et de La Brea Avenue. Il le fit ériger sur un terrain qu’il avait acquis. Mais les bourgeois du quartier ne croyaient pas du tout à la rentabilité et au professionnalisme de sa propre industrie cinématographique. Charlie fit décorer la façade du studio en lui donnant l’aspect d’une rangée de cottages anglais.

Le premier film qui fut tourné dans ces studios s’intitulait « Une vie de chien » !

 

 

 

   À l’époque, moi, Igor Boudjaki, je ne connaissais pas encore l’ami Fitz. En 1918, J’avais dix-neuf ans ! Chaussé de ses godasses incroyables, Charlie parcourait l’allée centrale qui conduisait au studio. C’était le jour où il avait décidé d’imprimer sur le ciment encore humide la marque indélébile de ses pas. Il signa et datant l’événement du bout de sa canne. Ce fut aussi l’année où le « terrible écossais » Eric Campell fut tué dans un accident automobile.

Chaplin savait créer pour cet acteur géant des maquillages méphistophéliques, avec barbe énorme, moustache et sourcils lui bouffant le front ! Chaque fois qu’il surgissait devant moi, j’avais un frisson. Son regard pénétrant et sa carrure hors normes me surprenaient toujours, mais dans la vie c’était un gars charmant et courtois !

 

Chaplin avait compris l’intérêt qu’il pouvait retirer du comportement comique des chiens. On ne peut pas dire qu’un chien fasse partie des accessoires d’un film et pourtant, c’est moi qui lui dégottai un cabot qui avait le sens de la comédie !

« Tu sais, Igor, ce que je cherche vraiment c’est un bâtard qui ait assez faim pour être drôle quand il mange !»

   J’avais quadrillé toutes les rues de Los Angeles pour dénicher ce clébard. Rien, pas un chien errant ! A croire qu’ils étaient tous à la fourrière ! Et effectivement, rentré bredouille de mes investigations canines, Monsieur Chaplin m’envoya direct à la fourrière de la ville ! Mais je ne savais pas exactement le type de cabot qu’il espérait ! Alors j’ai emprunté un des fourgons qui se trouvaient dans le hangar des véhicules de la production et j’ai filé à la fourrière ! J’en ai ramené pas moins de vingt et un ! Je ne vous dis pas ce que le voisinage a râlé. De ce fait je n’en ai gardé que douze, les neuf autres, je les ai relâchés dans la nature ! J’avais repéré un plus futé parmi eux ! Il s’appelait Mut ! Il faisait l’affaire ! Devant la caméra, c’était un vrai cabot ce chien ! Il connaissait tout le monde et adorait se dandiner dans la rue en forme de T qui restera le décor central des films de Chaplin pendant vingt ans ! Avec des variantes bien sûr ! Et Mut, il fera partie des murs des studios jusqu’à sa mort !

   Les autres chiens errants, on les retrouvera par hasard lors des tournages en ville devant le Palace Market. J’avais essayé de préparer les scènes dictées par le boss avec les chiens ! C’était un casse-tête. Finalement je les tenais dans un enclos mobile et, au moment de lancer la caméra, je les libérais. Ils se barraient à fond de train pendant que Rollie Totheroh et Jack Wilson les suivaient dans des courses qui me faisaient hurler de rire ! Le comique était des deux côtés de la caméra !

   Je n’allais pas rire longtemps ! Les chiens devenaient de plus en plus agressifs au fur et à mesure des tournages ! Ils étaient devenus de véritables enragés !

   Chaplin, dans son humeur changeante me déconcerta lorsqu’il me demanda de trouver une solution pour les calmer ! Je ne trouvai rien d’autre que de les piquer avec de l’ammoniac ! Chaplin fut satisfait du résultat et me nomma second assistant auprès de Charles Reisner que tout le monde appelait « Chuck ».

   En dehors de ça, ma vie aux studios était ce que j’avais rêvé de mieux ! Travailler pour mon ami Charlie me ravissait car je sentais qu’il connaissait son affaire ! Il gérait son personnel de main de maître et il ne fallait pas plaisanter, même dans les scènes les plus comiques !

   Je me souviens, Fitz ! Il arrivait le matin dans une voiture noire et brillante conduite par un chauffeur en grande tenue ! Une maison de cottage lui tenait lieu de bureau, juste à côté des studios de tournages aux toits de verre, indispensables pour l’éclairage. Le soleil californien y pénétrait pleinement et constituait à l’époque, la seule source de lumière…

 

 

    Tout a bien changé mais je le vois encore, coiffé d’une casquette, vêtu d’un costume trois pièces très british avec cravate, il descendait de voiture, sortait de sa poche le trousseau de clés. Il ne s’agissait pas des clés de la porte d’entrée, car son secrétaire était déjà là depuis un bout de temps. C’était les clés du coffre-fort !

    L’employé quittait la pièce, tandis que Chaplin, se frottant les mains et se lissant les cheveux, allait commencer une journée très active. Il s’asseyait à son bureau tandis qu’une secrétaire au petit chignon sortant d’un autre pavillon venait lui apporter la pile de courrier du jour, le présentait à son patron qui le déposait sur son bureau. Une petite tape amicale sur la joue ponctuait le travail de la demoiselle qui partait aussitôt vers d’autres tâches administratives, toute heureuse d’avoir vu Monsieur Charlie !

    Chaplin, se frottait de nouveau les mains, jetant un dernier coup d’œil vers la charmante secrétaire. Il ouvrait quelques lettres dont certaines étaient parfumées. Son visage souriait ou se renfrognait selon la nature du courrier qui lui était adressé par des fans élogieux ou des fournisseurs avides d’être payés ! Ça, c’est ce qu’on racontait entre employés mais moi, je n’étais pas là pour vérifier si tout ce qui se disait était vrai ! J’avais plaisir à le croire !

    Cependant dans le grand hall qui servait de studio, où je guettais l’arrivée du patron avec l’acteur Henry Bergman durant plus d’une heure, toute l’équipe de tournage attendait l’arrivée de son metteur en scène. Assis sur des chaises, au milieu de l’immense plateau encore vide, nous discutions entre nous, ou bien nous relisions le scénario du jour.

 

Chaplin se faisant porter par l'acteur Henry Bergman

 

Charlie Chaplin se faisant porter par l'acteur Henry Bergman

   C’est Joe van Meter, le régisseur qui, le plus souvent, traversait l’allée qui conduisait au studio en saluant l’ensemble du personnel qui commençait à s’affairer en le voyant arrivé avant qu’il vienne nous rejoindre. Alors imagine ici la scène, Fitz ! Une vraie pantomime ! Je me dirigeais comme un malade vers les studios et hurlais : « Il arrive ! » Ça résonnait dans le grand hall encore vide. Chacun regagnait alors son poste dans la seconde même ! Quelle scène ! On ne voyait plus personne dehors. Les bureaux, salles de montage et autres locaux étaient investis par toute l’équipe.

   C’était un peu la panique sur le plateau de tournage car souvent rien encore n’était prêt !

   Un jour, le patron qui m’avait cédé le trousseau de clés se dirigea vers un gros coffre-fort à porte noire. J’ouvris ouvrit la double porte et en sortis, quelques instants plus tard avec la paire de godillots élimés du personnage de Charlot ! Cette tâche me fut dorénavant réservée quotidiennement !

   Je pris les godasses à la fois avec précaution et dédain, les déposai sans délicatesse derrière Chaplin qui était toujours occupé à lire son courrier.

    Outré du mauvais traitement que son ami avait infligé à ses godasses, Charlie saisit rapidement un coussin du fauteuil en face de la fenêtre du bureau, le posa délicatement sur le sol et y plaça la paire de chaussures tout en douceur !

 

« Traite-les avec délicatesse, Igor ! C’est un trésor ! » Me fit remarquer mon « maître » !

Ensuite, fièrement, il reprit sa casquette, l’ajusta sur la tête, lissa les mèches de cheveux qui dépassaient, saisit mon crâne dégarni, l’inclina face à lui (hé oui ! Chaplin était petit de taille) et esquissa un bref baiser sur le haut du front avant de me demander de poursuivre la lecture du courrier et d’éventuellement y répondre dans la mesure de mes possibilités et si ce n’était pas trop personnel !

   Chaplin sortait de son bureau et se dirigeait vers les studios ! Souvent, on le voyait par les fenêtres du hall, il flânait quelques instants dans le jardin d’arbres fruitiers et cueillait l’un ou l’autre fruit qu’il goûtait avidement ! Même les citrons ! Ensuite passait devant la piscine ou quelques machinistes qui remplissaient le bassin ne manquaient pas de l’arroser. Ce gag, il le reprendrait peut-être des années plus tard dans l’un ou l’autre film !

   Trop de gens étaient inactifs dans ce studio. On jouait avec le chien Mut ou bien on épluchait les dernières nouvelles et les potins d’Hollywood dans les journaux !

   Chaplin les surprenait comme des voleurs de temps et, aussi vite, chacun reprenait son activité comme si de rien n’était.

   Parfois j’accompagnais les techniciens de la photographie qui développaient les négatifs, les rinçaient sur des cadres en bois que l’on plongeait dans différents bains. Les employés qui réalisaient ce travail étaient gantés jusqu’aux coudes et portaient de longs tabliers de caoutchouc. Ces bains duraient plus ou moins vingt minutes. Venait après le séchage des négatifs sur de grands tambours ajourés ! Je détestais cette odeur d’ammoniac qui se dégageait par la chaleur.

 

 

 

   Au début de la création des studios, dans la pièce voisine où je passais des heures avec Henry Bergman et Chaplin lui-même, se dressait la longue table de montage se composant d’une série d’étagères compartimentées pour classer chaque scène avant le montage selon un ordre établi par rapport au déroulement de l’action. Plusieurs enrouleurs étaient fixés pour l’assemblage des séquences sur les bobines.

 

 

    De retour sur le plateau, le Boss discutait avec nous sur les scènes et nous prenions des notes directement sur les copies du scénario.

« Tu sais et là tu verras, c’est très drôle : souvent monsieur Chaplin montre lui-même comment il faut jouer la scène : la façon de secouer la tête d’un partenaire, les marques des différents intervenants, leurs déplacements et les mouvements. Tout doit être synchro !

   Tu verras, Fitz, il est très exigeant ! Si tu savais le nombre de fois qu’il fait recommencer les scènes ! C’est fou ! Et parfois il reste des heures à chercher une idée dans un coin ! Et nous, on reste là à attendre que ça lui ait fait tilt ! »

   Je voyais les yeux de Fitz s’écarquiller de stupéfaction à tout ce que je lui racontais sur Chaplin ! Il ne pipait pas un mot, encore maladroit dans ce monde extraordinaire mais cruel !

« Tu sais, même le maquillage, c’est lui qui le prépare surtout pour les jolies jeunes filles qu’il dirige ensuite pour des tests ! Fais gaffe aux tests, Fitz ! Il t’a à l’usure ! N’faut pas lâché ! Il est à côté de la caméra et t’as intérêt à le regarder en même temps que tu joues car il mime tout ce que tu dois faire ! Et si tu ne le regardes pas c’est l’engueulade assurée ! Et mode de rien, tu l’as devant toi toute la journée, habillé en vagabond et, le soir, quand il enlève sa défroque et qu’il réenfile ses costumes trois pièces, ben c’est un autre homme, j’te jure ! Normalement il devrait rentrer bientôt ! Alors soit bon d’ici là ! C’est un artiste fort surchargé qui n’a pas le temps de s’enticher de collaborateurs minables et incompétents. En plus, l’ami, il paraît qu’il en a marre de tourner des comédies en deux bobines. Quand il sera rentré il lui faut des histoires qui doivent être claires, sinon comme il dit : « les films saucisses c’est fini ! Le public ne marche plus ! »… Des gags, il va falloir trouver des tonnes de gags…et ça c’n’est pas non plus d’la tarte, Fitz !

− N’t’en fais pas, Igor, j’saurai bouger mon cul de débile ! Ah ! ah ! ah !

 

Studios Chaplin Los Angeles mai 1932

 

Dès qu’il franchit le portail des studios Chaplin, Fitz Bowling tomba sous le charme d’une jeune actrice qui, en guise de petit déjeuner, se farcissait un énorme baba recouvert d’une montagne de crème fraîche. Était-ce pour la fille ou le gâteau au rhum que Fitz roulait des yeux ! Peu importe, il était là, heureux de son sort…la fille s’appelait Edna !

   Il n’avait pas encore rencontré Monsieur Chaplin mais son assistant Harry Crocker qui était resté à Los Angeles pendant que son patron poursuivait sa tournée promotionnelle de « City Lights » à travers toute l’Europe, l’Orient et notamment le Japon et la Chine qui avait littéralement fasciné le petit homme au chapeau melon !

   Entre mars et avril 1931, Fitz végétait de studio en studio apprenant par l’un ou l’autre les ficelles du métier en assimilant les expériences et les commentaires des différents collaborateurs du maître, attendant son retour pour de prochain tournage. Donc Bowling n’avait toujours pas rencontré Chaplin. « Les Lumières de la Ville » avait épuisé le cinéaste et le tourbillon mondain à travers l’Amérique, l’Europe et l’Asie l’exaspérait.

   Le studio avait donc cessé ses activités et Henry Bergman acteur et assistant de Chaplin se plaignait à qui voulait l’entendre, et notamment à Fitz, du maigre salaire de soixante-quinze dollars qui lui était octroyé. Bowling, lui, n’avait encore touché aucun cent ! Il était mal tombé ! Il ne travaillait pas ! Il faisait ses classes ! Tous ses collaborateurs priaient Monsieur Chaplin de revenir à Hollywood

   Alfred Reeves, directeur général de la Chaplin Film Corporation avait envoyé un message à Carlyle Robinson, l’attaché de presse de Chaplin, comme quoi en relation avec la crise qui frappait l’industrie cinématographique il avait dû réduire le groupe en gardant « un collaborateur nouveau et efficace » en la personne de Fitz Bowling chez qui, également, il avait pu observer de grandes dispositions pour la comédie burlesque ! Mais seul le patron était à même d’en juger dès son retour !

   La tournée de Chaplin avait commencé en Virginie et lorsqu’il revint aux États-Unis, il passa par la Caroline du Nord, le Kentucky, le Tennessee et le Mississippi. C’est après un bref repos à la Nouvelle Orléans qu’il rentra à Los Angeles après un crochet par le Texas. Début mai 1932, le patron était de retour à Hollywood.

   Mon ami était ravi et stupéfait du résultat de ses prestations ! Il était bien le seul ! En fin de répétition, on n’avait encore rien tourné depuis le début de la matinée quand ce fut l’heure du déjeuner. Toute la troupe se dirigea dans la belle maison de Syd et Fitz ne quittait pas Edna d’une semelle ! Moi je n’osais rien dire, par discrétion, surtout en présence du patron, mais il n’était pas très souhaitable que Fitz continuât à draguer ouvertement mademoiselle Purviance. Chaplin n’avait encore rien remarqué du manège alors que Edna jouait les fausses l’indifférente. Son sourire en disait long ! Soudain Charlie se tourna nerveusement vers Fitz et lui lança en piquant un sandwich sur la table : « C’est vous Bowling qui m’aviez bien fait rire à New York ! Boudjaki m’a parlé de vous ce matin pendant que je me maquillais ! Vous avez de la chance de travailler ici, j’espère que vous ne décevrez pas la production ! »

   Il le toisa de la tête au pied, tandis que dans son dos je faisais mille grimaces pour obliger Bowling à répondre au patron ! Mais il était trop impressionné pour ouvrir la bouche ! Fitz était absolument époustouflé de déjeuner avec celui qui l’avait tant fait rire sur l’écran ! C’était déjà un mythe pour lui, il n’aurait jamais assez de tous ses doigts et de toute la surface de son corps pour se pincer à l’idée de vivre, ne fut-ce qu’un instant, avec son idole ! Et là il allait jouer avec lui, pour lui, manger à la même table et respirer le même air ! Fitz était littéralement tétanisé ! Jamais toutes ses sucreries ne lui avaient procuré autant de plaisir !

« Vous savez, Bowling, reprit Chaplin tout aussi agité, moi le théâtre, je n’y retournerai jamais ! Il faudrait vraiment que je n’aie plus un sou…mais même pour dix mille dollars je ne reviendrais pas sous les feux de la rampe ! »

   Ce que rétorqua Fitz lui vint aux lèvres sans qu’il en soit conscient ! Une sorte de voix automatique indépendante de sa volonté l’obligea à articuler sans trop bredouiller

« Pourtant, Monsieur Chaplin vous étiez bon comédien chez Monsieur Karno !

« Vous avez raison, Bowling .... Et j’apprécie votre remarque… c’est vrai, sur scène j’étais à ma manière un très bon comédien. Dans les shows et les spectacles de ce genre ! Mais je n’étais pas fait pour débiter du Shakespeare… même comme vous Bowling en faisant rire vos spectateurs même dans les moments les plus tragiques ! Moi, je n’avais pas le métier, je ne racolais pas comme un acteur doit savoir faire ! Parler au public, je ne le pouvais pas ! Non, jamais ! J’étais trop artiste pour ça ! Et sachez Fitz que je suis un homme austère ! Je fais rire, mais je suis un homme austère ! »

   Là- dessus il jeta sa serviette sur la table et quitta la pièce ! On ne le revit plus de tout le repas.

   Quand toute la troupe regagna le studio, Chaplin était assis face au dossier de la chaise sur lequel il avait posé ses bras croisés. Il y planta le menton, le regard sombre et absent. Il ne réagit pas à notre venue.

   Fitz me fit remarquer qu’il était toujours comme ça lorsqu’il cherchait une idée pour une scène. Il devait être devant un vrai mur de briques, fixé sur un point mort où l’histoire piétine ou s’embourbe. Il leva la tête fit signe à Henry Bergman de l’accompagner dehors ! Nous, on restait assis à attendre que le crâne de notre patron accouchât d’une nouvelle idée qui allait redynamiser notre travail !

   Lorsqu’il revint, au bout d’une petite heure, suivi de Bergman, il riait aux éclats et portait à bout de bras deux gros sacs de sucreries en tout genre ! C’était génial, le patron avait une nouvelle idée !

   Mon ami Fitz considérait Chaplin comme un vrai guignol, une sorte de funambule qui se retrouvait toujours au bout d’un fil invisible et qui s’élançait comme un elfe.

   Fitz aurait voulu voler comme lui mais son propre poids l’en empêchait, son métabolisme s’altérait de jour en jour ! Il avait repris le régime des sucreries ! Son stress émergeait de nouveau à cause de la présence de Chaplin ! Le cadeau était trop beau ! Bowling se sentait complètement désemparé devant son nouveau maître ! Il en perdait tous ses moyens ! Il gaffait, se plantait magistralement ! Mais cela ne faisait rire personne ! Encore moins le père de Charlot !

   Bowling en était arrivé à engloutir démesurément six litres de crème glacée par jour ! Je n’y pouvais rien ! Son fil à lui cassait à chaque fois et, de l’élan qu’il manifestait avant chaque prise, il ne restait qu’une baudruche maladroite et désarticulée. Mon ami, mon cher ami retombait désespérément dans le tragique de sa condition humaine, dans le vertige et la nausée !

   Chaplin le surnommait « honeypuppet » ! Le pantin de miel ! Il commençait par éclater de rire par saccade en inspirant profondément, par la suite, ce rire nerveux se changeait en colère terrible !

   Il le traitait de « taré » d’« espèce de bâtard taré » de « face d’abruti » ou encore de « Crétin empaillé » ! Il perdait totalement le contrôle de lui-même devant son petit monde éberlué ! Se calmant presque aussitôt, saisissait le bras de Fitz, s’excusait de son emportement et prétextait qu’il se mettait dans des états pareils pour faire passer son énergie et faire comprendre aux acteurs qu’ils devaient donner tout ce qu’ils avaient en eux sans être décontenancés quoi qu’il arrivât ! Tout se passait sur quelques mètres carrés du studio et rien de ce qui se passait à la périphérie ne devait les distraire.

   Il se retournait de plus belle contre l’auteur de sa colère : « C’est votre faute aussi ! …je regrette Fitz, mais vous ne faites rien pour que ça fonctionne ! …je ne voulais pas crier… je me suis un peu oublié ! … Mais n’oublie pas, Bowling, que c’est moi qui te paie ! Alors la pauvre poupée de miel, rouge de honte, filait dans les toilettes et vomissait le glucose qu’il avait ingurgité avant de se rendre sur le plateau ! Ensuite il s’enfila le contenu entier d’une bouteille d’eau. Déjà fatigué, essoufflé comme un vieux buffle, il revenait sur le plateau et se planquait dans un coin derrière des décors démontés. Souvent j’allais le soutenir, lui parler, lui faire comprendre qu’il avait une chance exceptionnelle de travailler avec ce génie de Chaplin ! Lui il s’en foutait et je rageais de le voir amoindri par cette drogue de sucrerie !

 

 

 

    Un jour, alors que Fitz était au bord de la syncope, Chaplin s’approcha de lui et lui dit très tendrement mais avec un brin d’ironie : « Vous savez Fitz, vous me rappeler une des marionnettes Walton’s que j’admirais dans mon enfance à Londres : vous êtes une caricature vivante. Vous avez une grosse tête avec un petit corps de poupée ! Vous faites des entrechats mais vous rater toujours le salut final ! C’est insupportable ! Vous ne pouvez plus vous laisser aller de la sorte, gaspiller votre talent ! Je vous ai donné une chance en vous tirant de ce vieux théâtre minable de New York, ce n’est pas pour que couvriez de vomis le plateau ou vous devriez être le meilleur de tous ! »

   Chaplin était lui aussi un pantin, mais un pantin sentimental ! Moi j’avais dit un jour à Edna que Charlie était une mécanique greffée sur du vivant !

   Fitz, ça ne le faisait pas rire du tout ! Charlot faisait s’esclaffer ou chialer les petits et réfléchir les grands. C’était pour lui un art de vivre qu’il essayait de faire passer à coups de pieds au cul s’il le fallait !

« Pour moi, me disait-il souvent, le rire est un combat permanent contre les angoisses des hommes, les horreurs de ce monde. »

   Quand parfois je parlais avec lui entre deux prises, je percevais dans son regard une volonté de vie plus forte que la mort, tout ce qu’il touchait d’inanimé s’animait soudain.

   Charlot était la marionnette de Chaplin, les autres acteurs celle de Charlot ! Comme Dieu dans sa création ! Mais pour l’instant, il avait brisé les fils de Fitz complètement amorphe ! Plus de fil, plus de main dans la gaine. Tout son corps était flasque, restait immobile, prostré dans son gouffre de désespoir ! Mon ami se sentait broyé par des engrenages dont le rouage lui échappait.

   Il aurait fallu une sorte de palingénésie (joli mot, non !?), une renaissance pour ce bon ami Fritz qui ne parvenait toujours pas à décoller dans le cinéma avec ou sans candi barre ! Il y a des gens qui doivent fournir beaucoup d’efforts pour obtenir un faible résultat ! C’était le cas de Fitz ! Je pense qu’il ne croyait pas à son talent et se goinfrait sans cesse d’ersatz sucrés, croyant compenser un manque de confiance en soi !

   J’avais pensé faire venir Norma Allison, son ancienne partenaire du théâtre Wessley. Je lui avais même écrit relatant l’état lamentable de Fitz. J’en avais remis une bonne couche en l’implorant de se pointer dare-dare à Hollywood car « son ex » n’en n’avait plus que pour quelques jours !

   Un beau matin je reçus sa réponse par un câble ! Réponse laconique contenant à elle seule son mépris le plus profond pour mon ami : « Je n’en ai rien à foutre ! Qu’il crève ce petit sucre d’orge ! Le monde du spectacle l’aura bien vite remplacé ! »

    On ne pouvait pas être plus clair ! Norma, quant à elle, avait pas mal réussi sans Bowling !

    J’avais lu dans le New York tribune qu’elle avait épousé Gary Weston, un acteur qui passait son temps à se détendre en compagnie de jeunes beautés du théâtre ou du cinéma. Un soir, il est allé applaudir Norma qui interprétait la caricature d’une des sorcières dans Macbeth !

    Elle l’avait fait marrer ! Maquillée comme un épouvantail, elle remuait le popotin avec insistance et sa voix de crécelle l’avait interpellé. La vie amoureuse de Weston passait par des cycles. Il fréquentait les nymphettes pour leur grâce et leur fascination à côtoyer des gens de cinéma et les femmes d’âge mûr pour leur argent et la sécurité domestique !

   Tantôt il était plein de vigueur et tantôt complètement navrant de maladresse ! Ce qu’il ne savait pas, c’est que Norma fréquentait également le milliardaire James Oldfield un personnage qui considérait Miss Allison comme un demeurée et qu’il voulut faire enfermer pour ne plus devoir lui verser l’argent qu’elle lui avait soutiré dans un chantage au trafic d’armes découvert au cours d’une réception mondaine et bien arrosée de Manhattan !

    Gary Weston arracha Norman des griffes de ce truand de luxe et s’enfuit avec elle en Pennsylvanie ! Au bout de six mois ils revinrent à New York car le gangster milliardaire avait été abattu sur le pont de Brooklyn dans un règlement de compte crapuleux !

    Pour l’instant, elle n’avait pas encore tourné un seul film mais cela ne tarderait pas selon les journaux de la côte Est !

    J’avais informé Fitz de ma démarche, croyant lui remonter le moral. Je le vis réagir dans le bon sens…enfin dans un premier temps, presque aussitôt, il sombra de nouveau dans un état gommeux, tandis qu’il me demandait de la rechercher dans tout Hollywood ! Ce que je lui promis rien que pour l’encourager à remonter la pente, mais ce que je n’avais pas du tout envie de faire ! Mon travail d’assistant sur le nouveau film de Chaplin ne me laissait guère de loisir !

   Le cœur battant, Fitz se promenait sur Sunset boulevard et sonnait à toutes les portes des belles villas, propriétés des acteurs célèbres et moins célèbres du milieu cinématographique. Il se faisait jeter de partout !

    Carter De Haven l’autre assistant avec qui je préparais le tournage des « temps Modernes » me fit part au cours d’une séance de travail qu’il avait croisé Fitz sur le boulevard des stars en train de réciter des tirades d’Hamlet, substituant chaque fois le nom d’Ophélie par celui de Norma et tout cela en dévorant une tarte aux ananas couverte de crème fraîche ! La bouche pleine il essayait de s’introduire dans des propriétés privées, au cas où Miss Allison lui ouvrirait la porte comme dans un conte de fée et lui aurait susurré : « Ah ! Fitz, je n’attendais plus que toi ! »

 

Pauvre, pauvre Fitz Bowling !

   A neuf heures tout le monde était réuni dans la salle de danse où le soleil était déjà correct pour tourner. Chaplin investit le lieu et appela Edna Purviance qui était en pleine conversation avec l’ami Fitz. Lorsque mon ami vit le patron il se leva et se dirigea vers lui pour se présenter. Chaplin ne le remarqua même pas et s’assit entre deux caméras déjà braquées sur le plateau, ferma les yeux et se boucha les oreilles. Fitz crut que c’était à son intention que le metteur en scène marquait un refus de l’écouter. Bowling se tourna vers moi et discrètement je lui soufflai à l’oreille : « C’est sa manière à lui de visualiser une idée, c’est comme ça qu’il la voit sur l’écran ! » Syd, le demi-frère de Charlie découvrit l’étonnement de mon visage et me sourit en clignant de l’œil.

Edna Purviance fut découverte par le fameux cow-boy du cinéma Broncho Billy. Elle travaillait au Tate’s café de San Francisco. Originaire du Nevada, elle avait fait du théâtre amateur. Fitz la regardait donc sans cesse. Elle était blonde, jolie et semblait sérieuse. Edna nous hypnotisait tous. Son jeu de scène était captivant. Fitz se rendait compte qu’elle ne s’intéressait jamais à lui, trop heureuse avec son Charlie ! Pourtant Bowling décida de lui envoyer une lettre enflammée ! Il ne perdait pas son temps, l’ami Fitz ! Un petit message plein de charme survivrait à la précarité de l’existence de Fitz Bowling.

    Il lui avait déclaré qu’il n’avait jamais été aussi heureux. A partir du moment où elle lui était apparue, son cœur battait du matin au soir, rien que pour elle. Personne n’aurait pu le rendre plus joyeux !

   Ses paroles, ses tendres pensées, Fitz me les avait faites lire avant de glisser le mot dans le petit sac brodé d’Edna pendant le tournage d’une scène de court métrage dont je ne me rappelle plus le titre. Simplement que Chaplin avait fait construire un important décor représentant un grand café avec une fontaine à l’entrée, de quoi amener quelques désastres burlesques supplémentaires.

   Fitz, une fois son audacieuse entreprise accomplie, n’arrêta pas de m’en parler pendant les pauses.

   « Tu vois, Igor, imagine-nous assis l’un à côté de l’autre, moi regardant en l’air, elle me lorgnant avec sa petite bouche moqueuse, ses yeux fascinants et songeurs. Et moi, Igor, qui ne peut exprimer mes sentiments. Ce serait tellement merveilleux si j’étais, moi aussi, un vagabond comme Charlot. Je la sauverais d’une bande de gangsters. Je deviendrais le préféré de la famille et je tomberais amoureux d’Edna…

− Et ensuite, Fitz, Brutalement, ton bonheur s’estomperait par l’arrivée du jeune et beau fiancé…

− Je serais alors inconsolable, Igor, et mon découragement serait total !

− Alors tu écrirais : « Je croyais que votre compassion était de l’amour, mais c’est loin d’être vrai car j’ai vu celui qui fait battre votre cœur ! Adieu donc ! »

   Moi, j’essayais de le dissuader à poursuivre ses tentatives galantes envers celle que le patron avait choisie pour sienne !

   Je restais toujours près de la caméra lors des répétitions des acteurs. Je me tenais dans leur dos pour observer le manège de Charlie. Fitz, une fois de plus n’était pas du tout dans la scène, il ne songeait qu’à glisser son fiévreux message dans le sac personnel d’Edna qu’elle avait déposé hors champ. Il n’était donc que très rarement dans le cadre de la caméra ! Moi, je n’osais pas intervenir, trop soucieux de manquer les faits et gestes de Chaplin.

    C’était le début de la répétition, je voyais bien que Fitz était sous le charme, car jusqu’à l’heure du déjeuner, Chaplin déguisé et maquillé en Charlot expliqua indéfiniment toutes les parties du scénario et mima tous les rôles ! Charlie les fit donc répéter plutôt cinq fois qu’une et même dans les films muets, il fallait dialoguer normalement.

 

    Il montrait tout, changeait sa voix selon le personnage. Il créait tous les rôles et les faisait répéter avant de fixer le sien. Curieusement, Chaplin avait construit son décor sans avoir la moindre idée de ce qu’il allait pouvoir mettre dedans. Parfois, j’avais l’impression qu’il était planté au milieu d’un labyrinthe et essayait d’en trouver la sortie. Cela intriguait Fitz qui ne comprenait pas grand- chose aux trésors d’inventivité de son nouveau metteur en scène qui s’ingéniait aussi à lui apprendre la construction d’un gag avec la plus grande minutie. Il allait plonger Fitz dans des ennuis et l’obliger à s’en sortir. C’était sa méthode pour organiser l’intrigue d’une comédie. Fitz devait acquérir la capacité à retourner la situation en sa faveur en tant que plus « faible ». Fitz allait aussi apprendre à parler avec les objets et les décliner dans des contextes différents à l’infini. Bowling était désappointé lorsque Charlie commençait par représenter une scène telle que tout le monde l’attendait et faisait alors juste autrement. Cela le faisait beaucoup rire !

   Il les coachait sur des modes sensiblement différents et lorsqu’il entrait dans la scène, il chamboulait tout. Il était donc nécessaire d’être vigilant et je ne pouvais pas surveiller Fitz en particulier. Il m’échappait complètement ! Edna, elle, jouait et s’investissait pleinement dans le rôle sans s’occuper de Fitz ! Elle ignorait complètement les intentions du jeune premier amoureux de la star montante !

   Durant la scène, Fitz salua Edna d’un geste assez mou de la main, une sorte de flexion guimauve ! Edna rougit et cela tombait bien pour le moment de la scène où Charlot entraînait la timide immigrante vers le bureau d’État civil. L’exaltation de l’immigrant que jouait donc Chaplin débarquait sur la terre de liberté et se heurtait à l’opposition d’un agent de l’immigration, alias Fitz Bowling, que je venais de réussir à pousser dans le champ juste au bon moment ! Cependant Mr Chaplin tournait malgré tout un regard réprobateur vers les figurants qui n’avaient pas joué selon ses propres instructions. On refit la prise douze fois. Fitz rentrait fort heureusement de mieux en mieux dans son rôle ! J’en étais ravi et soulagé, car cette séquence aurait pu tourner à la catastrophe et entraîner la colère du patron !

    Moi, il fallait que je le familiarise à son nouveau boulot ! Il avait éprouvé par lui-même la difficulté à rencontrer Monsieur Chaplin, même à l’intérieur du studio et que la star refusait d’être dérangée pendant les tournages ni par les vieux amis, ni par les journalistes.

« Moi, je l’appelle Charlie ! » Il détestait qu’on l’interpelât par un « monsieur ». Comme je l’ai déjà signalé, la plupart de ses exigences étaient impossibles à satisfaire. Ça, il fallait que Fitz le sût, lui qui se cassait en quatre au Wessley Theater à New York pour que rien ne foire pendant le spectacle ! A part ses plantages au glucose et ses cascades avec Norma, tout baignait et les excès burlesques qui ne figuraient dans aucun des textes joués collaient bien avec le type de spectateurs qui, dans le quartier ne passaient pas pour être de fins connaisseurs de l’œuvre de Shakespeare !

   À l’époque au début des années 1920, j’avais peur que Chaplin ne cultivât une haine féroce à l’égard de Fitz vu son manque de rigueur dans le bon déroulement des tournages.

   Son prestige, lui donnait le droit de décider de qui continuerait à bosser ou non au studio.

   Ce que j’ignorais, c’est que Fitz avait envoyé une autre lettre à Miss Purviance, un courrier officiel cette fois ! J’ai retrouvé la lettre dans les archives du studio bien longtemps après que la jeune actrice ne quitte le studio vers 1926.

 

   Le papier et l’enveloppe bleus avaient été glissés malhonnêtement entre différentes notes de service, sans doute pour que Charlie mette la main dessus ! Mais le patron n’y avait jamais fait mention

En haut à droite, son auteur s’était inventé un en-tête tapé à la machine :

Fitz Bowling

Assistant et acteur des Studios Chaplin

BOWLING HOLLYWOOD SUGARLAND- 2e époque : « FITZ BOWLING’S HOLLYWOOD »

Pas du tout à cause de Fitz, je peux m’en porter garant, Chaplin et Edna s’éloignaient l’un de l’autre. Malgré une grande intimité et une fidélité aimante de la part d’Edna, elle réussit à le tromper ! Le grand responsable, c’était le « travail » ! Elle voulait se venger et trouva en mon ami Fitz un moyen idéal pour rendre jaloux le grand Charlie ! !

Il s’en mordrait les dents de l’avoir ainsi négligée ! La vie d’Hollywood et ses innombrables dîners, ses galas avaient également ruiné cet amour. Mais Fitz en eut vite marre des pantomimes d’Edna. Pour provoquer Charlie, elle simulait des évanouissements et c’est Fitz qui la réceptionnait dans ses bras ! Il croyait chaque fois qu’elle allait lui reparler de sa lettre ou, au mieux, encore, lui déclarer sa flamme ! Mais rien de tout cela. Ça ne plaisait pas du tout à Charlie qui finit par en avoir marre lui aussi ! Il saisit Fitz à la gorge et l’envoya plonger dans le gâteau couvert de crème au beurre, de chantilly qui recouvrait des fraises au sirop .

Cette scène était la réplique exacte de la séquence burlesque du dernier film de Chaplin.

L’assemblée interloquée se mit finalement à rire naïvement. Chaplin quitta la salle, emmena Edna avec lui, passa la porte en sautillant sur une jambe et en s’inclinant à quarante-cinq degrés, disparut, tandis que j’essayais de dégager Fitz du gâteau éclaté. Lui ne riait pas, il se pourléchait, transformant cette attaque en véritable gourmandise !

Le couple se réconcilia mais Charlie était convaincu que la liaison entre Edna et Fitz semblait bien réelle alors que la star n’en démordait pas : « Fitz Bowling n’est rien, même pas un acteur, il est insignifiant, ne représente absolument rien pour moi ! »

Chaplin finit par comprendre le personnage qu’était Fitz Bowling. Il lui avait expliqué la situation en lui précisant le caractère dépressif de son ami que j’essayais au mieux d’intégrer en l’obligeant à s’investir dans son travail d’acteur aux studios.

Charlie comprit très bien et eut pitié ! Il engagea Bowling dans sa nouvelle production de l’époque : « Charlot s’évade »

Quant à Edna, dès le début de cette affaire en 1923, elle n’essaya plus jamais de s’imposer dans la vie et la carrière de Chaplin. Ses relations avec lui demeurèrent cordiales malgré tout. Jusqu’à la fin de sa vie en 1958, elle continuera à collectionner tous les articles des journaux et des magazines tournant autour de l’œuvre de Charlie.

Fitz vivotait de film en film sans jamais donner le maximum de son talent. Sa déprime était profonde et limitait ses moyens ! Il toucha quand même 1500 dollars à la fin de chaque tournage. Moi, j’en gagnais 2 fois plus mais ça, je m’étais bien gardé de le lui dire, histoire de ne pas l’achever moralement ! Le film « Charlot s’évade » concluait le contrat de Chaplin passé avec la Mutual.

 

 

Los Angeles, 8 septembre 1921

 

Chère Miss Purviance,

 

Je vous prie d’excuser la liberté que je prends de m’adresser à vous mais je le fais par la présente avec l’espoir que vous comprendrez ma démarche, vaine à ce jour, d’obtenir dans un des prochains films de Charles Chaplin, dont je crois savoir que vous êtes l’actrice principale. Ne jetez pas cette lettre, elle est sincère et la déclaration qu’elle contient m’a fait longtemps hésiter à vous l’adresser.

    Je suis ici depuis bientôt deux mois. Je vous ai croisée le premier jour de mon installation, et mon cœur a aussitôt fondu pour votre beauté et votre élégance. Je sais que vous êtes aimable et généreuse. Aussi je requiers toute votre attention : Edna, je veux jouer à vos côtés et je vous presse de bien vouloir en parler à votre cher Charlie qui vous aime tant et qui a bien de la chance !

   Edna, je serai toujours votre plus grand admirateur et je meurs d’envie de vous tenir la main, de vous servir un café et des biscuits dans la scène du restaurant avec Mr Bergman qui est bien brave lui aussi !

 

   Avec toute ma gratitude et mon admiration !

                                         Mille cœurs à vous !

 

                                                                Fitz

 

Chaplin Studios Los Angeles mars 1933

 

En effectuant son tour du monde après la sortie de City Lights, Chaplin avait pratiquement interrompu sa carrière pendant deux ans. Durant cette période, la technologie cinématographique avait évolué d’une manière fulgurante.

    Dans un affolement consécutif à ces progrès, Chaplin eut envie de tout plaquer ! L’apparition du parlant l’avait ébranlé et souvent il nous en parlait avec beaucoup de véhémence et de passion au cours de nos réunions de travail. Il menaçait même de tout abandonner et de partir en Chine, pays qu’il affectionnait particulièrement.

    Nous, pour notre job, on n’y tenait pas vraiment ! Il nous fit part cependant de son envie de tourner un film dénonçant justement l’excès de machinisme et la crise économique. On était ravi qu’il s’ancrât de nouveau à Hollywood. Chaplin s’y sentait pourtant un étranger ! D’ailleurs tout avait bien changé ! L’âge d’or du cinéma muet était pratiquement révolu. Durant sa tournée mondiale, Douglas Fairbanks et Mary Pickford s’étaient séparés. Avec eux il avait fondé la United et marqué ainsi son indépendance totale vis-à-vis des majors américaines du cinéma. Finis les pionniers, les méthodes artisanales !

   Moi, Igor Boudjaki, j’avais le même âge que Charlie. Comme je l’ai déjà raconté précédemment, nous étions nés dans la même classe sociale et vécurent à peu près dans le même quartier de Londres. Mais moi, je n’avais pas l’énergie que Charlie avait emmagasinée à force de lutter contre ceux qui voulaient l’enfermer dans des orphelinats, contre ceux qui chahutaient sa mère malade de privations dans les théâtres où elle chantait, avec ceux, enfin, qui se forgeaient un nom et une carrière dans les troupes amateurs de spectacles.

    Sa nature bilieuse, formée de pulsions agressives l’avait toujours conduit au succès. Il avait réussi à se transformer. Moi, je n’avais jamais beaucoup engagé de luttes permanentes pour m’affirmer. J’avais rampé bien bas pour arriver à travailler avec lui ! Certaines personnes ne peuvent pas s’empêcher d’appréhender la vie et le sentiment d’exister par une constante révolte. Les pensées tumultueuses de son esprit m’ont toujours laissé perplexes. Il avait su se singulariser, moi pas ! J’ai toujours fait croire à mon entourage que j’étais dans le cinéma parce que j’avais été pistonné par un cousin qui connaissait un ami qui était assistant chez Chaplin. Mais c’était faux, évidemment ! Charlie et moi, nous avons eu le même parcours mais pas avec la même intensité.

   J’aurais préféré jusqu’ici que tout le monde ne sût pas que Chaplin et moi, nous avions joué et parcouru le monde ensemble dans la compagnie Karno. Nous avions un numéro hilarant avec un certain Jefferson, alias Stan Laurel !

    Je me suis fait passer pour un secrétaire et homme à tout faire minable dans le milieu du cinéma pour ne pas faire de l’ombre à Monsieur Chaplin. Il m’avait demandé de le rejoindre quelques semaines après son arrivée à Los Angeles chez Mac Sennett où il débuta dans le cinoche ! Il voulait faire de moi son faire-valoir. Je suis devenu son assistant au même titre qu’Ernest van Pelt, Harry Crocker, Carter de Haven, Albert Austin, par modestie certes, mais aussi par fierté, je ne voulais pas être le bouffon de celui qui allait devenir le grand Chaplin. C’était écrit !

   J’avais mal compris son attitude à vouloir absolument se servir de moi dans son boulot ! Au départ, j’avais pris son désir pour de la pure domination. Mais face à cette incompréhension qui me révoltait et m’humiliait, il s’est empressé de m’apaiser et de mettre l’accent sur ce qui nous ressemblait : une enfance en commun, l’amour de la comédie et le souci du travail bien fait. Il était trop complaisant avec moi, habile à me faire oublier ce qui avait engendré ma jalousie envers sa position. C’était sa façon d’être : jouer un jeu permanent du don de soi pour s’affirmer tout en entraînant les autres dans sa folle aventure !

    Son silence, parfois, m’inquiétait. Il jouait l’indifférence, le secret. Il devint alors encore plus magnétique. Par cette stratégie mystérieuse, il réussit à obtenir la première place dans les préoccupations du studio. Par cette étrangeté sympathique, on aurait pu le juger arrogant, son enthousiasme devint agressivité. Et, sans le savoir, il était vulnérable. Mais son esprit batailleur allié à une énergie qui m’a toujours épaté ne le laissait pas longtemps sans ressources. La passion de créer qui coulait dans ses veines le stimulait et lui permettait de cavaler vers de nouveaux horizons à conquérir, ambitieux encore, glorieux et risqués surtout !

   Rien à faire, c’était un perfectionniste et chaque jour qui passait au début de notre travail sur les « Temps Modernes » renforçait cette idée. Chaplin était un véritable maniaque de l’organisation. Tout en déployant ses efforts vers la perfection, toute l’équipe sentait qu’il voulait obtenir la reconnaissance des autres et montrer qu’il s’améliorait de jour en jour. Il recherchait à tout prix l’originalité pour susciter la reconnaissance. Il était surdimensionné !

   Un jour je lui lâchai froidement : « Charlie, votre manière d’agir gagne en puissance et en précision ce qu’elle perd en rapidité et en spontanéité.

− Je sais, mon cher Igor, me répondit-il nullement vexé, mais je tiens à mettre toute mon ingéniosité et ma persévérance dans l’amour du travail bien fait ! Prenez-en de la graine Boudjaki, et vous arriverez peut-être un jour à réaliser un projet un peu plus audacieux que de préparer un décor ou un effet visuel sur mon plateau ! »

   C’était la première fois qu’il me vouvoyait ! En somme, Chaplin était une créature dure, brillante et glacée et il le savait parfaitement !

   Sa vision chagrine, entièrement focalisée sur lui-même, c’était une soupe au lait relativement insatisfaite !

   Pénétrer son âme n’était pas facile. Ses éclairs de génie lui faisaient souvent admettre qu’il n’y avait qu’un seul Charlie Chaplin ! Tantôt solitaire au fond d’une pièce exiguë, tantôt se noyant dans la foule.

    Un soir, alors que l’on terminait une séquence difficile de City Lights, je lui avais fait remarquer que ce qui lui manquait dans son travail, c’était une paire d’ailes pour se déplacer plus vite !

   Il me répondit ironiquement : « Ne me dites pas que j’exige trop de la vie, Igor ! Elle m’embarrasse, c’est vrai ! Hollywood est un asile de fous… je me sens toujours tellement un enfant, un enfant parmi les adultes ! Alors des ailes… mouais ! J’y songe Igor, j’y songe ! » Conclut-il en ajustant sa casquette de Cockney sur son abondante chevelure bouclée.

    Le 23 mars 1933, il commença donc à rédiger le scénario des « Temps Modernes ». D’habitude, il se lançait au hasard, il improvisait beaucoup pendant le tournage. Pour nous, c’était éreintant car il fallait constamment rechercher de nouveaux décors, construire une scène sur le champ, déplacer les caméras en un rien de temps.

   Parfois, notre installation ne convenait pas au patron et il fallait tout reconstruire à zéro !

   Au contraire, avec ce nouveau projet, tout s’organisait avec minutie et précision ! De mars 1933 à octobre 1934, nous avons passé des journées entières à peaufiner le scénario. Mais le plus merveilleux dans cette aventure, c’était l’arrivée de Paulette Goddard, Levi de son vrai nom. Elle était née à Brooklyn en 1911. Ah ! Paulette ! Douce Paulette ! Vingt- deux ans plus jeunes que le patron ! Elle avait déjà été engagée à Hollywood pour de petits rôles, mais s’intéressait surtout à l’argent. Un milliardaire de Caroline du Nord l’avait sortie des studios. Mlle Goddard l’épousa et, deux ans plus tard, ils se séparèrent. Paulette avait engrangé plus de cent mille dollars ! Un divorce qui valait de l’or !

   Dans son angoisse permanente, la jeune femme avait apporté à Charlie un certain réconfort qu’il n’était pas parvenu à obtenir depuis quelques années et surtout qu’il n’espérait plus. Pour Chaplin, la solitude était la plus grande des misères. Pourtant, il fallait de la patience à Mlle Goddard pour vivre avec Charlie ! Elle avait déjà dû se résigner à rester souvent seule lorsqu’il s’enfermait dans son bureau avec ses carnets de notes. Son boulot avant tout ! Pour son nouveau film qui ne décollait pas, Chaplin travaillait avec une telle concentration qu’il mangeait et dormait dans le studio. Paulette découvrait au fur et à mesure que son travail laissait peu de place à sa vie personnelle. L’œuvre de son Charlie était devenue sa propre rivale.

    En fait, Chaplin exigeait une obéissance absolue. Son abus de pouvoir allait complètement dans le même sens que ce qu’il dénonçait dans « Les Temps Modernes ». Certains membres de l’équipe pensaient que cette union de Chaplin et de Goddard ne ferait pas long feu ! Il travaillait donc très dur avec elle. Jamais satisfait, on refaisait parfois une trentaine de prises de la même scène. Sous son regard tendu, il prenait la place de Paulette sur le plateau et répétait gestes et déplacements. Elle avait une façon juvénile et merveilleuse de communiquer ses émotions et son bonheur d’avoir rencontré son cher Charles. Paulette Goddard était l’antithèse de Norma Allison.

   Chaplin l’avait totalement transformée physiquement : retour au naturel pour les cheveux châtains. Il lui avait fait suivre des cours de danse et de chant. Dans le film, elle représenterait une pauvre gamine, mal habillée.

 

    Je me souviens de la patience inaltérable de Mademoiselle Goddard. Chaplin et elle restaient enfermés des heures entières dans le petit salon qui jouxtait le studio.

    L’équipe technique s’affairait à monter les énormes décors sur le premier plateau.

    À la fin d’une matinée de mai, le patron avait fait répéter Mlle Goddard, inlassablement pendant plusieurs heures, la même séquence qu’elle ne parvenait pas à restituer. Je la vis sortir de la pièce et s’effondrer en larmes.

   Elle se tourna vers Fitz qui essayait péniblement de suivre Henry Bergman dans la pantomime d’un serveur de café. Il se dirigea dans sa direction pour les besoins de la scène, croyant qu’elle venait pour l’interpréter lorsqu’ elle lui lança : « Je ne suis pas une actrice ! »

      Fitz, attendri par le désarroi de la jeune fille, lui susurra à l’oreille : « Mademoiselle Goddard, vous y arriverez, je vous le jure…vous êtes le personnage le plus féminin de tout le cinéma ! »

      Elle ne répondit pas à ce compliment que je trouvais, moi, un peu mièvre et téléphoné ! Simplement, elle se dirigea vers la porte du local ou l’attendait son bien-aimé en décochant de ces lèvres un sourire des plus tendres pour Fitz et finalement disparut aussi vite qu’elle s’était introduite sur le plateau.

    Cette journée fut bonne pour mon ami. Cette petite scène de tendresse lui avait redonné du punch pour huit jours !

 

Los Angeles avril 1933

 

Fitz devenait de plus en plus asthénique. Il était saturé de fatigue et de faiblesse croissante. Il gardait cependant l’esprit clair mais ses moments de dépression se multipliaient. Le tournage des « Temps Modernes » l’épuisait.

Entre les scènes, il buvait de grandes quantités d’eau et s’amaigrissait de jour en jour. Parfois il se grattait les bras jusqu’au sang. Dès qu’il avait fini une séquence, il s’enduisait d’une pommade calmante et ça ne lui facilitait pas la vie. Sa peau se desséchait et son visage vieillissait. Ça m’affolait et je ne pouvais rien y faire. Les paumes de ses mains se fissuraient et il devenait impossible pour lui de saisir un objet ou de s’agripper pour grimper sur un élément du décor. Il se faisait très mal et parfois un cri lui échappait. Alors tout le monde se retournait vers lui et l’aidait à se dégager ou à transporter un objet trop lourd.

Ses forces déclinaient rapidement. Mais à aucun prix, il n’aurait voulu rater un seul jour de tournage sur le plateau. Chaplin semblait l’ignorer complètement ! Il n’en était pas de même pour Henry Bergman ou Paulette Goddard qui insistait pour s’en occuper elle-même. Mais ses longues séances de répétitions et de tournages l’écartaient des bons soins que son état nécessitait. Je l’hébergeais dans le quartier Sud de Los Angeles. Pendant que je travaillais, une infirmière partageait ma tâche et lorsque je rentrais très tard, le soir, je me demandais si Fitz avait tenu le coup. Il parlait très peu et lorsqu’il trouvait la force de soutenir une conversation, il me parlait de sa femme et de la vie de famille qu’il avait sacrifiée pour le spectacle. Il commençait à regretter cette existence simple mais bien ancrée dans une sphère d’affection et de tendresse. Mais si les orages se sont développés au-dessus de sa tête, il s’en attribuait la responsabilité. Il n’avait jamais rêvé que de théâtre, de reconnaissance publique et de gloire éphémère.

    Mon ami Fitz ne fut jamais un monument du cinéma. Invisible, car trop effacé sur l’écran. A l’époque, j’étais sensible à cet extraordinaire mélange de comédie et d’émotion que j’avais décelé sur la scène du Wessley Theater.

   Je suis heureux et fier d’avoir été son ami durant ces quelques années ou je le vis s’éclater trop rarement de plaisir devant la caméra. Il avait traversé, trop furtivement hélas, l’univers de Chaplin et en fut un atome perdu au milieu d’une agitation qui le dépassait.

   Fitz fut cet ange qui passait au-dessus de la tête des gens, sans les déranger mais en leur adressant des signes humains de besoin d’être aimé !

   Personne ne l’avait capté réellement. À ce moment, il m’échappait aussi. Je le regrette encore aujourd’hui ! Son nom ne figure sur aucun générique. Un figurant au talent rentré !

   Dans les « Temps Modernes », la liberté, la lumière et la joie de vivre étaient les moteurs du film. Autour de la critique du machinisme, naissait une volonté de dominer l’événement. Charlot, inséré dans le carcan social, résistait au monde infernal et inhumain qui l’entourait.

    Charlot c’était un peu mon ami Fitz. Il remuait tant qu’il pouvait dans son travail et essayait de transformer son mal qui le rongeait en joie ! Et ça devenait pénible pour lui, il se traînait, il souffrait l’ami Fitz ! …Quoi qu’il fît, il n’était plus qu’un pantin dont on coupait jour après jour les fils qui le reliaient à la vie. Et la gesticulation de Fitz avait remplacé les mouvements gracieux des jours heureux. Il ne glissait plus dans le glucose mais ses gestes saccadés devenaient une sorte de cri déchirant. Il fonçait à travers tout, se hissait lourdement sur la chaise. Mais personne ne disait rien. Même Chaplin contenait son envie d’éclater en insultes de son cru. Alors que Charlot virevoltait, dansait dans la scène en cours, pour exprimer son exaltation amoureuse, son bonheur de dominer un univers d’objets hétéroclites au milieu d’un magasin, mon ami Fitz trébuchait dans cet espace matérialiste. Il ne se relèverait plus ! On interrompit le tournage. Rollie Totheroh, le preneur d’images était le premier à ses côtés, moi je le rejoignis aussitôt. Il était empêtré dans un amas de lingerie, de pantalon et de mousseline.

   Paulette s’était penchée sur lui, lui caressait le front. Lui, il plongeait dans ce trou autour duquel il titubait depuis plusieurs jours, sans vouloir s’arrêter. On avait coupé la caméra juste au bon moment où Fitz Bowling, l’acteur de New York avait craqué sans jamais pouvoir montrer au monde d’Hollywood l’éclat de son talent dont j’étais pratiquement le seul à le reconnaître. Paulette emmena Fitz dans sa salle de bain que l’on avait ajoutée à sa loge.

    Elle essayait de le ranimer avec une serviette mouillée, mais il ne réagissait plus. Ses yeux se tournèrent vers la star et, finalement, s’immobilisèrent la fixant, la pénétrant par son regard encore brillant, comme s’il avait voulu lui arracher sa reconnaissance et s’entendre dire : « Fitz, vous étiez un clown sublime déchiré entre la vie réelle et le théâtre. Vous avez trébuché car le fil était trop tendu et vibrait trop fort sous vos pieds ! »

    Moi, je suis toujours convaincu qu’elle le pensait et que Fitz avait lu dans ses pensées !

   Mademoiselle Goddard touchée un peu tard par la sincérité de ses sentiments exigea de Chaplin qu’il organisât la première des « Temps Modernes » à New York, le cinq février 1936 en hommage à Fitz !

    Chaplin n’avait pas oublié que c’était Fitz Bowling qui lui avait suggéré l’idée du morceau de bois coincé dans la grille du soupirail et que Charlot essayait en vain de dégager avec sa canne. C’était une des séquences préférées du réalisateur. Malheureusement elle ne fut pas montée dans la version définitive !

   Chaplin devait avouer un jour : « J’ai travaillé trop longtemps aux « Temps Modernes ». Lorsque j’amenais une scène à la perfection, elle se détachait de l’arbre. J’ai secoué les branches et sacrifié les meilleurs épisodes. Ils se suffisaient. Je pourrais les projeter séparément, un par un, comme mes premiers films ! »

   Moi, Igor Boudjaki, je travaillais auprès de Monsieur Chaplin, auprès de Charlie, auprès de mon ami d’enfance londonien et au milieu de sa famille jusqu’à sa mort le 25 décembre 1977. C’est moi qui l’aidais régulièrement aussi à accoucher de ses mémoires dans sa villa de Suisse où il avait pris sa retraite cinématographique. Sans lui, je ne serais resté qu’un luron de fête foraine. Il restera mon maître, le vagabond, mais aussi cet aristocrate solitaire, un prophète, un poète surtout !

    J’ai eu de la chance de naître à cette époque. Même si j’entends déjà les cris stridents d’un autre petit homme à moustache. Il m’arrivera encore souvent de parler de Fitz à Paulette pendant le tournage du « Dictateur ». Elle seule savait sa souffrance, percevait son rêve et avait ressenti sa déchéance d’homme libre. Hynkel marche d’un pas lourd et indolent, un peu comme celui de Fitz pendant sa maladie incurable.

    Le dictateur se dirige vers le globe terrestre, une main posée sur la hanche, l’autre étendue mollement. Il soulève la sphère de son support, se concentre divinement. Le globe est devenu un bal-mon léger. Hynkel le fait rebondir d’un coup de poignet de gauche à droite et dans le sens inverse, le fait monter très haut pour enfin le réceptionner sur le sommet de son crâne. Il constate qu’il peut en faire ce qu’il veut. Après quelques manipulations acrobatiques, il le rattrape brutalement, dans un éclat de rire luciférien. Le globe éclate. Il ne reste qu’une baudruche sans forme. Le dictateur verse des larmes de rage. C’est un peu de cette manière que s’est éteint mon ami Fitz.

   

Chaplin est l’unique artiste qui détenait l’arme absolue du rire menaçant la mort ! Le jour des funérailles de Fitz, Chaplin prononça quelques paroles : « Il faut savoir s’effacer avant que ne commencent à pâlir les plaisirs de la foire aux vanités. Fitz Bowling était un homme qui essayait toujours de se baisser pour ne rien ramasser. Il aurait dû rester bien droit. Le succès est merveilleux, mais il implique l’effort de suivre le rythme de cette nymphe infidèle qu’est la popularité. L’ami Fitz n’a pas pu le suivre, trop encombré de son corps. Mais c’est toujours avec son humour qu’il a sauvegardé sa santé d’esprit. Son instinct de survie n’était pas assez fort ! Monsieur Bowling, vous étiez un homme simple avec un point de vue simple et c’était toujours le meilleur ! »

 

Pour un homme du muet, il avait trouvé les mots justes !

 

 

 

« Du chaos naît une étoile ! Mais les étoiles parmi les étoiles ne donnent que peu de lumière et pas davantage de chaleur ! »

 

Il y a plus de faits et de détails historiques valables dans les œuvres d'art qu'il n'y en a dans les livres d'histoire.”

CHARLIE CHAPLIN

 

 

 

 

 

Mémoires publiées en juin 1979

 

par Igor Boudjaki

 

(Kichinev 4 mars 1988- †Genève 18 août 1981)

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

Jean-Luc FLINES

Je suis auteur et illustrateur de mes textes d'écriture. Je m'adresse à mes contemporains pour leur faire partager des effets atmosphériques, des émotions, des vibrations, des éléments: eau, air, terre, des regards fixés, des histoires au bout d'un pinceau ou d'un clavier d'écriture.
Voir le profil de Jean-Luc FLINES sur le portail Overblog

Commenter cet article