Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

BOWLING HOLLYWOOD SUGARLAND le roman complet- 1ère époque : « CHARLIE CHAPLIN’S HOLLYWOOD »

présenté par

présenté par

BOWLING HOLLYWOOD SUGARLAND le roman complet- 1ère époque : « CHARLIE CHAPLIN’S HOLLYWOOD »

Jean-Luc

FLINES

 

 

 

 

BOWLING HOLLYWOOD SUGARLAND

ou

Les mémoires burlesques d’Igor Boudjaki,

secrétaire et assistant de

Charlie Chaplin

BOWLING HOLLYWOOD SUGARLAND le roman complet- 1ère époque : « CHARLIE CHAPLIN’S HOLLYWOOD »

« Quand le destin se mêle du sort des hommes, il ne connaît ni pitié, ni justice. Le grand thème de la vie, c'est la lutte et la souffrance.

Il faut savoir s'effacer avant que ne commencent à pâlir les plaisirs de la foire aux vanités. La célébrité vous donne l'impression que tout le monde vous connaît, mais en réalité, vous ne connaissez personne. L'humour renforce notre instinct de survie et sauvegarde notre santé d'esprit. L'art est une émotion supplémentaire qui vient s'ajouter à une technique habile. »

CHARLIE CHAPLIN /  « Ma vie »

BOWLING HOLLYWOOD SUGARLAND le roman complet- 1ère époque : « CHARLIE CHAPLIN’S HOLLYWOOD »

1ère époque : « CHARLIE CHAPLIN’S HOLLYWOOD »

 

Nous sommes aujourd’hui le 25 décembre 1977, Charles Spencer Chaplin, mon ami, s’est éteint paisiblement dans sa maison de Corsier-sur-Vevey en Suisse.

Charlie Chaplin s’installa au Manoir de Ban en janvier 1953 et y vécut jusqu’à sa mort en 1977. Le Manoir de Ban se compose de 24 pièces, 1150 mètres carrées habitables, un parc de 14 hectares ou sont plantés de somptueux arbres.Cette maison de style néo-classique réalisée en 1840 par l’architecte Philippe Franel pour Charles Emile Henri Scherer est devenue propriété de Charlie Chaplin en 1953, elle est occupée aujourd’hui encore par les membres de la famille Chaplin.

Le Manoir de Ban à Corsier-sur-Vevey (Suisse)

 

Chaplin et ses petits-enfants devant le manoir de Ban

Chaplin et ses petits-enfants devant le manoir de Ban

Aujourd’hui, à presque quatre-vingt-dix ans, moi Igor Boudjaki, le petit immigré russe, je me souviens !

Dans les années 1950, Charlie m’avait confié que son personnage de Charlot était archaïque car on ne rencontrait plus guère de clochards dans les rues de Londres. Mais le temps, la dégradation économique entraînant plus de précarité ont fait que la situation du gentleman vagabond est redevenue d’actualité.

Je viens de Kichinev, la capitale de Bessarabie, quand c’était encore la Russie.La Bessarabie (roumain : Basarabia ; russe : Бессарабия, Bessarabia) est une aire géographique du sud-est de l’Europe, délimitée par la rivière Prout à l’ouest, le fleuve Dniestr à l’est et la mer Noire au sud.

La Bessarabie (roumain : Basarabia ; russe : Бессарабия, Bessarabia) est une région historique du sud-est de l’Europe, territoire des anciennes principautés roumaines tirant son nom de la dynastie valaque des Bassarab et dont la définition et l'étendue ont largement varié selon les périodes successives valaque, moldave, ottomane, russe et royale roumaine

J’y suis né le 4 mars 1888. Je vivais en ce temps-là dans la Russie des tsars. J’avais une sœur plus âgée qui vivait à Londres avec mon oncle Anton et ma Tante Olga. Lorsque Alexandre III monte sur le trône en 1881, alors que son père a été assassiné, il entreprend une série de contre-réformes et les mesures autoritaires sont renforcées. Il interdit les partis politiques et les syndicats. On ne peut circuler librement dans la Sainte Russie. La presse est largement censurée. Cependant, les mesures économiques sont favorables à l’industrie qui se développe à un vitesse impressionnante grâce, notamment aux investissements étrangers et à la construction d’un réseau ferroviaire de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres. L’Ukraine, en particulier s’industrialise fortement, tandis que la région de Saint- Pétersbourg et de Moscou consolident leur expansion industrielle. Le servage a été aboli et la population est sans cesse croissante, donc le volume de main d’œuvre ne fait qu’augmenter. L’industrie ne parvient pas à absorber cette masse de travailleurs. Beaucoup de paysans sont venus coloniser les terres encore vierges du Sud et de l’Est de l’empire. Le fameux train « Transsibérien » permis, dès 1891 de faciliter grandement les communications dans les territoires gigantesques de la Sibérie, favorisant ainsi la migration des populations. .

Construit depuis plus de 100 ans , le Transsibérien est la plus grande voie ferrée du monde avec 10 000 km sans tunnel, qui permet de traverser la Sibérie dans toute sa longueur en reliant Moscou à Vladivostok en 8 jours.

Depuis 1916, le Transsibérien relie Moscou à Vladivostok ou Pékin.

Avant la construction du Transsibérien , les Russes traversaient la Sibérie à cheval l’été ou en traîneau l’hiver. Le Tsar Alexandre III décida la mise en place d’un train pour faciliter la liaison entre la Sibérie et les autres parties de la Russie. Le premier rail fut posé en 1891. En 1901 on pouvait déjà relier Moscou à Vladivostok. La voie fut complètement achevée en 1916).

Transsibérien, ce train qui fait rêver!

Dans le Transsibérien, le premier luxe est d’avoir une place à bord, qui permet de profiter des paysages grandioses qui défilent à l’extérieur.

Une partie de ma famille émigra, elle aussi, mais en Angleterre où mon oncle Anton était devenu cocher de fiacre à la London Hackney Cabs Company. Suite à une épidémie de typhus qui ravagea la Bessarabie et la mort de mes parents qui s’en suivit, il me fit venir à Londres quelques mois après ma sœur Irina.

En fait, la Bessarabie était un pays très fertile, on y mangeait à sa faim, les greniers à blé étaient pleins, les fruits et légumes garnissaient les étalages des maraîchers. De nombreux juifs à se convertir à l’agriculture en Bessarabie

Mais la Roumanie menaçait sans cesse de s’approprier la région en l’annexant. Ce qui arrivera en 1917 durant la révolution socialiste ! Mon oncle avait prévu le coup et c’est pour cette raison qu’en 1892, il vint me chercher suite au décès de sa fille et de son beau-frère. Il avait vendu tout ce que mes parents possédaient en Russie y compris la machine à coudre de ma mère et nous avons pris le cargo « Cambodge » à Galatzi. Le voyage fut long et pénible mais fantastique sur le plan des paysages. C’est ainsi que, de la Mer Noire nous avons accédé à la Méditerranée par le Bosphore, la mer de Marmara et le détroit des Dardanelles, nous avons ensuite longé les côtes grecques, passé le détroit de Gibraltar, l’Espagne et enfin l’Angleterre ! Nous voyageâmes avec la famille Bowling- Kasparovitch. Leur fils, Fitz, fut mon compagnon de jeux durant le périple et nous devinrent amis . Ses parents souffraient de la tuberculose et ne supportèrent pas l’exode. Ils succombèrent à quelques heures d’intervalle en face de Gibraltar et au large de Cadix.

Arrivé à Londres, il m’installa dans une chambre minable d’un appartement composé de quatre pièces minuscules. Il n’y avait pas d’ascenseur mais un drôle de monte-charge qu’il fallait actionner en tirant sur de grosses cordes ! Pas d’électricité ni de baignoire. Je suis tombé malade, ma sœur et ma tante aussi, presque en même temps que moi. Mon oncle, qui ne gagnait pas lourd à la London Hackney Cabs, était absent des journées et parfois des nuits entières. Anton était parfois obligé de travailler le dimanche sinon il aurait perdu sa place. Quant à Fitz, il avait été recueilli par ses deux tantes, deux célibataires qui habitaient dans le quartier de Notting Hill. Lorsque je fus remis de ma maladie, je décidai de retrouver Fitz au domicile de ses tantes, mais celles-ci avaient quitter Londres pour NewYork, espérant trouver une vie meilleure à New York comme beaucoup de britanniques à cette époque. Je perdis donc sa trace mais j’étais convaincu, qu’un jour, moi aussi, j’irais à la conquête de l’Amérique et que j’y retrouverais mon compagnon de traversée ! Mais c’est une autre histoire !

Le quartier de Lambeth Road entre 1850 et 1900. J’y vécut donc avec mon oncle dès mon arrivée à Londres. C’est dans ce quartier que j’aperçus Charlie Chaplin pour la première fois.

Ma tante décéda d’une bronchite mal soignée. Je ne pouvais pas m’occuper de ma sœur et elle est allée dans un hôpital au Nord de la cité londonienne où ils l’ont complètement négligée. Très vite, j’ai été livré à moi-même. Mon oncle rentrait de moins en moins à la maison et je me débrouillais pour manger. Le reste du temps, j’étais sensé me trouver à l’école, mais je me baladais le plus souvent sur les boulevards de la capitale où j’observais les gens riches en grandes pompes qui promenaient leurs enfants et leurs chiens dans Kennington Park ou à West Square, St George’s Road, dans le quartier de Lambeth. En ce temps-là, il faisait très calme et paisible du côté de Westminster Bridge Road.

Je trouvais que la capitale britannique était gigantesque surtout que je faisais tout à pied, et souvent je m’y perdais et ne pouvait rentrer le soir à l’appartement et il m’arrivait de dormir sous un pont, le long de la Tamise. J’admirais les tramways tirés par des chevaux et longeais les magasins, les boutiques attrayantes et les restaurants qui s’emplissaient tout à coup de monde au sortir des théâtres innombrables sur cet axe desservi aussi par des omnibus à impériale. Puis, le matin, lorsque j’étais de retour au bercail, mon oncle était déjà reparti à son boulot ! Parfois, on restait cinq jours sans se voir. Il s’y habituait et ça l’arrangeait très bien, moi aussi d’ailleurs !

Kennington est un quartier du Sud de Londres, situé dans le district de Lambeth. C’est une banlieue résidentielle très ouvrière et on y trouve l’Ovale, célèbre stade de cricket. Le Parc de Kennington (créé par l’architecte victorien James Pennethorne) et le cimetière Saint-Marc occupent maintenant l’emplacement du Common, le pré communal de Kennington.

J’adorais particulièrement la Kennigton Road, une longue allée où habitaient les grandes vedettes du music-hall londonien dans de luxueuses maisons. Moi, je jouais aux osselets pour passer mon temps devant le pub « White Horse » tout près du William Harvey Hospital. Vers deux heures de l’après-midi, juste avant que le pub ne ferme, j’admirais les clients qui sortaient en se faisant remarquer par des excentricités assez vulgaires, faisant des manières précieuses avec leurs bijoux étincelants et leurs vêtements de tissus précieux. Puis ils montaient dans les fiacres qui les emmenaient vers les théâtres ou vers leurs maisons fastueuses.

 

Ils m’amusaient beaucoup et je les applaudissais chaleureusement. Ils me saluaient en souriant d’une façon peu naturelle. Mais il n’y avait pas qu’eux qui me faisaient rire ! Un jeune garçon, à peu près de mon âge les imitait de l’autre côté du trottoir en exagérant encore plus leurs manières de ladies et de gentlemen précieux ! Il ne m’avait, jusque- là, pas remarqué. Un dimanche de juin, je le rencontrai non plus au « White Horse » mais en face de la Chope. Il pleurait. Je traversai la rue en me dirigeant vers lui. Comme j’arrivais au bord du trottoir, il leva la tête me fixa un moment, tira la langue et s’enfuit à toute vitesse. J’essayais de le suivre mais il courait bien plus vite que moi. J’avais quitté les belles habitations de Kennington Road et je longeais à présent une série de vieilles maisons. J’étais à bout de souffle, je ralentis la cadence et m’arrêtai enfin, m’appuyant contre un réverbère. Le gamin m’espionnait à l’angle d’un mur ! Il me fit un pied de nez ! Je marchais vers lui, impossible de reprendre la course ! Il m’asticotait en imitant mon essoufflement ! Rien qu’à le voir, je riais tout en essayant de reprendre haleine. Il tirait une langue jusque par terre et faisait signe de la main de m’approcher de lui. Durant ma folle poursuite, j’avais la semelle de ma chaussure droite qui s’était décollée et je marchais difficilement ! Il riait de plus belle de me voir marcher comme un cheval blessé. Moi, je rageais ! J’optai mes deux souliers et je me retrouvai à pieds nus ! Je fis mine de le poursuivre de nouveau, mais lui aussi reprit ses jambes à son cou et me distança de plus belle. J’étais derrière Kennington Road, complètement perdu le long d’une rangée de maisons délabrées. C’était Pownall Terrace.

Pownall Terrace dans le quartier de Lambeth où vécut Charlie Chaplin durant son enfancePownall Terrace dans le quartier de Lambeth où vécut Charlie Chaplin durant son enfance

Pownall Terrace dans le quartier de Lambeth où vécut Charlie Chaplin durant son enfance

Le quartier de Lambeth s’étend de Waterloo station et Elephant & Castle au nord, à Brixton au sud, en passant par Kennington. C’est un « borough » relativement proche du centre via la northern line (métro), avec une vraie mixité sociale. Une mixité d’habitations aussi : d’une rue à l’autre, on peut retrouver des rangées d’immeubles sociaux, ou des maisons dans le plus pur style victorien.

Relativement animé vers Elephant & Castle et Waterloo avec des pubs et des commerces, le quartier est surtout résidentiel vers Kennington et Oval (terrain de l’équipe de Cricket anglaise), le long de la très calme Kennington Park road. On est au sud de la Tamise.

Au bout de la rue Methley, une usine de conserve de cornichons dégageait une odeur de vinaigre écœurante tandis qu’un abattoir déversait des effluves de viande en putréfaction. Le petit garçon intrépide était assis sur les marches de l’escalier qui conduisait à la porte d’entrée d’une maison encore plus sordide que les autres, au numéro trois. Épuisé par ma folle poursuite, je ressentis des picotements dans le bout des doigts, la tête me tourna, les jambes chancelantes, je m’évanouis juste en face de la maison du petit cavaleur.

Lorsque je me réveillai, j’entendis dans le lointain de ma conscience, une voie féminine qui chantait avec raffinement une sorte de marche irlandaise :

“ Riley, Riley, that’s the boy to beguile ye,

Riley, Riley, that’s the boy for me.

In all the Army great and…”

Dès que j’ouvris les yeux, la chanson s’interrompit et je vis un visage de femme habillée de sombre penché sur un ouvrage au crochet. Elle jetait de temps en temps un regard furtif sur mon visage pour voir si je me réveillais ! Moi je me sentais très faible, j’étais allongé et je fis pivoter quelques fois ma tête sur ce qui me semblait être un divan assez dur. La pièce me paraissait minuscule et je sentais parfois des relents de vieille lessive, comme chez nous, à Kichinev. À un moment, le regard de la dame croisa le mien et elle m’adressa un pâle sourire. Le plafond que j’observais dans les va- et- vient de ma tête était incliné et me donnait l’impression d’étouffer. Une table, placée contre le mur que l’on avait dégagée pour pouvoir ouvrir le divan sur lequel je reposais, était surchargée de tasses, d’assiettes et de quelques bols sales. Un vieux lit blanc était couvert de livres déchirés et de partitions musicales quelque peu jaunies. Une petite cheminée sans feu assombrissait encore plus la pièce.

Le gamin que j’avais poursuivi jusque chez lui m’apportait un morceau de pain avec une tranche de haddock fumé ! Cela sentait fort, mais j’avais faim ! Je dévorai des yeux la tartine dès que je me fus relevé légèrement en m’appuyant sur le bras du divan.

« Tu es ici chez Lily Harvey, artiste raffinée et talentueuse de la chanson et c’est aussi ma mère ! Moi c’est Charlie… et toi, c’est quoi ton nom !? Débita-t-il à toute vitesse en me tendant le quignon de pain. Désolé de t’avoir fait courir à t’en faire crever, mon pauvre vieux !… Tiens mange, moi, je vais vider l’eau sale du seau ! Je reviens tout de suite ! »

La femme en noire, que je supposais être la mère du jeune galopin, avait abandonné son ouvrage et s’était plantée devant la fenêtre mystérieusement silencieuse et absorbée par quelque pensée obsédante. Cette famille me paraissait encore plus pauvre que la mienne mais elle m’avait accueilli et je ne crachais pas sur cette hospitalité bien que ce foutu garçon de mon âge m’eût anéanti dans sa course insensée.

J’avais une image assez sombre de mes premières escapades d’immigré errant par la force des choses. Cette grisaille quasi permanente, l’atmosphère lourde et malsaine ne pouvait qu’avoir une influence néfaste sur mon caractère et mes comportements avec les gens dont je me méfiais, seul au milieu de ces individus que j’imaginais brutaux. Ils étaient devenus de sales égoïstes, obligés d’oublier leur sort dans l’alcool.

Avant cette rencontre avec le fils de Lily Harvey, mon opinion sur les Londoniens avait quelque peu changé. Jusqu’à présent, je considérais que les Anglais, sous l’influence de la purée de pois dans laquelle ils fermentaient, devenaient irascibles, heurtant les autres dans la rue sans donner d’excuses. En tombant en syncope d’inanition, j’avais risqué que personne ne s’arrêtât pour me secourir, chacun vacant à ses affaires et se hâtant d’en finir avec ses tâches journalières, n’attachant que peu d’importance au reste. Il était évident que tous les habitants de la capitale britannique ne s’enivraient pas pour que le sommeil de l’ivresse les délivre du pesant ennui des efforts quotidiens !

Mon petit cavaleur revint de la cour où il avait vidé son seau et lorsqu’il franchit la porte branlante de la pièce où je reposais encore, je lui dis joyeusement : « Moi, c’est Igor, Igor Boudjaki… sans rancune mon vieux Charlie Harvey ! ». Il déposa son seau près du lit et me tendit le bras. Je saisis sa main et il me redressa, m’obligeant à abandonner ma position couchée. J’étais de nouveau sur pied et je dégustais avidement le poisson fumé sur son lit de mie !...

 

« Pas Charlie Harvey…. Harvey, c’est le nom de théâtre de ma mère ! …Chaplin, Charlie Chaplin est mon vrai nom ! …. »

Hannah Chaplin, la mère de Charlie vers 1885

Hannah Chaplin, la mère de Charlie vers 1885

Mon regard fut de nouveau attiré par la mère de Charlie qui n’avait pas bougé d’un pouce !

« Ne t’occupe pas d’elle…elle est comme ça depuis trois jours ! Mon frère Sidney est en mer ! Ça fait deux mois qu’on n’a pas de nouvelle ! »

La mère de Charlie se détourna enfin de la fenêtre et se tourna vers nous deux : « Pourquoi, Charlie ne vas-tu pas avec Igor chez les Mac Carthy ? Vous mangerez nettement mieux qu’ici ! Je voyais son regard qui s’assombrissait, elle me paraissait encore plus maigre et je lisais une grande souffrance dans ses yeux. Charlie rougissait et avait les larmes aux yeux. Je le sentais écartelé entre le fait de rester près de sa mère pour lui tenir compagnie et le fait de m’offrir un vrai repas chez ces Mac Carthy. Cette famille était amie avec la mère de Charlie au temps où elle chantait encore dans les théâtres de Kennington Road !

Charlie me raconta cela en quittant la maison. J’avais trouvé un ami. Je n’imaginais pas encore bien sûr qu’une grande amitié venait de naître entre le petit immigré russe et le futur génie du cinéma, Chaplin. Il n’était encore que le gosse de Lambeth qui donnait des cours de danse pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa mère ! Je lui disais que je ne pourrais pas rester éternellement chez lui, mon oncle avait sans doute déjà entrepris des recherches pour me retrouver. Curieusement, Charlie me dit : « J’espère que non ! »

Je lisais dans ses yeux un grand espoir. Lequel ? Je ne pouvais pas le deviner. Il me prit par l’épaule et m’entraîna vers l’habitation confortable des Mac Carthy dans la partie nettement plus élégante de Kennington Road. J’étais convaincu que ma vie allait changer ! Je me sentais léger et confiant dans un avenir que je percevais différent mais dont le contenu m’était encore étranger.

La soirée chez les McCarthy fut chaleureuse et réconfortante pour deux gamins comme nous, privés de chaleur familiale où les rires et les éclats de voix avaient été remplacés par des réflexions intérieures sur le sort des enfants de parents séparés ou décédés. Charlie et moi, nous avions joué avant et après le repas avec le fils Mc Carthy, ce cher Wally, enfant solitaire qui était fort heureux de se trouver des compagnons de jeu au grand bonheur de ses parents forts généreux, en tout cas, en ce qui concernait les douceurs et les friandises qui accompagnaient la dégustation du thé.

Charlie restait rêveur et son esprit se situait franchement ailleurs pendant cette cérémonie typiquement londonienne ! En effet, il me confia, un soir en revenant de chez les McCarthy, qu’il préférait nettement lorsque sa mère préparait elle-même le thé et faisait frire du pain dans de la graisse de bœuf. Elle lui lisait ensuite les aventures d’Oliver Twist, livre qu’il garderait toute sa vie comme livre de chevet. Il appréciait bien mieux les longues soirées avec sa mère que celles passées chez les McCarthy.

La mère de Wally interrogeait toujours Charlie afin de s’enquérir de la santé de sa mère qu’elle ne voyait plus depuis que celle-ci avait cessé ses activités théâtrales ! Oui Madame Chaplin était une femme de scène. Au début de notre amitié, Charlie refusait de parler des aventures artistiques de sa mère comme si un rideau d’acier était tombé entre sa vie actuelle et cette période.

Hannah, la mère de Chaplin vers 1885, échoua dans sa vocation de « soubrette » de music- hall. Elle restait assise à la fenêtre avec ses enfants, regardait les passants dans la rue et tentait de deviner leur tempérament d’après leur démarche. Un sens de l’observation dont héritera son fils.

Un soir que nous rentrions un peu tard de chez les McCarthy, la mère de Chaplin nous accueillit avec un regard sombre assez réprobateur. Moi, j’étais pétrifié à la voir ainsi, très maigre, tout à coup dégageant un air de profonde tristesse dans le regard. Je vis alors le visage de Charlie devenir tout à coup sombre aussi, comme s’il avait commis une faute grave. Il était honteux de s’être attardé ainsi en rue où nous avions bavardé plusieurs heures assis sur un banc du parc de Kennington tandis que la nuit était déjà tombée depuis une heure. Elle lui fit des reproches devant moi, ce qui le rendait encore plus consterné.

« Retourne donc d’où tu viens avec ton copain Igor ! lui dit- elle d’une voix cassée, pleine d’anxiété. Je sais que c’est mieux chez les Mac Carthy, qu’il n’y a rien ici pour toi ! »

Charlie m’avait fait part de son sentiment de culpabilité en la laissant toute seule dans cette misérable mansarde du 3 Pownall Terrace.

Sur ce banc du parc, il m’avait petit à petit confié que sa mère était devenue une grande chanteuse et que malgré son activité artistique qui l’accaparait fortement, en rentrant du théâtre, elle trouvait le temps de déposer sur la table des gâteaux, des sucreries qu’il découvrait avec son frère Sydney tout en essayant de ne pas faire de bruit pour ne pas la réveiller lorsqu’elle se reposait de ses prestations de la soirée précédente.

Lâchement ou par discrétion, je ne sais plus très bien, je m’esquivai de la mansarde et je laissai Charlie aux prises avec sa mère. Je descendais l’escalier jusque dans la rue en pleurant car je me sentais responsable de par mon envie de prolonger les soirées avec Charlie loin de chez lui ! Je trouvais que sa mère était très mince mais pleine de charme !

Moi, j’avais perdu la mienne très jeune, là-bas, en Bessarabie. Mon oncle me délaissait pour ses affaires, ma sœur était enfermée dans un hôpital d’où elle ne sortirait plus et je n’avais plus de véritable foyer où me réfugier. J’avais transféré mon besoin de famille sur celle de Charlie, fort réduite malgré tout mais si importante pour lui. Charlie et moi, nous commencions à nous sentir frères de cœur. Sa mère n’avait pas encore remarqué cette amitié naissante. Elle me considérait comme un gamin des rues que Charlie avait ramené à la maison pour faire les quatre cents coups et lui causer des ennuis dont elle se serait bien passée.

Mon oncle, dans un de ses rares moments de lucidité, décida de m’envoyer à l’école au lieu de me laisser traîner dans les rues tout au long de la journée. Il m’expédia à Hanwell.

Dans ses mémoires, Charlie Chaplin écrit à propos d’Hanwell : « L’école de Hanwell était divisée en deux, une section pour les garçons et une pour les filles. Le samedi après-midi, l’établissement de bains était réservé aux petits que les plus grandes des filles avaient la tâche de baigner. Je n’avais pas sept ans et j’étais dans ces occasions d’une extrême pudeur ; avoir à subir l’ignominie de voir une fillette de quatorze ans me passer un gant éponge sur tout le corps fut pour moi ma première gêne. …On avait beau bien s’occuper de nous à Hanwell, c’était une existence très esseulée. L’ambiance était triste ; on respirait la tristesse dans ces sentiers de campagne où nous marchions, une centaine de pensionnaire en rang par deux. J’avais horreur de ces promenades et des villages par lesquels nous passions et dont les habitants nous dévisageaient ! Pour eux, nous étions les pensionnaires de « l’asile ».

 

 

 

 

 

 

L'établissement scolaire de HANWELL que fréquenta Charlie Chaplin

Ce n’était pas tout à fait une école, mais plutôt un orphelinat ! J’avais compris, Oncle Anton et Tante Olga, plongés dans la récession, eux aussi, avaient vu leurs affaires sombrer dans les affres d’une spéculation douteuse. J’étais une charge pour eux et ils avaient décidé d’éliminer tout ce qui contrariait leur expansion économique. Oncle Anton sombra dans l’alcool et un beau jour, trois personnes bien habillées vinrent me chercher dans une espèce de charrette refermée tirée par deux gros chevaux qui m’amena dans cet établissement connu localement comme the « Cuckoo School », une école d’assistance publique, construit en 1856 pour les enfants de familles privées et des orphelins qui recherchaient un endroit pour vivre et apprendre. Hanwell, une ville située à l’ouest de Londres, entre Ealing et Southall, était une belle cité avec des ruelles bordées de marronniers d’Inde et où mûrissaient encore des blés et des vergers. Une odeur de fleurs et d’herbe emplissait mes narines après la pluie lorsque je me promenais dans la grande cour de récréation. Mais cette nature ne m’aidait cependant pas à ne pas déprimer.

CHARLIE CHAPLIN, enfant parmi les élèves de sa classe à l'école de HANWELL

 

J’avais le moral au bas dans cette école qui n’était pourtant pas comparable à l’orphelinat fréquenté par Oliver Twist ! Pourtant, durant les premiers jours, je me sentais complètement perdu et étranger. Je n’étais qu’à vingt kilomètres de Lambeth mais j’avais l’impression que ma famille m’avait envoyé au bout du monde. Le soir, à l’heure du coucher, durant les prières, à genoux avec quelques dizaines de compagnons, au milieu de la salle, je regardais par les fenêtres le coucher de soleil sur les collines et le chant « Quand tout nous abandonne et que s’enfuit l’espoir » me tirait des larmes chaudes. Je me sentais bien seul et Charlie me manquait. Mais ce que je ne savais pas, car mon ami ne m’en n’avait soufflé mot, c’est qu’il était aussi élève à Hanwell ! Il venait d’avoir sept ans et allait être transféré dans le département des garçons plus âgés, là où j’avais été intégré depuis mon arrivée. En effet j’étais quelques mois plus vieux que Chaplin.

 

Moi je ne m’y plaisais pas, et la veille où Charlie entra dans la section des grands, j’avais essayé d’échapper par une fenêtre du deuxième étage, j’étais monté sur le toit et j’avais jeté des marrons sur les professeurs et le personnel de surveillance. On était vendredi, le jour des punitions. Elles étaient distribuées dans le grand gymnase, une espèce de hall sombre d’environs soixante pieds de long et quarante pieds de large surmonté d’un haut toit. Des cordes d’alpinistes y étaient fixées aux poutrelles. Je devais marcher au pas au milieu de deux cents cinquante garçons âgés entre sept et quatorze ans et alignés d’un côté à l’autre de la pièce. A droite un chevalet muni de courroies pour les poignets auquel on m’attacha et, tout à tour, chaque élève passait devant moi en me donnant un coup de corde dans le dos. Cela faisait très mal, car certains prenaient du plaisir à frapper avec force. Mais avant, le capitaine Hindrum, un retraité de la Royal Navy m’avait fait allonger sur un long bureau, m’avait remonté la chemise sur la tête et m’asséna six coups vigoureux avec une canne de quatre pieds. Je pleurais de chaudes larmes. La force des coups et l’humiliation subie me firent m’évanouir et je dus être emmené à l’infirmerie. Certains enfants, terrifiés par ce spectacle expiatoire, chancelèrent eux aussi !

Lorsque je me réveillai de ma syncope, je découvris le visage de Charlie qui se penchait sur le mien. Je croyais que j’étais mort et que j’arrivais au ciel accompagné de mon ami, tel un ange gardien qui m’aurait assisté dans ma peine ! Ma conscience retrouvée, Charlie me réconforta. Sa maman, n’était pas loin ! Elle me regardait avec pitié et au bord des larmes.

J’étais heureux de sa présence. Après m’avoir quelque peu réconforté, elle m’apprit que ma sœur s’était suicidée dans l’hôpital où elle se trouvait enfermée comme folle. Quant à mon oncle Anton et ma tante Olga, ils avaient été conduits en prison pour diverses escroqueries. Tous les meubles et les bibelots de l’appartement avaient été saisis et le propriétaire avait déjà loué le quatre pièces à un riche négociant en vin. J’étais donc orphelin et à la rue

Quelques jours plus tard, alors que j’avais repris des forces, je pus regagner ma classe où Charlie occupait le banc du fond. Je m’assis spontanément à côté de lui et je vis son visage devenir radieux et fier de m’avoir comme voisin de classe

Son frère Sydney était rentré, lui aussi, à Hanwell mais n’y resta pas longtemps, en tout cas pas comme élève, puisqu’il fut en âge d’être engagé dans les cuisines du pensionnat ! Sydney en profita pour favoriser son frère et moi-même en nous refilant parfois du pain beurré, des saucisses, des gâteaux ou des fruits selon le menu du jour ! Puis un beau matin, Sydney partit de cette école. En effet, lorsqu’ils avaient atteint l’âge de onze ans, les garçons pouvaient de rejoindre l’Exmouth, le navire-école destiné à former les enfants pauvres aux métiers de la marine et qui comprenaient des cours de gymnastique et de musique. Une aubaine pour lui !

En s’engageant ainsi dans la marine, Sydney parvint à aider matériellement sa mère et son frère grâce à ses emplois répétés sur des navires. Ce fut au cours de l’un de ses voyages qu’il tomba sérieusement malade et dut séjourner dans un port le temps de sa convalescence. Malheureusement, ni Hannah ni son fils Charles n’apprirent la maladie de Sydney. Hannah restait des jours assise à sa fenêtre, se demandant quand Sydney rentrerait. Elle était déjà faible en raison d’une mauvaise alimentation. L’attente anxieuse du retour de son fils aggrava les choses.

Le départ de son frère provoqua chez Charlie un grand manque affectif. Moi, j’essayais de le consoler et de le distraire par mes pitreries et mes farces pas du tout appréciées par l’encadrement pédagogique de l’institution. C’est ainsi que, Charlie et moi, nous fûmes punis sévèrement pour avoir mis le feu dans les toilettes ! On nous rasa la tête sous prétexte que nous avions attrapé une mycose en étant toujours fourrés dans les water-closets. On nous badigeonna d’iode, ce qui fit rire l’ensemble des élèves des classes supérieures.

Puis un jour, Hannah Hill, la mère de Charlie nous rendit visite et obtint l’autorisation de nous ramener pour une journée complète à Lambeth, notre quartier. Madame Chaplin nous donna à chacun la somme de neuf pences dans un petit mouchoir à carreaux rouges et blancs, une sorte de petite bourse. Avec cette fortune d’un jour, nous achetâmes chacun une livre de cerises que nous dégustâmes dans le parc de Kennington, assis sur un banc ! J’avais confectionné une balle avec des morceaux de cordes enveloppés dans un papier journal !

Ainsi donc la mère de mon ami Charlie n’avait plus toute sa tête. Je restai fidèle à ma promesse et ne parlai plus jamais de la santé de Madame Chaplin. Mais dans le fond, j’étais triste pour Charlie car, si jeune, il devait déjà dissimuler la folie naissante de sa mère. Cet état mental n’était que le résultat d’une somme de déceptions sentimentales et professionnelles.

Le monde du spectacle a toujours été cruel pour les artistes qui ne savent pas se renouveler et qui vieillissent mal.

La mère de Chaplin était pourtant jolie, fascinante pour moi qui n’avais plus de maman depuis déjà quelques années ! Elle avait environ trente ans lorsque naquit notre amitié à l’école de Hanwell. Son teint était clair, ses yeux bleus violets, et sa chevelure couleur châtain clair pendait dans son dos à tel point qu’elle pouvait s’asseoir dessus. Pour moi, c’était un ange, elle était divine ! A plusieurs reprises, Charlie me procura des places gratuites pour venir la voir chanter et interpréter une soubrette dans différentes comédies. J’adorais ça !

Charlie avait aussi un père, que je n’ai pas connu mais dont il me racontait des anecdotes des plus drôles. Il parlait notamment d’un music-hall à Canterbury où, assis dans un fauteuil de velours rouge, il regardait son père faire son numéro. Une soirée au bout de laquelle la représentation s’était achevée très tard, après une petite fête pour l’anniversaire d’une des comédiennes, Charlie se souvenait, qu’en pleine nuit, il s’était retrouvé enveloppé dans un plaid de voyage, allongé sur la banquette d’une luxueuse calèche tirée par quatre chevaux. Mais il ne savait plus s’il était accompagné par sa mère ou son père. Il entendait les rires et les élans de gaieté qui raisonnaient sur le pavé, le tout ponctué par les coups de fouets du cocher un peu grisé, lui aussi par l’alcool, et qui leur ouvrait le passage pour rentrer dans Kennington Road, le martèlement des sabots des chevaux et des sonnailles des harnais n’épargnant pas le sommeil des riverains.

 

 

Charles Chaplin Sr., le père de Charlie vers 1885

Charles Chaplin Sr., le père de Charlie vers 1885

Soudain, dans ses yeux bercés par ces doux souvenirs, je vis deux larmes perler, hésitant à descendre sur ses joues encore potelées. Il se coucha sur le lit et ferma les paupières, ce qui libéra une des larmes qui s’écoula sur l’oreiller. A Hanwell, Charlie était loin de sa mère et s’était rendu compte malgré son jeune âge qu’entre le monde extérieur et sa mère tout n’allait plus très bien !

Plusieurs semaines s’étaient écoulées et son chagrin quelque peu dissipé, noyé dans les activités scolaires, sportives et dans nos jeux ! Mais un vendredi après-midi, alors que les parents de certains enfants placés dans l’institution vinrent rechercher leur progéniture, le temps d’un week-end, nous attendions, Charlie et moi, la venue de sa comédienne de mère ! En fait après plusieurs heures d’attente et d’angoisse insoutenable, c’est Higgins, un des convoyeurs de l’école qui nous ramena. Nous l’interrogeâmes sur la cause de cette absence, mais il ne voulut rien nous dire, prétextant qu’il ne savait rien et qu’il avait simplement reçu l’ordre de la direction de nous ramener à Lambeth. Il nous déposa dur Kennington Road, car il devait acheter des provisions et les ramener à Hanwell avant la tombée de la nuit !

Quand nous entrèrent dans la maison de Charlie, qui était aussi devenue la mienne par la force de l’habitude, sa mère n’était pas là ! Il interrogea les autres locataires de l’immeuble et finalement, nous apprîmes que Lily Harvey, alias Madame Chaplin, était sortie avec une amie depuis le début de la matinée et qu’on ne l’avait pas vue rentrer depuis ! Charlie était furieux !

Il claqua la porte d’entrée qui était négligemment restée ouverte et se planta sur le parquet, la tête basse et les bras croisés ! Il boudait, moi j’avais mis la main sur un journal de bandes dessinées et je m’étais installé de l’autre côté de la pièce, tout près de la porte, lisant et épiant des pas dans l’escalier, ceux de la mère de Charlie ! Nous restâmes ainsi jusqu’à peu près huit heures du soir !

Puis soudain, le rez-de-chaussée fut le théâtre d’une agitation intense. On ne comprenait rien de ce qui se disait mais dans le tohu-bohu, je reconnus la voix de Lily Harvey ! Charlie, lui ne bronchait pas d’un pouce, l’air renfrogné. Puis la voix de Lily se rapprocha dans les escaliers et mon ami leva enfin la tête, se dressa d’un coup de rein énergique et se planta devant la porte d’entrée. Sa mère poussait des exclamations exaltées et pleurait par intermittence. Dans ces braillements incontrôlés, je saisis un nom répété plusieurs fois dans sa rage : Armstrong ! Armstrong est un imbécile, Armstrong est un salopard, Armstrong est un tyran ! …. Charlie et moi, nous nous regardions sans rien dire, ne sachant pas s’il fallait rire ou pas ! Sa mère semblait particulièrement excitée ! Elle n’était pas dans son état normal ! Plus elle se rapprochait de la porte toujours fermée, plus elle semblait violente ! Charlie se mit à pleurer, moi j’ouvris la porte, de peur qu’elle ne la défonçât dans son accès de rage ! Lorsque Charlie vit sa mère dans l’embrasure de la porte il lui sauta au coup et ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. Elle me regarda au- dessus de l’épaule de Charlie et me sourit tendrement en battant des paupières. Elle déposa son fils sur le sol et se dirigea vers moi, se pencha et m’embrassa sur le front pendant un bon moment. Je fondis en larmes à mon tour et la serrez très fort ! C’était la première fois depuis bien longtemps que je retrouvais un peu d’affection.

Aussitôt après elle se renfrogna et hurla de nouveau : « Armstrong, Armstrong ! C’est une brute, une sale brute ! »

Je ne comprenais rien à ses propos et ce n’est que longtemps après, quand nous étions déjà en Californie, Charlie et moi, que je sus que le fameux Armstrong en question était ni plus ni moins que l’avocat qui défendait le père de Charlie. Miss Lily était revenue, cet après-midi- là, du tribunal car elle avait intenté un procès à son ex-mari. Il ne versait plus de pension alimentaire. Elle avait perdu et maudissait ce chien d’avocat.

BOWLING HOLLYWOOD SUGARLAND le roman complet- 1ère époque : « CHARLIE CHAPLIN’S HOLLYWOOD »

C’est lorsque nous avions été engagés chez Fred Karno, en 1910, je crois, que Charlie me parla de son père. Il allait vivre, la même expérience que lui au travers des représentations théâtrales itinérantes.

Il me montra, un soir après une représentation à New York, une affiche datant de 1887 où apparaissaient les noms de Hannah Hill et de Charles Chaplin ! Étonnant ! Quelle allure ils avaient ! A cette époque, c’était vraiment les débuts de la grande période du music-hall britannique. De nombreux théâtres virent le jour l’un après l’autre dont le fameux London Pavilon, L’Alhambra, et l’Empire de Leicester Square. C’est ainsi que près de 40 théâtres offraient au public friand des spectacles musicaux à Londres et dans sa périphérie !

CHARLES ET HANNAH CHAPLIN au music-hall (affiches)CHARLES ET HANNAH CHAPLIN au music-hall (affiches)
CHARLES ET HANNAH CHAPLIN au music-hall (affiches)CHARLES ET HANNAH CHAPLIN au music-hall (affiches)CHARLES ET HANNAH CHAPLIN au music-hall (affiches)

CHARLES ET HANNAH CHAPLIN au music-hall (affiches)

LONDON PAVILION sur Piccadilly Circus ThéâtreLONDON PAVILION sur Piccadilly Circus ThéâtreLONDON PAVILION sur Piccadilly Circus Théâtre

LONDON PAVILION sur Piccadilly Circus Théâtre

Charles et Hannah avaient été séduits par l’allure et le charme des vedettes qui faisaient partie de l’élite du music-hall.

Ils les admiraient, se pavanant sur Kennington Road et se regroupant en bandes chaque dimanche matin dans les pubs du quartier. Charlie et moi, nous serions aussi conquis 15 ans après par la même fièvre du spectacle ! Pour Charlie, sentimentalement parlant, il était convaincu que sa propre mère avait du talent ! Il en hérita ! Mais elle n’eut pas de chance, me confia-t-il. Elle fut vite dépassée par la mode fulgurante des comiques visuels. Sa carrière fut donc courte et sans grande gloire ! Son nom figurait en petit au bas des tarifs de consommation des petits théâtres de province ! Mais de cette époque, Charlie garde des souvenirs brillants d’intensité ! La nuit fut le domaine d’Hannah et Charles qui acceptaient tout ce que leur offraient leurs engagements dans les arrière-salles. Hannah débuta seule en 1885 sous le nom de Lily Harvey, « artiste raffinée et talentueuse » qui reçut de nombreuses et élogieuses critiques. Mais elle fut occultée par le succès d’une jeune nymphette de seize ans dont je ne me rappelle plus le nom ! Quant à la carrière de Charles elle fut bien plus prometteuse que celle de Miss Lily ! Il avait d’abord travaillé comme mime puis se tournant vers le style de chanteur dramatique de composition. Il remporta un succès soutenu.

Charlie a peu connu son père, mais il se souvient d’un homme séduisant, assez pensif, avec des yeux sombres malgré son large sourire qu’il exhibait sur les affiches. Plusieurs de ses chansons furent publiées et il fit un triomphe au New Empire Theatre of Varieties de Leicester.

L’alcool, dans les music- halls, représentait une part importante des revenus pour la direction et c’était la tradition qui devint très vite une obligation : les artistes se mêlaient au public du bar et poussaient la chansonnette pour les distraire et les pousser, bien évidemment à la consommation. L’alcoolisme professionnel n’épargna pas le père de Charlie. Mais ça ne l’empêchait pas d’aller de succès en succès et à l’été 1890, il fit une tournée en Amérique et notamment dans le théâtre new-yorkais « Union Square 20 »

UNION SQUARE THEATRE New YorkUNION SQUARE THEATRE New YorkUNION SQUARE THEATRE New York

UNION SQUARE THEATRE New York

A cette époque, je crois qu’Hanna et Charles étaient déjà mariés et de cette union naquit, le 16 avril 1889, un certain Charles junior, mon ami Charlie. Mais, comme souvent dans le milieu des artistes, le couple dû surmonter pas mal d’orages sentimentaux et vacilla assez vite. D’ailleurs, ce voyage en Amérique où le père de Charlie connut pas mal de nouveaux amis marqua définitivement la rupture entre ses parents. Toutefois, un chanteur de music-hall, Léo Dryden devint le chantre de l’Angleterre et eut la bonne fortune de plaire à Hannah ! Il lui fit la vie dure par ses accès de colère mais au moins, elle avait son nom dans le journal, ce qui n’était pas arrivé depuis cinq ans ! Mais Charlie, tout comme son demi-frère Sydney, ne savait trop rien de ce monsieur qui avait permis à sa mère de vivre dans une aisance confortable grâce à ses engagements artistiques. Il avait bien recherché dans les théâtres de Londres quelques indices de la vie artistique de sa mère mais n’avait rien obtenu de consistant sur sa vie professionnelle.

Charles Chaplin à l'âge de 9 ans

Charles Chaplin à l'âge de 9 ans

N’empêche, Charlie m’a souvent présenté sa mère comme une femme courageuse, dévouée, très affectueuse ! C’est vrai j’ai pu le découvrir au fil du temps, lorsqu’elle devint spontanément ma protectrice et m’avait arraché à la rue ! Je lui dois, malgré tout, des moments sublimes de mon enfance ! J’y suis toujours très sentimentalement attaché bien qu’elle ait disparu très tôt dans notre vie, à Charles et à moi ! Elle avait rêvé de devenir célèbre grâce à son personnage de Lily Harvey ! Mais lorsque Léo en eu assez de servir de père nourricier à cette famille nombreuse et qu’il abandonna celle qu’il avait permis de monter sur scène en interprétant ses propres chansons, il quitta définitivement la vie d’Hannah et la planta avec ses enfants. Une vie de cauchemar allait commencer et des épreuves dont j’ai partagé les déboires s’annonçaient à cette femme exceptionnelle. Mais ça c’est une autre histoire qui marqua un tourna décisif dans la vie du jeune Charlie Chaplin.

Moi, Igor Boudjaki, je vivais de moins en moins sous les ponts de la Tamise et de plus en plus à Pownal Terrace chez mon ami Charlie dont la mère m’avait pris sous son aile. Elle s’occupait beaucoup d’enfants abandonnés pour se faire un peu d’argent et cousait pour les bonnes œuvres de la congrégation de l’Église du Christ où elle retrouvait un certain réconfort ! Mais moi je ne lui rapportais rien, elle me considérait comme son fils et me répétait souvent que j’étais un rayon de soleil qui lui faisait oublier l’éloignement de son fils Sydney !

Alors que la vie de Lily Harvey, alias, Hannah Chaplin tournait au cauchemar, moi je voyais bien que son état mental n’était plus tout à fait cohérent ! Charlie s’en apercevait aussi mais faisait semblant de l’ignorer, trop inquiet qu’on amenât sa mère dans un asile de fou ! L’ivresse de la scène lui montait franchement à la tête ! Elle cachait fort bien ses excès de boissons, mais la nuit je l’entendais gémir dans la chambre voisine et répétait sans cesse que le docteur voulait l’empoissonner et c’est pour cette raison qu’elle voyait des rats des souris et des insectes de toute sorte ! Son mari Charles ne lui versait plus de pension.

En 1894, elle décida de reprendre sa carrière artistique. Elle avait réussi malgré une santé chancelante à se faire engager à Aldershot dans un établissement que l’on appelait le « Canteen ». Aldershot est connue pour ses rapports avec l’armée britannique qui a installé une base dans la région pour l’instruction des manœuvres militaire en 1854. Cela transforma rapidement ce petit village en une ville victorienne.

Le Canteen était une salle redoutée de tous les artistes, fréquentée par des soldats mal élevés qui huaient volontiers les chanteuses, le théâtre avait mauvaise réputation. Un soir, j’avais accompagné Charlie et sa mère dans ce théâtre. Nous étions tous deux dans la coulisse de cette salle de spectacles miteuse et sordide.

C’était le tour d’Hannah Hill Chaplin d’entrer sur scène. Les privations, le froid avaient eu raison de sa voix fragilisée, affaiblie par des laryngites à répétition la belle Lily Harvey se mit à chanter et à essayer de charmer son auditoire, mais au bout de quelques minutes, sa voix se brisa et se résuma en un souffle presque inaudible. Cela provoqua l’irrévérence du public devant ce bide affreux. Charlie et moi, nous nous regardions, terrorisé à l’idée que sa mère puisse se faire huer par un public si mauvais ! On la siffla, les militaires lancèrent tous ce qui leur tombait sous la main. Ils hurlaient les paroles de la chanson de Lily en empruntant des voix de fausset. C’était la confusion la plus totale ! Et le tintamarre ne faisait que s’amplifier alors que la mère de Chaplin restait figée sur scène, ne sachant plus que faire. Alors, soudain, elle quitta la scène et vint se réfugier dans la coulisse. Le rideau tomba assez vite sur une Lily humiliée et désespérée. Charlie et moi, nous étions consternés. Charlie serrait les poings, je sentis qu’il voulait venger sa mère de cette humiliation. Je le retenais en le maintenant par une épaule mais je sentais une force terrible monter en lui. Lily discutait avec le directeur du théâtre. Il était fort embarrassé et songeait déjà à trouver qui pourrait remplacer cette épave de la chanson. Il se tourna vers Charles Le gérant est bien embarrassé.

Durant tous les numéros précédant celui de Lily Harvey, nous nous amusions, dans les coulisses, à faire le joli cœur en charmant des filles par toutes sortes de pantomimes, de petites chansons humoristiques et de blagues qui les faisaient bien rire. Le directeur lui-même nous avait observés et sourit de nos facéties, surtout celle de Charlie qui étaient empreintes d’une drôlerie irrésistible ! Le public devenait de plus en plus impatient, et risquait de tous casser dans la salle. Soudain, je vis Charlie emporté comme un fétu de paille par le gérant qui le jeta littéralement sur le devant de la scène. Je courus derrière lui, mais le régisseur me stoppa net. C’était Charlie et lui seul qui devait défendre l’honneur de sa mère. Le rideau s’ouvrit de nouveau sur un public déchaîné qui, à la vue de ce bambin haut comme trois pommes, se calma un peu. Je fus fort impressionné de voir mon ami perdu sur ce plateau de théâtre. Charlie, dans un premier temps resta muet et figé à cause de toutes ces lumières et de la fumée qui planait sur ce public confus et sombre, en contre-jour. Charlie se ressaisit, s’avança plus près de la rampe et commença à chantonner de sa petite voix : « Jack Jones est bien connu de tous

Moi, j’étais cramponné d’une main au rideau de scène dans la coulisse, l’autre croisant les doigts dans l’espoir que Charlie ne se planterait pas ! Le silence revint peu à peu et je constatais que les adultes, même les militaires, étaient plus indulgents avec un enfant. Ils avaient l’air entièrement séduits. J’avais des frissons dans le dos et la larme à l’œil, tant je trouvais mon ami miraculeusement bourré de talent espiègle. Tandis que sa mère le fixait, le cou tendu vers la scène, les ses yeux écarquillés remplis de larmes eux aussi, Charlie changea de ton et de voix et pris celle de sa mère, une voix éraillée ! Il imitait sa mère, il avait osé parodier celle qui lui avait donné le jour ! Là, le public exprima sa joie totale, par des cris, des sifflements approbateurs !

           « …Ça me donne la nausée.

Chaque dimanche matin, il lit le « Telegraph

Alors que jadis il se contentait du « Star ».

Depuis que Jack a touché un peu d’oseille,

Ma foi, il ne sait plus où il en est »

L’auditoire, applaudissait à tout rompre ! Moi aussi ! Anna avait les mains jointes et secouait la tête d’émotion ! Les militaires du premier rang jetèrent des pièces de monnaie aux pieds de Charlie qui s’arrêta de chanter pour les ramasser et se les fourrer dans les poches. Mon ami, le talentueux Charlie Chaplin avait conquis un public difficile à satisfaire, il le maîtrisait comme un dompteur l’aurait fait pour le plus terrible de ses fauves ! Ses facéties, son innocence avaient gagné ! Alors que sa mère émue mais consciente du drame qui se jouait pour elle, il obtenait son premier succès d’artiste. Hannah ne remonterait jamais sur scène après une dernière prestation au Hatcham Libéral Club de Londres, quelques années plus tard ! Mais en vain !

En interprétant cette chanson, Charlie avait été définitivement contaminé par le virus de la scène. Elle racontait les affres d’un marchand ambulant qui venait d’hériter d’une somme importante et qui méprisait ses anciens collègues en prenant des grands airs de parvenu. Les spectateurs durent insister pour que Charlie continuât sa chanson, mais il lança avec hardiesse qu’il ne le ferait que lorsqu’il aurait ramassé toutes les pièces sur les planches ! Hilarité générale et de nouvelles pièces volèrent de tous les coins du théâtre dans sa direction.

Il reprit la chanson en dansant de plus belle et en imitant les mimiques de sa mère ! Hanna finit par ne plus supporter les pitreries de son fils ! Elle surgit des coulisses et le prit par le col de sa chemise et le tira en dehors de la scène. Moi je continuais à l’applaudir. Charlie réussit à se délivrer de la main de sa mère et revint saluer une fois de plus ! Gros applaudissements du public qui tapait des pieds pour prolonger ces moments sublimes, mais le rideau tomba au bout de quelques minutes. Charlie remis tout l’argent à sa mère qui se mit à pleurer de joie en voyant que son fils venait de l’honorer en rapportant le bénéfice d’une soirée mémorable et déterminante dans la vie artistique de mon ami ! Sous la pression des spectateurs, le rideau se releva et Charlie m’entraîna sur la scène à mon grand étonnement. Nous étions côte à côte devant cette masse impressionnante du public ! Il se mit à chanter et à danser sur un texte que nous avions mis au point au cours de nos promenades de l’après-midi dans Kennington Park et qui faisait partie de nos jeux ! Il s’agissait d’une marche irlandaise ! Charlie commença la chorégraphie que nous avions répétée tant de fois dans cet espace de liberté ! Moi je le suivais tant bien que mal, et soudain comme électrisé par l’ambiance de la salle, nous arrivâmes à nous synchroniser et nous nous mîmes à chanter en duo :

« Riley, Riley, c’est un charmeur,

Riley, Riley, c’est le choix de mon cœur.

Dans toute l’armée, à tous les grades,

Pas un n’est si soigné, si net

Que le noble Sergent Riley

Du vaillant 88e »

Et ça marchait ! Le miracle de la scène avait opéré ! Quel succès pour ce duo ! Ensemble, nous imitions la voix d’Hanna en jetant régulièrement un coup d’œil dans la coulisse vers notre mère à nous deux ! Elle riait et pleurait à la fois ! A la fin de la chanson, sous un tonnerre d’applaudissements, nous allâmes arracher Hanna à sa frustration en l’emmenant de force sur le plateau parsemé de pièces d’argent ! À sa grande stupéfaction, elle fut ovationnée grâce à notre prestation au pied levé ! Ce fut un des plus beaux jours de ma vie. J’étais devenu véritablement le troisième fils d’Hannah Hill Chaplin, moi le petit immigré de Bessarabie !

BOWLING HOLLYWOOD SUGARLAND le roman complet- 1ère époque : « CHARLIE CHAPLIN’S HOLLYWOOD »

Et puis le temps a passé vite, très vite, des rires aux larmes, des pleurs à l’hilarité. Chaplin était fasciné par les grands espaces, lui qui n’avait connu que des chambres crasseuses, étroites aux plafonds bas mansardés des dortoirs d’orphelinat, il rêvait de conquérir l’Amérique.

En attendant, Charlie et moi, jouions dans des théâtres où nous distillions des rôles rebattus et démodés, genre gamins des rues vendeurs de journaux. Mais Chaplin, par son ardeur réussissait à faire rire en ajoutant beaucoup de sens comique à ses pantalonnades éculées.

En ce début du vingtième siècle, nous fûmes engagés notamment au Royal Court Theatre de Kingston et au grand Theatre de Fulham. Nous étions enfin heureux de travailler pour gagner notre vie. Mais Charlie ne sympathisait guère avec les membres des troupes que nous fréquentions. Il était devenu sauvage, se détachait même de moi, passait pour être un garçon timide et légèrement idiot ! Malgré tout, dès 1904, le succès était au rendez-vous au Royal West London Theatre et la « fortune » aussi. De plus, la mère de Chaplin allait beaucoup mieux et avions décidé avec Sydney, le frère de Charlie de la soustraire à l’asile et de l’installer dans un très bel appartement de Chester street, pas loin des jardins de Buckingham Palace !

Lui et moi, nous quittâmes soudain l’Angleterre grâce à la troupe de Fred Karno. De son vrai nom John Frederick Westcott, Karno était un imprésario de théâtre dans le music-hall britannique qui dirigeait une trentaine de compagnies différentes. Son répertoire s’étendait des pantomimes en tout genre aux comédies musicales. Sidney, le frère de Charlie s’y était fait engager où il réussit à gagner quatre livres par semaine. Charlie et moi, nous étions arrivés à l’âge ingrat de l’adolescence et le mot « artistique » ne représentait encore rien pour nous ! Le théâtre, les sketches que nous montions dans différentes petites troupes n’étaient qu’un mode d’existence voire de subsistance. Charlie se laissait facilement aller à la déprime lorsqu’il ne réussissait pas à placer un spectacle.

Je me souviens, qu’avec Sydney qui travaillait déjà pour lui, je suis allé trouver Fred Karno en vantant les mérites de Charlie dans le domaine du comique et en lui spécifiant qu’il avait déjà une longue expérience dans le domaine du théâtre. Karno à accepter de l’auditionner. Le jour même, Sydney est entré avec son frère, il était pâle et assez chétif avec un air infiniment triste. J’avais peur en le voyant que Karno ne pensât qu’il était beaucoup trop timide pour travailler dans sa troupe théâtrale, surtout en ce qui concernait le genre de comédies burlesques qui était sa spécialité.

Mais Charlie, dans un numéro imposé par le directeur de la troupe et Charlie se montre tout à fait crédible dans le rôle d’un clochard ivrogne. Ce fut son premier contrat.

Moi, je n’éprouvais pas le besoin de jouer dans l’une ou l’autre pièce ! Charlie ne m’a d’ailleurs jamais convaincu de le faire. Je suis devenu en quelque sorte son secrétaire, réglant avec Sydney les termes des contrats entre nous et Karno. Charlie me pressait pour que j’aille porter directement l’argent de ses cachets à la banque dès que son patron l’avait payé.

CHARLIE CHAPLIN dans la troupe ambulante de FRED KARNO
CHARLIE CHAPLIN dans la troupe ambulante de FRED KARNO
CHARLIE CHAPLIN dans la troupe ambulante de FRED KARNO
CHARLIE CHAPLIN dans la troupe ambulante de FRED KARNO
CHARLIE CHAPLIN dans la troupe ambulante de FRED KARNO
CHARLIE CHAPLIN dans la troupe ambulante de FRED KARNO
CHARLIE CHAPLIN dans la troupe ambulante de FRED KARNO
CHARLIE CHAPLIN dans la troupe ambulante de FRED KARNO
CHARLIE CHAPLIN dans la troupe ambulante de FRED KARNO
CHARLIE CHAPLIN dans la troupe ambulante de FRED KARNO

CHARLIE CHAPLIN dans la troupe ambulante de FRED KARNO

Tournée dans toute l’Angleterre de 1908 à 1909, puis ce furent les Folies-Bergère, l’Olympia et la Cigale à Paris. En 1910 Glasgow où il fête ses vingt-et-un ans. J’ai encore le souvenir de cette soirée. Je me suis mis au piano en accord avec Charlie qui avait préparé un numéro à sa façon. Il fit dégager le plancher. Il se mit à danser, il faisait des bons extraordinaires. Il entrait et sortait de scène dans des improvisations burlesques. Tout le monde était plié en quatre tant il faisait rire. Sa démarche, ses mimiques, nous rendait tous hilares ! J’avais du mal à tenir la note au piano tant je pouffais à chacune de ses facéties. On l’applaudissait à tout rompre ! Puis, soudain, il redevint sérieux. Il me fit signe d’arrêter de pianoter et gravement se saisit d’un violon et se mit à en jouer. Une mélodie très simple plongeait la salle dans une mélancolie magique où chacun éprouvait des sentiments de nostalgie.

Charlie gagnait petit à petit la tête d’affiche. La même année, une des troupes de Karno s’embarqua sur le « Cairnora » une espèce de bateau à bestiaux pour les USA.

Le 3 octobre 1910, Chaplin débuta à New York, puis en 1911 Chicago et en juin de la même année San Francisco l’accueillit.

En juin1912, retour à Londres mais dès octobre Charlie et moi embarquions de nouveau pour les États-Unis. C’est à partir de ce moment-là que nous avons commencé à connaître la vie luxueuse des palaces. Il aspirait à la vie mondaine. Mo, je n’appréciais guère le genre qu’il voulait se donner ainsi que les gens qu’il fréquentait dans la haute ! Sa mère allait mieux et il la fit venir à Los Angeles où elle put, je crois, apprécier encore consciemment le succès fulgurant de son fils.

En septembre 1913 alors qu’il jouait à l’Empress Theatre de Los Angeles, il fut remarqué par Mack Sennet qui réalisait déjà pour le cinéma des bandes comiques et dirigeait à Hollywood les productions Keystone. Il voulut l’engager, mais Charlie se montra réticent ! Il souhaitait poursuivre le music-hall. Je finis par le convaincre de ne pas passer à côté de cette opportunité en tournant pour le cinéma, quitte à revenir sur la scène comme vedette internationale. Ce fut pour cinquante dollars par semaine que je négociai ce contrat avec Adam Kessel le président de la Keystone. Mais il en voulait plus et finalement dans des négociations difficiles et volcaniques, je réussis à lui décrocher les deux cents dollars qu’il exigeait, avec en plus la promesse d’une augmentation de vingt-cinq dollars au bout de trois mois de tournage. Il signa pour un an avec la Keystone. Mais Mac Sennet n’était pas convaincu de ses capacités artistiques dans l’industrie du cinéma. Charlie s’y ennuyait fermement et éprouvait quelques désillusions dans ces studios où on ne lui faisait pas vraiment confiance. Pourtant ce n’était pas faute de ma part de l’avoir persuadé de continuer en s’imposant dans son style personnel.

Charlie Chaplin, Mack Sennett et sa société de production KEYSTONE
Charlie Chaplin, Mack Sennett et sa société de production KEYSTONE
Charlie Chaplin, Mack Sennett et sa société de production KEYSTONE
Charlie Chaplin, Mack Sennett et sa société de production KEYSTONE
Charlie Chaplin, Mack Sennett et sa société de production KEYSTONE
Charlie Chaplin, Mack Sennett et sa société de production KEYSTONE
Charlie Chaplin, Mack Sennett et sa société de production KEYSTONE
Charlie Chaplin, Mack Sennett et sa société de production KEYSTONE
Charlie Chaplin, Mack Sennett et sa société de production KEYSTONE
Charlie Chaplin, Mack Sennett et sa société de production KEYSTONE
Charlie Chaplin, Mack Sennett et sa société de production KEYSTONE
Charlie Chaplin, Mack Sennett et sa société de production KEYSTONE
Charlie Chaplin, Mack Sennett et sa société de production KEYSTONE
Charlie Chaplin, Mack Sennett et sa société de production KEYSTONE
Charlie Chaplin, Mack Sennett et sa société de production KEYSTONE
Charlie Chaplin, Mack Sennett et sa société de production KEYSTONE
Charlie Chaplin, Mack Sennett et sa société de production KEYSTONE

Charlie Chaplin, Mack Sennett et sa société de production KEYSTONE

Ce n’est qu’après plusieurs semaines que mon ami se décida à sortir véritablement quelque chose de neuf. Il essaya toutes sortes de maquillages et de travestissements. Mais en vain, il ne trouvait pas son personnage. Il me confia en désespoir de cause qu’il en avait sérieusement marre de ce Sennett et de ses films tournés aux kilomètres, dépourvus de scénario. En fait Sennett partait d’une idée et suivait le déroulement logique des péripéties qui se terminaient toujours par une poursuite endiablée. Chaplin ne pouvait plus supporter ce genre de comédie.

Un jour de 1914, alors qu’il tournait, comme figurant, « Kid Auto Races », affublé d’un chapeau haut de forme et d’une grosse moustache, il quitta le plateau et se rendit dans la loge des costumes et des accessoires, choisis des vêtements dont certains étaient trop larges et d’autres trop étroits. Il enfila un immense pantalon, une petite veste et un chapeau melon trop étriqués. Il chaussa des souliers gigantesques qui rappelaient ceux des clowns. En sortant pour regagner le plateau, il saisit lestement une canne de bambou, passa enfin devant un miroir où il se colla une moustache.

Moi, je le vis arrivé dans ce costume qui devait le rendre célèbre. L’opérateur caméra se mit à rire et tout le plateau l’accompagna dans sa jubilation ! Durant la projection de ces six minutes de films avec le « Charlot », Sennett s’amusa follement sans pour autant vouloir diriger ce génie en gestation !

Charlot, était un faible et je savais que ce penchant pour les être fragiles, l’incitait, par exemple, à accentuer cette faiblesse en joignant les épaules où en composant une moue pitoyable afin d’avoir l’air apeuré. Cela faisait partie de tout son art pour la pantomime. Il était petit, mais s’il avait été plus grand, il aurait, je crois, eu du mal à être sympathique. Il aurait alors été capable de se préserver lui-même. Cependant, tel qu’il était, le public même quand il riait de son allure éprouvait de la sympathie pour lui. Le fait d’être de petite taille lui donnait la chance de composer des contrastes sans peine. C’est une évidence, le petit persécuté a toujours la sympathie de la foule. C’est pour cela, qu’il gravitait entre danse et posture, légèreté et claudication.

Charlie voulut même fonder sa propre compagnie. Il me disait qu’il lui suffisait d’une caméra et d’un terrain vague pour entreprendre le tournage de scénarios originaux. Je l’en dissuadai car c’était trop risqué.

Vu ce manque de considération pour mon ami Charlie, je décidai de prospecter un peu les studios d’Hollywood et me mis en contact avec la firme Essanay qui avait entendu parler en bien d’un certain Chaffin ! Ayant visionné quelques films dans lesquels Chaplin avait tourné pour Sennet, le directeur d’Essanay, Jess Robbins, lui proposa un contrat de quatorze films pour mille deux cent cinquante dollars par semaine. J’insistai pour que Charlie touchât une prime de dix mille dollars dès la signature du contrat. Robbins n’était pas contre. Il lui accorda même le privilège de la réalisation et de choisir ses propres interprètes !

Dès 1914 Chaplin mit en scène tous les films où il apparaîtrait. Comme réalisateur il fit une ascension foudroyante. À la Keystone, on lui reprochait de passer son temps à s’amuser dans les studios. En fait, je voyais bien que Charlie cherchait le « truc » qui développerait son génie. Chez Essanay, il fournissait un travail énorme. Plus il faisait de films, plus il apprenait à être drôle. Moi je trouvais donc que le comique était une chose très sérieuse !

De plus en plus, Charlie aspirait à son indépendance et souhaitait tout contrôler, depuis la conception du scénario jusqu’à la distribution des films. Certain qu’il pourrait y satisfaire ses ambitions, je négociai un contrat avec la Mutual Film Corporation durant l’hiver 1916. La société de production s’engagea à lui verser un salaire de six cent soixante-dix mille dollars. Il obtint même son propre studio et il y fit tourner son actrice fétiche, Edna Purviance dont nous reparlerons plus tard ! L’équipe s’enrichit également du fameux Henry Bergman et du photographe inventif, Roland Totheroh.

Je peux considérer que les mois passés à la Mutual, entre février 1916 et juin 1917 représentèrent la période la plus exceptionnelle de sa vie et de sa carrière.

Le 17 juin 1917, Chaplin devint son propre producteur en intégrant la First National Exhibitors Circuit, une nouvelle compagnie dans laquelle on vit naître les films « Charlot soldat » et surtout « The Kid ». Dès l’automne 1917, Charlie et moi, nous discutions du projet de construire un nouveau studio à l’angle de Sunset Boulevard et de la Brea Avenue. Il le termina en janvier 1918.

 

John Leslie (Jackie) Coogan, né le 26 octobre 1914 à Los Angeles et mort le 1er mars 1984 à Santa Monica, est un acteur américain.Il devient célèbre à l'âge de sept ans grâce au film Le Kid de Charles Chaplin et gagne plus de quatre millions de dollars de l'époque. Il ne recevra toutefois qu'une partie de cet argent qui fut utilisé par sa mère et son beau-père. Un procès gagné en 1935 lui permet de récupérer la somme de 126 000 dollars. Ce combat juridique aboutit à la California Child Actor's Bill, une loi californienne visant à protéger les revenus des acteurs mineurs1. Il tourne dans une quinzaine de films dans les années 1920, dont My Boy, Oliver Twist et Vieux Habits, Vieux Amis. En 1935, il est le seul survivant d'un accident dans lequel périssent son père biologique et son ami, l'acteur Junior Durkin.

En 1919 il s’associa avec Mary Pickford, Douglas Fairbanks et DF.W. Griffith en créant la United Artists Film afin de s’opposer au système de monopole de la distribution.

Alors il enchaîna film sur film dont les fameux « The Gold Rush » et « The Circus » ponctués de quelques mariages et de plusieurs liaisons sentimentales dont je tairai ici les différentes issues par respect pour mon « patron » et par discrétion professionnelle ! Je ne manquerai pas de mentionner la mort de la mère de Charlie, mon frère de cœur, survenue à Hollywood le 28 août 1928, juste avant le tournage de « City Lights ». Charlie et moi, nous fûmes très affectés. Pleins de souvenirs en commun avec elle nous revinrent en mémoire. Chaplin gardera toujours cet air triste et quand on lui demandait pourquoi, il répondait avec pudeur que c’était parce qu’il était devenu riche en faisant des films sur les pauvres !

Alors il enchaîna film sur film dont les fameux « The Gold Rush » et « The Circus » ponctués de quelques mariages et de plusieurs liaisons sentimentales dont je tairai ici les différentes issues par respect pour mon « patron » et par discrétion professionnelle ! Je ne manquerai pas de mentionner la mort de la mère de Charlie, mon frère de cœur, survenue à Hollywood le 28 août 1928, juste avant le tournage de « City Lights ». Charlie et moi, nous fûmes très affectés. Pleins de souvenirs en commun avec elle nous revinrent en mémoire. Chaplin gardera toujours cet air triste et quand on lui demandait pourquoi, il répondait avec pudeur que c’était parce qu’il était devenu riche en faisant des films sur les pauvres !

BOWLING HOLLYWOOD SUGARLAND le roman complet- 1ère époque : « CHARLIE CHAPLIN’S HOLLYWOOD »
BOWLING HOLLYWOOD SUGARLAND le roman complet- 1ère époque : « CHARLIE CHAPLIN’S HOLLYWOOD »
BOWLING HOLLYWOOD SUGARLAND le roman complet- 1ère époque : « CHARLIE CHAPLIN’S HOLLYWOOD »
CLIQUEZ SUR LE LIEN SUIVANT POUR LIRE LA SUITE

CLIQUEZ SUR LE LIEN SUIVANT POUR LIRE LA SUITE

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

Jean-Luc FLINES

Je suis auteur et illustrateur de mes textes d'écriture. Je m'adresse à mes contemporains pour leur faire partager des effets atmosphériques, des émotions, des vibrations, des éléments: eau, air, terre, des regards fixés, des histoires au bout d'un pinceau ou d'un clavier d'écriture.
Voir le profil de Jean-Luc FLINES sur le portail Overblog

Commenter cet article